Dix projets pour inventer le Grand Paris

Écrit par
Vincent Girard
2009-03-24

Ils sont dix architectes à avoir répondu au projet du Grand Paris. Neuf mois après la consultation du 4 juin dernier de Nicolas Sarkozy, six français et quatre étrangers ont officiellement présenté au chef de l'état leur conception de modernisation de la capitale française. Pour faire de Paris une métropole du XXIe siècle.

L'initiative remonte au 17 septembre 2007, quand Nicolas Sarkozy avait exprimé le souhait qu'un "nouveau projet d'aménagement global du Grand Paris" soit lancé. Une consultation internationale de recherche et développement pour l'avenir du Paris métropolitain avait alors été lancée par la Ministre de la culture, Christine Albanel. Ses résultats ont été livrés le 12 mars dernier. Pendant près de neuf mois, dix cabinets d'architectes urbanistes ont planché pour imaginer l'avenir de l'agglomération parisienne à l'horizon 2040. De Jean Nouvel à Christian de Portzamparc, ces grands noms ont présenté jeudi en détail lors d'un "grand oral" au Conseil économique et social leurs conclusions sur ce thème. S'il ne s'agit pour l'instant que de notes d'intention, plusieurs pistes évoquées dans les projets font état d'un Paris de l'après Kyoto fondé sur la réorganisation des transports, et qui désenclaverait enfin les banlieues. Entre propositions concrètes et doux rêves architecturaux. Les dix projets :

Jean Nouvel, Jean-Marie Dutilheul, Michel Cantal-Dupart / Du végétal autour des tours

C'est l'architecte en vogue du moment, vainqueur l'année dernière du Grand Prix national de l'architecture, Pritzker Price. Jean Nouvel et ses deux acolytes imaginent un Paris du développement durable, "envahi par le végétal". Ils souhaitent ainsi "valoriser le jardin qu'est le bassin parisien. En préserver les terres agricoles et les forêts. Exploiter les situations de frottement avec le bâti qu'elles offrent. Profiter des bords, des voies et des chemins de l'eau." L'autre grand axe du projet du trio concerne la restructuration des centres urbains, en y créant de nouveaux types d'architecture appelés les "Hauts lieux". Ces tours franciliennes qui sont des réinterprétations de monuments historiques grâce à la nouvelle technologie liée au développement durable alterneraient avec de grandes terrasses sur lesquelles on pourrait admirer un Grand Paris plongé dans du végétal. Ces tours seraient situées dans la moyenne couronne.

Groupe Descartes, Yves Lion / les vingt villes durables

Diviser pour mieux vivre. Tel pourrait être la devise de Yves Lion qui souhaite voir apparaître vingt villes durables d'environ 500 000 habitants afin de recréer un sentiment d'attachement au territoire. Autre axe développé par ce cabinet : "réduire le prix du foncier au maximum en faisant muter un grand nombre d'emprises jusque-là intouchables pour enrayer la tendance lourde de la métropole à éloigner ses habitants faute de logements quantitativement, qualitativement et économiquement adaptés aux moyens et aux modes de vie des ménages". Enfin, le groupe souhaite limiter à une demi-heure de déplacement par jour la distance domicile / travail et "régénérer globalement les forêts et les cours d’eau de la région parisienne en l'alliant à un scénario infra-local de renouvellement des matériaux de surface des espaces publics et des bâtiments". Objectif avoué : une diminution de deux degrés de la température parisienne à l'horizon 2100.

Antoine Grumbach / Un Paris qui s'étend jusqu'au Havre

C'est assurément le projet le plus original du lot : développer la Vallée de la Seine qui s'étend de Paris intra-muros jusqu'au Havre. "Paris, si elle veut rester dans le peloton restreint des villes de rang mondial au XXI e siècle, doit se projeter dans la très grande échelle de la mondialisation, dont le transport maritime est l'épine dorsale. Toutes les métropoles internationales sont portuaires. Il faut réconcilier l'intensité urbaine et la proximité de la nature." Antoine Grumbach veut faire de Paris une "ville paysage" avec "la présence de massifs boisés importants". Le transport n'est pas oublié grâce à la RATVS (Régie Autonome des Transports de la Vallée de la Seine), véritable carrefour de la mobilité entre Paris et Le Havre, et des accès multipliés en train (fret, LGV), péniche et voiture.

