
Le média qui analyse et présages des mutations de la fabrique de la ville.
Avec "Parties communes" le Pavillon de l'Arsenal scrute la part collective de l'habitat
Qui dit habitat collectif dit nécessairement parties communes : sans halls d’entrée, escaliers, paliers, coursives ou ascenseurs, il serait impossible d’accéder à son logement. Comme le rappelle Patrick Bloche, premier adjoint à la maire de Paris, dans l’avant-propos du catalogue de “Parties communes”, c’est au départ “un objet produit uniquement par des contraintes, et non le fruit d’un idéal”. Dès le cartel d’introduction de l’exposition, la formule d’un promoteur anonyme résume en d’autres termes ce qui en fait la particularité : “C’est tout ce que l’on ne vend pas”. À ce titre, les parties communes ne sont pas nécessairement des espaces où se fabrique du commun : elles sont avant tout dévolues à la circulation, à la desserte ou au stockage dans le cas des locaux poubelles et autres garages à vélos. De là à vouloir les réduire à la portion congrue, il n’y a qu’un pas…
Comme le souligne le sous-titre de l’exposition, elles sont pourtant une “aventure collective” et recèlent bien des promesses de sociabilité et de partage. “Les parties communes des immeubles d’habitation constituent l’un des réseaux sociaux les plus incontournables de nos vies, notent dans l’introduction du catalogue les commissaires de l’exposition, l’architecte Aldric Beckmann et le journaliste et critique d’architecture Jean-Philippe Hugron. Elles incarnent même ce que d’aucuns désignent comme le “vivre-ensemble”.
Englobées dans une sociologie de l’habitat qui ne les repère pas en tant que telles, elles ont rarement fait l’objet de recherches en soi. D’où l’intérêt du travail mené par Aldric Beckmann et Jean-Philippe Hugron. Dans Parties communes, ils approchent leur sujet en trois volets diffractés dans l’espace d’exposition grâce à une scénographie ouverte, qui déborde jusque dans les jardins de l’ancien hôpital.

Les deux commissaires font d’abord l’inventaire d’une typologie spatiale qui va du hall au toit terrasse. Ils procèdent aussi l’étude de cas de vingt immeubles à Paris et sa proche banlieue, du XIXe siècle à nos jours. Axonométries et diagrammes viennent alors souligner la part plus ou moins généreuse qu’occupent les parties communes dans l’espace bâti.
Enfin, un travail d’enquête auprès des usagers, mais aussi des acteurs de l’immobilier et de l’architecture leur permet d’approcher les usages de ces espaces, et d’en cerner les enjeux réglementaires et économiques. Une documentation, sous forme de photographies, de films, de livres, mais aussi d’une collecte de petits mots laissés à l’attention dans les halls d’immeubles pour annoncer une fête ou un anniversaire, suggèrent que les parties communes sont aussi un fait social : lieu d’apparat où s’exprime le statut social des habitants, mais aussi espace de rencontre, dialogue et de négociation.
Parties communes, une aventure collective
Hôpital La Rochefoucauld
15 avenue du général Leclerc
75014 Paris 14, France
Mercredi-Vendredi: 12h-17h
Samedi-Dimanche: 12h-19h
Parties communes, une aventure collective, éditions Pavillon de l’Arsenal, 2025, 296 pages, 35 €
Quartiers de demain : 10 propositions pour des quartiers prioritaires dans lesquels il fait bon vivre
Grands ensembles construits après-guerre en périphérie, anciennes cités minières ou centres urbains dégradés, en France, près de 1600 quartiers prioritaires rencontrent des problématiques bien spécifiques, entre stigmatisation systémique et fragilités socio-économiques. Comptant environ 6 millions d'habitants, ces territoires classés quartiers prioritaires de la ville (QPV), ont la particularité de regrouper un grand nombre d’habitants confrontés à la précarité et l’exclusion sociale (chômage plus élevé, difficultés scolaires, inégalités de santé) et à des difficultés touchant au cadre de vie et au logement (habitat parfois dégradé, manque d’espaces verts et d’infrastructures adaptées). C’est à cet enjeu urbanistique que répond la grande consultation internationale d'architecture, d'urbanisme et de paysage lancée par le président de la République Emmanuel Macron depuis Marseille en 2023. En tout, près de 492 candidatures ont été reçues, 30 équipes pluridisciplinaires françaises et internationales pré-sélectionnées pour retenir 10 équipes finalistes, choisies selon leur sensibilité et compréhension aux enjeux des sites.