Atelier Castro Denissof Casi : Un Paris poète

Autre création originale des dix projets présentés jeudi dernier : celle de l'architecte Roland Castro, qui définit une ville "au service de l'humain", dirigée par une fédération de quelque 230 maires. Le projet se base sur l'attractivité et le rayonnement de la beauté de la capitale. Le Grand Paris est formé ici par huit "entités cohérentes", symboles du métissage, de la culture et des sciences. Elles s'étaleraient dans un périmètre de 40 kilomètres qui rassemble 8 millions d'habitants. Originalité du projet : son financement, qui serait assuré par "une grande souscription nationale afin de transformer l'habitant en bâtisseur". Quant aux transports, Roland Castro propose des "transports poétiques" (trois boucles de tram), des "transports rapides" (un métro aérien sur l'A86) et "fluviaux" (un port à Roissy).

MVRDV avec ACS + AAF / Du vert compacté

L'architecte néerlandais Winy Maas invente le "City Calculator". Ce programme présente plusieurs schémas d'optimisation de l'urbanisme. Pour le cabinet néerlandais, la capitale "peut devenir une des villes les plus qualitatives, vertes et compactes au monde". Pour y parvenir, les Hollandais ne préconisent pas un changement du mode de vie, mais simplement une augmentation de nos capacités de ressources. "Notre ambition est de combler l’écart en augmentant nos ressources sans changer notre comportement afin d’avoir la possibilité de consommer sans limites". Un scénario global qui reste à vérifier mais que le cabinet pense pouvoir appliquer au Grand Paris.

Studio O9 / La ville poreuse

Lin Finn Geipel / L'après Kyoto

Finn Geipel alterne ville "intense" très dense et équipée, et ville "légère", le tout équipé d'éco stations avec véhicules électriques. Le cabinet allemand estime que le Grand Paris doit devenir "le laboratoire avancé des questions clés de la Métropole de l'après Kyoto". Pour ce faire, il propose une ville multipolaire avec des "pôles intenses" de nature très diverse (centres historiques, lieux de patrimoine exceptionnel, campus de recherche et d'expérimentation, pôles de production ou de grandes plateformes de mobilité). Enfin, les paysages prennent une part importante dans le projet. "Les paysages naturels lieront en même temps Grand Paris sous des formes très variées : nature sauvage, forêts et grands plateaux d'agriculture aux limites, étendues paysagères et agriculture urbaine caractériseront la ville légère comme c'est le cas avec les parcs et jardins de proximité dans les pôles intenses."

AUC, Djamel Klouche

C'est l'équipe d'architectes la plus jeune des dix agences consultées, et assurément, celle qui présente le projet le plus flou. Sept thèmes sont envisagés pour créer le Grand Paris. Entre autres : le désenclavement des banlieues, les collecteurs métropolitains, les géographies comme aménité (ou comment penser le méta espace public métropolitain dans l'agglomération parisienne) ou encore les psychothérapies des substances parisiennes car "il faut libérer les possibilités de travailler Paris par l'intérieur de sa matière". Bref, des concepts qui restent à définir.

Atelier Christian de Portzamparc / La métropole internationale

Autre lauréat français du prix Pritzker avec Jean Nouvel, Christian de Portzamparc a retenu six "fenêtres de projet" (Massy-Saclay, Orly-Rungis, Grigny-Évry, Roissy-Le Bourget, Pantin-Bobigny et Paris Nord-Aubervilliers) pour organiser le Grand Paris. Ces espaces d'une taille de l'ordre de 5x10 km constituent des "carottages" de la réalité métropolitaine. Ces six espaces seraient réaménagés chacun de leur côté. Par ailleurs, un train léger rapide et aérien serait construit au dessus du périphérique et comporterait un nombre limité de stations. Enfin, une autre proposition consisterait à "implanter à Aubervilliers, au coeur de la métropole parisienne, une gare qui soit à la hauteur de ce que devrait être l'accès à la métropole parisienne des flux de voyageurs arrivant de l'ensemble des métropoles nord européennes."

Rogers Stirk Harbour & partners / Compacte et écologique

Dernier candidat, l'architecte britannique Richard Rogers, lui aussi lauréat du Pritzker Price, s'appuie sur l'idée d'une ville "responsable quant à la question de l'environnement". Le projet s'articule autour de dix principes dont la compacité ("première règle de l'urbanisme contemporain"), une nouvelle liaison TGV à l'Ouest de la Métropole, une ceinture verte pour limiter l'expansion physique sauvage de la Métropole ou encore un réseau de couloirs écologiques reliant les espaces naturels importants de la Région ainsi que des artères vertes menant au centre de la ville.

Pour en savoir plus

À partir du 29 avril et jusqu'au 22 novembre, exposition des dix maquettes à la Cité de l'architecture et du patrimoine - Site Internet du Grand Paris www.legrandparis.culture.gouv.fr - Dossier de la revue Esprit sur le Grand Paris www.esprit.presse.fr - Rapport du Sénateur Philippe Dallier sur le projet du Grand Paris www.senat.fr

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Fiona Meadows & Antonella Tufano : “ La cabane, c'est la question de l'abri, la première architecture”

Pour la 10e édition de Mini Maousse, concours de microarchitecture lancé en 2003, la Cité de l'architecture et du patrimoine invite étudiants, architectes et enfants à repenser le geste le plus fondamental qui soit : construire un abri. Autour de la cabane ーpremière architecture, objet psychanalytique, laboratoire du durable ー la commissaire Fiona Meadows, architecte, responsable de programme à la Cité de l'architecture et du patrimoine, et la commissaire associée Antonella Tufano, professeure de design, Paris 1 Panthéon Sorbonne ont imaginé une exposition mêlant projets étudiants, sélection de références contemporaines et dessins de l'artiste Roland Shön. Rencontre. 

Mini Maousse existe depuis 2003. Que représente cette dixième édition ? Qu'est-ce qui a changé depuis le début ?

Fiona Meadows (F.M.) : Mini Maousse met en regard depuis l'origine la petite architecture et une question de société. La première édition était à sujet libre et s'appelait "L’éloge du petit" et il y avait déjà des cabanes. Cette édition met à l’honneur ce thème fondamental en architecture car il pose la question de l'origine de l'abri.

Pourquoi avoir mis l'accent sur la cabane en particulier ?

F.M. : La cabane, c'est vraiment la question de l'abri, c'est la première architecture, c'est un thème très important pour un architecte.  Je voulais qu'il y ait un apport théorique, d'où l'association avec Antonella. 

Antonella Tufano (A.T.) : C'est un thème à la fois classique — l'origine de l'architecture — et très actuel. La cabane est un lieu symbolique : celui de l'intimité retrouvée, mais aussi de ce qu'on peut fabriquer soi-même, sans intermédiaire. Au fil du travail, on s'est rendu compte qu'elle est devenue un laboratoire pour les architectes et designers : expérimenter le durable, “l'écotecture”, l'alter-construction, les matériaux de récupération, les nouvelles technologies au service de l'écologie. La cabane, c'était parfait.

UMA Architects, Moss Hut, Grödinge, Suède, 2023

Vous mentionnez les nouvelles technologies. N'est-ce pas antinomique avec la démarche ?

A.T. : Il y a deux exemples dans la partie "expérimental" : la fabrication 3D avec des matériaux récupérés ou de la terre, qui conjugue technologie et matériaux naturels ; et l'usage des technologies pour réguler les conditions climatiques. La cabane est vraiment la photo instantanée de ce qui se fait aujourd'hui, du plus vernaculaire au plus technologique.

Vous avez demandé aux étudiants trois productions : un conte, un jeu et un projet de cabane. Pourquoi ce format à trois entrées ?