Du côté de la méthode, la participation citoyenne a été intégrée dès le départ. “Les 216 membres des jurys citoyens ont été associés tout au long du dialogue compétitif, ce qui est assez rare dans les phases de conception des projets, souligne Romane Molle, chargée de mission auprès de la direction générale, GIP Europe des projets architecturaux et urbains . Le dialogue compétitif a été rythmé par des commissions de dialogue marquant ces trois phases (diagnostiques, scenarii, projets). Les jurys citoyens se réunissaient constamment en amont des commissions afin de rencontrer les équipes, d'échanger avec elles de leurs propositions, de formuler un avis sur les projets qui étaient portés par deux représentants du collectif en commission de dialogue. Ces représentants avaient chacun une voix délibérante au même titre que les représentants de l’État, de la maîtrise d'ouvrage ou que des personnalités qualifiées.”
Coulées vertes, écoquartiers, espaces publics repensés, rénovations patrimoniales et équipements réinventés : ces leviers de transformation sociale et urbaine se caractérisent par leur réplicabilité et leur exemplarité, tout en intégrant les enjeux de transition écologique. Dans chaque projet, la préservation de l’identité du territoire, ainsi que l’économie circulaire et la valorisation des ressources, ont été privilégiées. Ces interventions visent une requalification qualitative, bien au-delà de la simple fonction, et sont pensées comme des déclencheurs à l’échelle du quartier ou du centre-ville, recréant les liens pour “recoudre” les rapports entre quartiers et centre-ville, habitants et équipements, nature et ville. Les montants des projets agrégés atteignent environ 125 millions d'euros de travaux hors taxe. Le début des chantiers est prévu, pour certains, dès 2027.
Focus sur 4 projets lauréats.
Ancienne chaufferie désaffectée inscrite en 2016 au titre des Monuments historiques, le site des Tarterêts se transforme en un équipement culturel public ouvert au quartier. Le projet, mené par l’agence h2o architectes, souhaite valoriser le patrimoine architectural en conservant l’existant tout en améliorant ses performances thermiques et acoustiques. Le changement d’usage du site s’accompagne de la requalification des abords et l’animation de la façade pour renforcer son lien avec la ville. Les espaces intérieurs, modulables et adaptés aux usages culturels et conviviaux, intègrent discrètement les dispositifs techniques. Un mobilier évolutif (les SuperMeubles), conçu avec les habitants, accompagne cette flexibilité et incarne la dimension collaborative du projet.

Pour Dominique Perrault Architecture, architecte mandataire aux côtés de MBL architectes, le projet envisage la rénovation de ce grand ensemble des années 1970 comme un processus progressif, sans démolition massive, qui s’appuie sur le bâti existant. Le choix a été ici la transformation plutôt que la reconstruction dans ce quartier de 8 tours promis à un important programme de renouvellement urbain et qui prévoit notamment la démolition de 3 autres tours. La tour 8 est réorganisée de l’intérieur par la création d’une rue verticale, qui améliore la ventilation, les circulations et la mixité des usages (logements, services, activités), tout en conservant son image extérieure. En pied de tour, les espaces sont aussi repensés pour accueillir de nouveaux usages et renforcer le lien avec le quartier. L’aménagement paysager accompagne cette transformation en structurant l’espace public et en améliorant le confort climatique tout en offrant une continuité écologique.
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L’agence d’architecture mandataire Baseland, a ici souhaité dépasser les seuls enjeux techniques pour proposer une vision forte : redonner à la plaine son rôle d’espace collectif, dans l’esprit des grands ensembles d’origine. Le « parc refuge » est pensé comme un lieu pouvant accueillir des initiatives citoyennes variées, et combinant le développement d’une nature diversifiée (prairies, bosquets, zones humides, vergers) avec des espaces favorisant les pratiques collectives, le jeu, le sport et la convivialité. Une composition paysagère inspirée des parcs à l’anglaise, vient structurer la plaine autour d’une grande prairie centrale et de parcours ombragés. Pour faciliter les liens avec la ville, les entrées du parc sont aménagées comme des lieux animés et accessibles. L’ensemble vise à transformer la plaine en un écosystème vivant, approprié et façonné par les habitants visant à répondre aux enjeux de transition écologique locale et de cohésion sociale.

Porté par l’Atelier du Rouget Simon Teyssou & associés, le projet s’inscrit dans le centre ancien de Lodève, une petite ville historique du sud de la France au confluent de deux rivières, marquée par la désindustrialisation, des fragilités sociales et des risques d’inondation. Pour répondre au manque d’espaces extérieurs et aux mobilités contraintes , le projet a été pensé comme un refuge climatique et un espace de vie (lieu de promenade et activités de loisirs) en s’appuyant sur le parc fluvial de la Confluence. Le projet de parc a intégré les aléas environnementaux dans la conception en assumant les crues et en favorisant la biodiversité. Un réseau de mobilités douces reliant les quartiers ainsi qu’une salle de spectacle viennent compléter l’aménagement du centre-ville.

"Quartiers de demain"
🗓️ Jusqu’au 30 mars 2026
📍 Cité de l’architecture et du patrimoine
En savoir plus : https://www.citedelarchitecture.fr/fr/agenda/exposition/quartiers-de-demain
Rue de la Justice dans le 20e arrondissement de Paris, un bâtiment à l’architecture singulière attire le regard dans cet environnement urbain. Il s’agit d’une crèche de près de 140 berceaux, dont l’ensemble est comme enveloppé d’une résille en bois. Conçue par l’agence BFV, cette structure est issue du remploi de 630 portes palières d’un chantier de réhabilitation de logements situé à moins de 300 mètres destinées à être jetées. « Elles ont été découpées et ont permis de faire une vêture de façade », explique Chloé Gentet, chargée de projet et ingénieure chez Bellastock, une coopérative d'architecture qui est intervenue en tant qu’experte auprès des architectes pour l’intégration de matériaux de réemploi. Créée en 2006 par des étudiants de l’école d’architecture de Paris-Belleville, tout d'abord sous la forme d’un festival destiné à renouer avec la pratique constructive autour d’une ville éphémère à l’échelle 1:1, Bellastock a évolué, passant d'association en 2012 à Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) en 2019. Aujourd’hui, elle se concentre sur des missions de bureau d’études, d’assistance à maîtrise d’ouvrage et de recherche autour du réemploi. En 2026, Bellastock Architectures devrait voir le jour afin de défendre et de mettre en œuvre des projets architecturaux “exemplaires” autour du réemploi (réutiliser des matériaux dans de nouveaux projets). Une notion à distinguer de la réutilisation (redonner vie à des déchets par un nouvel usage) et du recyclage (produire de nouveaux matériaux à partir de déchets).
"L’architecture du réemploi n’est pas une architecture de la palette." Chloé Gentet, Bellastock
“On est allé très loin sur le réemploi pour le projet La Balise, sur L’Île-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), ajoute Chloé Gentet. On a essayé de proposer une esthétique particulière pour s'adapter aux ressources et de les valoriser pour révéler leur potentiel. Ce détournement d’usage permet de réinventer des matérialités. L’architecture du réemploi n’est pas une architecture de la palette ». Pour réhabiliter des halles industrielles transformées en bureaux destinés à des entreprises de l'économie sociale et solidaire, la conception a été pensée à partir de matériaux de réemploi sourcés dans un rayon maximal de 50 kilomètres. Des bois de structure, des châssis vitrés, des dalles de faux plafond et des cloisons modulaires ont été récupérées auprès de chantiers alentours. Les systèmes constructifs choisis permettent leur réversibilité : chaque élément peut être démonté, déplacé et adapté aux usages.

Un autre projet fait figure de vitrine de l’économie circulaire : la maison des Canaux située au bord du Canal de l’Ourq, dans le 19eme arrondissement de Paris. Dans cet ancien centre administratif des canaux parisiens datant du 19e siècle, l'association Les Canaux et la Ville de Paris ont souhaité relever un défi et faire la démonstration de la faisabilité du réemploi. La réhabilitation du site pensée pour héberger la Maison des Économies Solidaires et Innovantes a été réalisée au maximum en économie circulaire par le collectif d’architectes Grand Huit. Résultat : 88% de matériaux réemployés, biosourcés ou comprenant au moins 10% de matière recyclée et 95% des déchets du chantier réemployés, réutilisés voire réinventés ou recyclés grâce à la contribution d’une quarantaine d’entreprises circulaires solidaires franciliennes.