F.M. : Une cabane dans une cour d'école nécessite des outils pédagogiques. Le jeu et le conte étaient les plus simples et les plus directs. Et pour des étudiants en architecture, c’est assez déstabilisant d’écrire une narration pour des enfants, d’imaginer un jeu : ça leur demande de sortir de leur zone de confort. Le résultat est là, ils nous ont proposé des choses assez malignes.

A.T. : Les livrets permettaient de transmettre une conscience écologique que l'architecture seule ne raconte pas toujours. On a été surprises : dans tous les contes, sans que le mot soit prononcé, c'est la question de l'anthropocène qui ressort, les limites, les consommations, le monde dans lequel on habite. Ce sujet est très visible chez les jeunes.

Studio North, Birdhut, Windermere, Canada, 20217

Qu’ont en commun les quatre projets lauréats ?

F.M. : Les questions d'écologie, de matériaux recyclés, et un sens de la protection, pour soi, pour la planète, pour les autres. C'est lié au fil du “care”, du prendre soin qui était également demandé dans le cahier des charges. Pour vous les présenter brièvement : 

  • La Cabane aux saisons colorées est une une cabane construite avec des rubans qui suivent l'ombre d'un arbre selon les saisons. Très poétique.
  • Cratère est le coup de cœur du jury. Il s’agit d’une non-cabane :  ils ont creusé un trou dans la cour d'école pour découvrir le sol. L'idée ici, c'est d'enlever le bitume. 
  • Entre deux mondes est un tapis-marelle qui se plie comme un origami géant, dans lequel l'enfant peut se glisser. Un lieu de protection, pensé aussi pour les enfants hypersensibles.
  • L'Abrique, ce sont des briques en forme d'ailes que les enfants assemblent eux-mêmes, à l'échelle qu'ils veulent.

Revenir au geste de construire soi-même. Pourquoi est-ce essentiel ?

F.M. : A l'ère du numérique, les enfants passent beaucoup de temps devant leurs écrans, et on sait que c'est problématique pour le développement. Construire ensemble, ce sont des moments de partage essentiels. Et puis, on a tous rêvé de fabriquer une cabane, c'est une notion universelle. Tout être vivanta besoin de cette fabrique pour grandir.

A.T. : Il y a aussi le point de vue architectural. Construire des structures minimalistes qui respectent la nature, il n'y a rien de plus difficile. Cette petite échelle oblige à se poser des questions fondamentales. C'est difficile de se défaire de tout ce qu'on sait faire, des habitudes. C'est un vrai chantier pour les architectes : comment comprendre l'autre paradigme de la construction, celui qui va devenir obligatoire ? 

Paradigma Ariadné, Photomaton Pantheon, Vigantpetend, Hongrie, 2019

Ces projets ont-ils été concrètement testés dans des écoles ?

F.M. : On a demandé aux étudiants de tester leurs projets. Certains ont juste passé quelques heures dans une école, d'autres ont vraiment réalisé leur cabane sur place. Sur la trentaine de projets sélectionnés parmi les 150 reçus, ils ont tous expérimenté leur projet avec des enfants.

Pourquoi avoir choisi d’exposer des dessins de Roland Shön ?

F.M. : Roland Shön est un personnage incroyable : metteur en scène, psychiatre, dessinateur. Je lui ai commandé une série autour de la cabane. Ce sont des dessins magnifiques, mais pas des dessins de bonheur — ils montrent un peu la fin du monde.

A.T. : La cabane est une image archétypale en psychanalyse. D'où la présence de Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, présidente du jury, mais aussi de Claire Brunet, psychanalyste, qui est intervenue. Les dessins ont cette double nature : quelque chose de très révélateur par rapport à l'inconscient, et en même temps des formes très belles, très colorées, un peu oniriques. Ça colle très bien avec la duplicité de la cabane, à la fois très simple et très matérielle, et en même temps très complexe et psychanalytique. 

Le commissariat a été réalisé à trois. Comment ces trois regards se sont-ils articulés ? 

A.T. : Fiona, c'est Mini Maousse depuis 20 ans. Elle m'a associée pour le volet scientifique. Cynthia Fleury nous a validé le sujet, notamment pour aborder la notion du “care”. Elle a apporté la dimension psychanalytique de la cabane. Et Marielle Macé, historienne de la littérature et essayiste française, dont le texte est dans le catalogue, a ajouté une couche très politique : une interprétation de la cabane sur le vivant.

Arquimaña, Bordak, Au bord du Rio Agauntza, 2020

Infos pratiques 

Super Cabane ! Concours Mini Maousse #10

A la Cité de l'architecture et du patrimoine du 6 au 29 mai 2026

L'exposition s'accompagne d'un catalogue publié aux éditions Alternatives :

Collectif, sous la direction de Fiona Meadows et Antonella Tufano, Super cabane ! - Eloges d'une autre façon d'habiter, Paris : Alternatives, 2026, 256 pages, 25 €

Stock : une exposition sur l'architecture de la survie et de la transmission

Organisée par le Pavillon de l'Arsenal hors les murs, l'exposition Stock investit La Poste Rodier à Paris jusqu'au 28 juin. En cours de reconversion, cet ancien centre de tri postal vacant est le lieu idéal pour accueillir cette proposition dédiée aux espaces de stockage.

Conçue par Paul Landauer, architecte, enseignant et commissaire de l'exposition, Stock part d'un paradoxe : nos sociétés n'ont jamais autant stocké, des données ou des marchandises, et pourtant l'architecture du stock a disparu du champ de la réflexion urbaine. L'objectif de ce temps fort : lui redonner une place et susciter l'intérêt des acteurs de la fabrique urbaine pour mieux faire face, dans un monde instable, aux risques d’approvisionnements à venir.

Le stockage : un angle mort des villes

La première partie dresse un état des lieux des espaces de stockage actuels, en croissance exponentielle. Cartes et chiffres clés révèlent l'empreinte invisible du stock sur les zones urbaines et périurbaines : data centers, entrepôts logistiques, sites de self-stockage... Une installation vidéo dévoile l'envers de ces espaces froids et hermétiques, vides de toute présence humaine, relégués aux marges des villes. "Ces nouveaux lieux du stock sont caractérisés par une architecture banale, standardisée, voire sans architecture", explique Paul Landauer. "Le stock est devenu un véritable angle mort des villes, alors qu'il est historiquement un champ noble et central d'organisation des sociétés, riche d'une histoire millénaire depuis le Néolithique."

L'art des greniers à travers les siècles

C’est ensuite l'histoire de ces architectures du stock qui est donnée à voir : greniers, citernes, dépôts, lieux de protection ou de sociabilité, parfois sacrés, souvent bioclimatiques. Un voyage à travers les siècles et les continents, de l'Indonésie au nord de la Suède, mais aussi à Paris, des Magasins Généraux de Pantin aux silos à ciment du 13e arrondissement, du Château d'eau de Saclay signé Auguste Perret à la Bibliothèque nationale de France de Dominique Perrault. Pour rendre compte de cette diversité, 18 types d'architectures historiques ont été maquettés à l'échelle 1/50e. L’ensemble est enrichi de plans, photos et archives.

Pourquoi les architectes se sont-ils détournés de ces programmes ? Paul Landauer identifie deux raisons principales : 

  • des impératifs économiques de flux tendu qui visent à éliminer le stock
  • des raisons esthétiques : les formes architecturales modernes valorisent la transparence et la lumière, quand ces lieux sont fermés, clos et opaques.

Repenser le stock en ville aujourd'hui

L’exposition offre en épilogue une mise en lumière des projets contemporains qui replacent le stock au cœur des enjeux urbains. Des architectes se réapproprient le sujet, en questionnant le réemploi, l'habitat social ou la logistique urbaine. Parmi eux, le projet Les Amarres (Encore Heureux Architectes), hôtel logistique et social mêlant accueil de personnes réfugiées et activités logistiques bas carbone. L'exposition s'intéresse également aux dispositifs de casiers sécurisés pour personnes sans domicile fixe ou en situation de migration, en faveur de ce que Paul Landauer appelle le "droit au rangement". L’exposition, nécessaire, invite ainsi à replacer ces infrastructures dans le débat public.