Récupérer des matériaux de construction pour les réemployer dans un projet architectural reste aujourd’hui un parti pris fort du fait des contraintes qui pèsent sur le secteur. Pour l’équipe de Bellastock, il s’agit même d’un acte militant. « Pour nous, il est très important de valoriser les matériaux existants et de refuser le modèle linéaire de construction-démolition. Notre approche se fonde aussi sur des enjeux sociaux et territoriaux, tels que la relocalisation et la revalorisation d’emplois », précise Chloé Gentet, dont la mission est notamment d’identifier et de quantifier les matériaux déposés, leur état et leur potentiel de réemploi. Certaines maîtrises d’ouvrage demandent ensuite un accompagnement plus large : estimation des performances, tests de dépose, logistique, économie, et intégration du réemploi dans toutes les phases du projet. « Les taux de réemploi dépendent fortement du type d’opération, de 5 % en moyenne pour des projets en démolition avec structure béton à 15 à 20 % pour des projets en réhabilitation avec structure conservée, ajoute Chloé Gentet. La réemployabilité dépend de critères comme l’état, l’homogénéité, la qualité et les débouchés. En théorie, presque tous les matériaux sont réemployables, mais les moyens nécessaires varient fortement. Et le réemploi n’est pas toujours plus économique une fois les coûts d’études, de temps et de process intégrés. Le frein se situe plutôt sur les niveaux de motivation des maîtrises d’ouvrage et des architectes à intégrer cet objectif ».
"Le réemploi fonctionne bien dans les projets expérimentaux, mais son passage à grande échelle est freiné par des coûts plus élevés, la nécessité de disposer de foncier pour stocker les matériaux, un temps de travail supplémentaire du fait de la dépose sélective, des enjeux logistiques et une acceptabilité locale plus complexe." Emmanuelle Ledoux, directrice générale de l'Institut national de l'économie circulaire
Pour Emmanuelle Ledoux, directrice générale de l'Institut national de l'économie circulaire (INEC), la question se porte également sur le passage à l'échelle : « Les objectifs de valorisation diffèrent selon les acteurs et selon ce que l’on entend par valorisation : recyclage, réemploi ou autres formes de traitement. Le réemploi fonctionne bien dans les projets expérimentaux, mais son passage à grande échelle est freiné par des coûts plus élevés, la nécessité de disposer de foncier pour stocker les matériaux, un temps de travail supplémentaire du fait de la dépose sélective, des enjeux logistiques et une acceptabilité locale plus complexe. Le cadre assurantiel, réglementaire et économique est encore majoritairement adapté à une économie linéaire et non au réemploi. Pour autant, au-delà des impacts environnementaux, le réemploi représente un enjeu de souveraineté fort, réduisant notre dépendance aux importations et permettant plus de sécurité d’approvisionnement ».
Alors que le secteur du bâtiment représente environ 42 Mt/an de déchets, soit l’équivalent de la quantité totale de déchets produits annuellement par les ménages en France, seul le diagnostic « produits, équipements, matériaux et déchets » (PEMD) est obligatoire depuis 2023 (mais sans valeur contraignante) pour les surfaces de plus de 1000 m², et prévu par l’article 51 de la loi du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l'économie circulaire, dite loi « AGEC ». Cette même loi a prévu la mise en place d’une filière à responsabilité élargie du producteur pour assurer la gestion des déchets issus du secteur du bâtiment au-delà du traitement de la fin de vie des produits, et a mis l’accent sur la prévention, le réemploi et la réparation, par la création du fonds de réemploi et de réparation, géré par les éco-organismes. Les objectifs de réemploi fixés pour les éco-organismes sont de l’ordre de 4 % en 2027 et de 5 % à partir de 2028 et une refonte du cahier des charges est actuellement en cours.

Le cadre réglementaire actuel cristallise les critiques des acteurs du secteur qui pointent de nombreux dysfonctionnements. En mars 2025, un moratoire a été décidé par le ministère de la Transition écologique, mettant en exergue dans un communiqué que « cette filière représente une charge significative pour les producteurs de produits et matériaux de construction sans pour autant apporter un service satisfaisant aux artisans, bien qu’elle ait permis l’ouverture de plus de 6 000 points de collecte des déchets du bâtiment dont 1 800 reprennent tous les déchets. » Un projet d’arrêté vise à suspendre la mise en œuvre de plusieurs obligations des éco-organismes et de l’organisme coordonnateur en les reportant au 1er janvier 2027 dans l’attente des travaux de refondation de la filière, dont l’application est prévue pour début 2026.