Infos pratiques

Stock : architectures de survie et de transmission

Une exposition organisée par le Pavillon de l'Arsenal

Jusqu'au 28 juin

La Poste Rodier, Paris 9e.

https://www.pavillon-arsenal.com/fr/expositions/13305-stock.html

Automatiser la fabrique urbaine : les architectes face à l'IA

L'intelligence artificielle s’invite dans les agences d'architecture, où ses usages encore limités, soulèvent déjà des questions concrètes quant à son impact sur la fabrique de la ville de demain et le métier d’architecte.


Installée dans le 11e arrondissement de Paris, rue Titon, à quelques pas d’anciennes fabriques industrielles, l’agence Craft architectes compte deux architectes associés entourés d'une équipe de 4 personnes. Aurélien Porcher est l’un d’eux, et travaille principalement en maîtrise d'œuvre pour des équipements publics. Il a très tôt intégré les nouvelles technologies dans sa pratique professionnelle et regarde avec intérêt et vigilance l'arrivée de l'intelligence artificielle. Depuis quelques mois, il utilise régulièrement des outils IA pour l'assister dans son travail : génération d'images, rédaction de descriptifs, transcription et synthèse de réunions de chantier. « Cela nous permet des gains de temps et financiers non négligeables : les deux tiers du temps sur la création d'images et une moindre dépendance aux bureaux d'études et aux économistes, dont nous sommes souvent en attente pour le rendu des descriptifs techniques et qui prennent une part importante de nos honoraires », explique Aurélien Porcher. 

Au sein de l'agence Brenac & Gonzalez & Associés, forte d'une cinquantaine de personnes, Jean-Pierre Lévêque, l'un des cinq associés, raconte une utilisation à la marge, relevant davantage du « gadget » : « Nous utilisons l'IA à deux niveaux : en tant qu'assistant rédactionnel, notamment pour répondre à des appels d'offres, et comme outil réflexif à l'échelle du projet. On va questionner, poser des thématiques sur différentes plateformes comme Midjourney, ChatGPT ou Reve pour nourrir notre réflexion. Mais en aucun cas on lui demande de nous produire des architectures. Les images qui sortent de l'agence sont produites à partir de notre réflexion propre, de nos modélisations, de nos dessins. De la même façon, nous avons une utilisation extrêmement maîtrisée de l'assistance rédactionnelle, en interrogeant les outils y compris sur les biais qu'ils peuvent adopter. »

"En aucun cas on demande à l'IA de nous produire des architectures. Les images qui sortent de l'agence sont produites à partir de notre réflexion propre, de nos modélisations, de nos dessins." Jean-Pierre Lévêque, architecte (agence Brenac & Gonzalez & Associés)

Les usages décrits par ces deux architectes corroborent les résultats de Archigraphie 2024-2026 produite par l'Ordre des architectes, qui compile des données démographiques, sociales et économiques de la profession. L'étude a montré que 19 % des architectes du panel expérimentent l'intelligence artificielle ou collaborent avec une agence ayant investi dans cette technologie. Parmi eux, une grande majorité l'utilisent régulièrement ou occasionnellement pour de la recherche d'information dans le contexte professionnel (81 %) ou du rédactionnel (80 %). Ils sont moins nombreux à y recourir pour de la génération d'image (61 %), et seulement une petite minorité pour de la génération d'objet 3D (22 %) ou de la génération de projet (9 %).

Le risque d'une ville optimisée sans architecte ?

Qu'en est-il à l'échelle de la fabrique urbaine ? Peu d'outils existent à ce stade, et aucun ne semble permettre de piloter intégralement un projet. Un logiciel suscite toutefois quelques inquiétudes : Forma. Développé par Autodesk, il est utilisé en amont des projets pour étudier leurs comportements dans le cadre d'études de capacité et de faisabilité en termes d'ensoleillement, de surface ou de vent. Pour Olivier Celnik, architecte (agence Z.STUDIO), co-référent numérique au sein du Conseil national de l'Ordre des architectes et spécialiste des outils numériques pour l'architecture et la construction,  il est essentiel de distinguer les contextes et les finalités de ses usages. « S’il est utilisé en amont pour faire une première analyse rapide avant de faire appel à des architectes, pourquoi pas, estime l’architecte. Mais si l'idée est de pousser des études de capacité et de faisabilité sans faire appel à un architecte, si des maîtres d'ouvrage, bailleurs ou promoteurs cherchent à optimiser les parcelles et à construire le plus possible en fonction des contraintes réglementaires et techniques, alors c'est plus inquiétant pour la fabrique de la ville, et je pense vraiment que ça va se répandre. Entre ces outils et d'autres qui permettent de dessiner des plans d'appartements dans des surfaces bâties, on peut penser que certains auront l'intention de venir voir des architectes juste pour dessiner des façades et déposer des permis de construire. »

"Entre ces outils et d'autres qui permettent de dessiner des plans d'appartements dans des surfaces bâties, on peut penser que certains auront l'intention de venir voir des architectes juste pour dessiner des façades et déposer des permis de construire." Olivier Celnik, architecte (agence Z.STUDIO)

Selon Jean-Pierre Lévêque, ces appréhensions sont à nuancer : l’architecte estime que les discours sur l'impact de l'IA sont largement exagérés et souvent mal sourcés, les outils existants restant embryonnaires, loin des promesses : « À l'échelle urbaine, l'outil d'IA développé par exemple par la société Buildrz intègre la totalité des PLU français, superposés aux données cadastrales. Leur offre permet de faire des faisabilités sur des parcelles dans toute la France, avec des indicateurs de rentabilité au mètre carré. Cela étant, nous étions bêta-testeurs de ce logiciel. Les faisabilités qu'il produisait ne tenaient absolument aucun compte d'une quelconque habitabilité en termes de logements. Ça donnait des choses complètement aberrantes. À ce stade, c'est un indicateur incapable de transformer cette faisabilité en projet sans l'architecte. »

La responsabilité du projet et le plagiat en question

Cette intégration limitée de l'IA présente des limites réelles qui interrogent la nature même du métier. L'IA ne comprend pas le contexte : normes évolutives mal intégrées, interprétations locales, contraintes techniques propres à chaque projet. « On est dans un secteur où les normes de construction, d’incendie ou d’accessibilité évoluent régulièrement et on se rend compte qu'il y a parfois des ajustements à faire suivant la dernière norme qui a évolué et qui n'est pas forcément prise en compte. Ce qui peut être un appui et une assistance pour des architectes confirmés, qui connaissent le métier et ses prérogatives, peut représenter un risque pour les jeunes professionnels qui pourraient foncer tête baissée en déléguant un certain nombre de tâches à une IA sans détecter les erreurs éventuelles », souligne Aurélien Porcher.

Une prudence partagée par Olivier Celnik, qui pointe la nécessité pour la profession de s'emparer de ce sujet afin de penser les usages de l'IA dans le cadre déontologique de la profession : « Pas d'utilisation sans formation ! C'est tellement facile à utiliser en apparence, mais c'est tellement facile aussi de ne pas bien faire. Il faut s'assurer que c'est cohérent, et ça suppose qu'on sache de quoi il s'agit. Si on se dit que grâce à une IA on peut faire des analyses d'offres, écrire des CCTP (cahier des clauses techniques particulières), faire des calculs de structures, mais que soi-même on n'est pas compétent sur ces sujets, il y a un risque énorme. Si c'est de la conception sur des choses qu'on maîtrise et qu'on peut se dire "oui, je vois que c'est conforme" ou "je vois qu'il y a une anomalie", parce qu'on sait le détecter, c'est différent. Par exemple, si dans le PLU il faut être implanté en retrait de la limite parcellaire et que dans la proposition de l'IA on est collé à la parcelle, nous on sait qu'il faut vérifier ce genre de chose et ça nous saute aux yeux. » 

"Si on se dit que grâce à une IA on peut faire des analyses d'offres, écrire des CCTP (cahier des clauses techniques particulières), faire des calculs de structures, mais que soi-même on n'est pas compétent sur ces sujets, il y a un risque énorme." Olivier Celnik, architecte

Et la responsabilité de l’architecte reste entièrement engagée. « Lorsqu' on est à la tête d'une agence d'architecture et qu'on a des collaborateurs, des stagiaires, des assistants, c'est nous personnellement, en tant que dirigeants, qui sommes responsables de leur production, quoi qu'ils fassent, rappelle Olivier Celnik. C'est exactement pareil avec l'IA, on ne peut pas dire que c'est la faute de l'outil. »

Autre point d’alerte : le risque de plagiat. 48 % des architectes craignent que l'IA augmente le risque de plagiat de leurs travaux, tandis que 38 % redoutent qu'elle puisse un jour remplacer leur rôle, selon l'Archigraphie. L'Ordre des architectes se penche actuellement sur ces questions de droit d'auteur et de plagiat, avec la menace de voir apparaître des formes de façades copiées sur celles d'autres architectes. « L'enjeu est d'alerter les architectes sur leur obligation de respecter le code de déontologie et d'examiner de quelle façon ce code pourrait être mis à mal par une utilisation non réfléchie de l'IA, que ce soit par nous-mêmes, par nos collaborateurs, par nos clients, ou qu'il s'agisse de plagiats que nous commettrions ou dont nous serions victimes. »

Quid du métier d’architecte ?

Enfin, des interrogations se posent plus largement sur l'avenir de la profession. Début avril, une étude de la Coface et de l'Observatoire des emplois menacés et émergents a établi que 16% des emplois en France pourraient être menacés par l'IA et disparaître, et ce principalement dans les grandes métropoles. Les secteurs de l'architecture et de l'ingénierie font partie des plus exposés à l'automatisation par l'IA et donc “à risque” (23.4%). La méthodologie de l’étude a mesuré l’exposition technique des tâches qui composent les métiers à l’automatisation par l’IA et  précise que cela “ ne préjuge ainsi nullement d’un volume de destruction nette d’emplois.” 

Elle a par ailleurs fait réagir Jean-Pierre Lévêque : « Ça m'énerve ! Il y a clairement des professions qui peuvent être mises en danger, mais pas l'architecture. Ce qui me tranquillise par rapport à toutes ces études, c'est qu'il y a une chose que l'IA ne remplacera jamais : l'assurance. Si on fait appel à des architectes, c'est parce qu'ils ont une déontologie, une obligation de formation, une obligation d'assurance. Si vous avez une fuite d'eau, un effondrement, vous pensez qu'on va aller chercher le créateur de l'application IA en responsabilité ? Non, c'est l'architecte qui sera en première ligne. » 

"Si vous avez une fuite d'eau, un effondrement, vous pensez qu'on va aller chercher le créateur de l'application IA en responsabilité ? Non, c'est l'architecte qui sera en première ligne." Jean-Pierre Lévêque, architecte

Les graphistes, perspectivistes ou économistes du bâtiment ont en revanche des inquiétudes réelles à avoir selon les architectes interrogés, sans compter la question de la formation des jeunes architectes. Pour Olivier Celnik : « Comment les jeunes, les juniors, vont-ils se former pour créer des compétences, de l'expérience et devenir seniors si les tâches d'assistanat sont délégués aux outils IA ? Au lieu d'avoir trois stagiaires, on aura un vrai stagiaire et le reste, ce sera de l'IA ? Je sens une vraie menace et je n'ai pas de réponse », avoue-t-il, se disant aujourd'hui davantage inquiet qu'optimiste face aux évolutions potentielles engendrées par le déploiement massif de cette technologie.

Entre usages embryonnaires et questions de fond, l'intelligence artificielle bouscule la profession sans la transformer. Les architectes s'en emparent avec prudence, conscients à la fois de ses apports (gain de temps, ouverture créative) et de ses limites : une technologie qui ne comprend ni le contexte, ni les normes dans leur complexité, ni la responsabilité qui reste, quoi qu'il arrive, celle de l'architecte. Ce qui se joue, peut-être, c'est moins la survie du métier que sa recomposition : vers un architecte plus attentif à ses prérogatives, plus vigilant sur les usages qu'il délègue, et plus attentif à transmettre ce que l'IA ne sait pas encore faire.