Parmi les pistes d’action pour permettre au secteur de se structurer : renforcer le rôle de la commande publique (la loi de transition énergétique pour la croissance verte (LTECV) de 2015 a fixé à l’État et aux collectivités territoriales un objectif de valorisation d’au moins 70 % des matières et déchets produits sur les chantiers de construction dont ils sont maître d’ouvrage (réemploi, recyclage ou autre valorisation matière) à l’horizon 2020), intégrer systématiquement le réemploi dans les marchés et adapter le cadre réglementaire tout en poursuivant le développement de plateformes de référencement et de gestion des matériaux, ainsi que le soutien aux initiatives pour améliorer la qualité du tri.
Rapport du Sénat : https://www.senat.fr/fileadmin/Commissions/Finances/2025-2026/Controles/Rapport_provisoire_economie_circulaire.pdf
Justinien Tribillon : "Le périphérique n’est pas une artère comme les autres, mais un seuil, une frontière sociale et symbolique."J’ai grandi à Paris, dans le quartier de République, avant de vivre dix ans à Londres. Cette expérience m’a révélé deux modèles urbains opposés : à Londres, le centre, surtout composé de bureaux et d’écoles, est peu habité, la vie se concentre en banlieue, dans des pavillons avec jardins. À Paris, au contraire, la centralité est dense, désirée, et les espaces verts rares. En découvrant le goût britannique pour la vie suburbaine, j’ai commencé à questionner mon rapport à Paris et à sa géographie, notamment la frontière symbolique du boulevard périphérique entre la capitale et sa banlieue. En enquêtant pour un article pour le Guardian, j’ai pris conscience que cette séparation relevait moins d’une barrière physique que d’un imaginaire collectif, nourri de mythes et de préjugés. Le fait de m’être expatrié m’a offert la distance nécessaire pour déconstruire ces représentations, et constater qu’aucune étude approfondie n’avait encore analysé le périphérique comme objet urbain et social.
La Zone est une bande de terre de 250 mètres de large et d'environ 33-34 kilomètres de long entourant les fortifications construites autour de Paris en 1840 sur ordre d’Adolphe Thiers, au moment même où les autres grandes villes européennes démantelaient leurs murs. Prévue comme une zone non ædificandi (interdite à la construction pour des raisons militaires), cette zone théoriquement non-constructible n'a jamais été respectée et un certain nombre d’habitations plus ou moins solides et pérennes se sont mises en place. Des baraques, ateliers, guinguettes et théâtres y sont également apparues, formant une ceinture populaire et animée entre Paris et sa banlieue. Cet espace hybride, « illégal » mais vivant, abritait ouvriers, immigrés, artisans et marginaux, des « zoniers", comme on dit d'abord, puis des « zonards », attirés par des loyers faibles et une certaine liberté. À la fois lieu de travail, de divertissement et de précarité, la Zone symbolisait l’envers du Paris haussmannien, ordonné et bourgeois. Elle a inspiré autant la peur que le fantasme : repaire de pauvreté et de crimes et de plaisirs pour les uns, refuge de liberté et de créativité populaire pour les autres, la Zone devint un mythe urbain.

La zone des fortifications, fruit d’une planification à la fois urbaine et militaire, a fait l’objet de débat pour comprendre s’il s’agissait moins d’un outil de défense que de contrôle social. Durant les travaux d’Haussmann, la rénovation de Paris expulse les classes populaires du centre : elles sont repoussées vers les banlieues et cette zone sans statut clair.
La zone des fortifications, fruit d’une planification à la fois urbaine et militaire, a fait l’objet de débat pour comprendre s’il s’agissait moins d’un outil de défense que de contrôle social.
Espace interlope, ni tout à fait rural ni urbain, celle-ci accueille ouvriers, immigrés et populations nomades cherchant un logement bon marché et un petit lopin de terre. Dépourvue d’infrastructures (routes, égouts, électricité), la zone reste précaire mais accessible. À la fin du XIXe siècle, l’essor de l’hygiénisme et du modernisme nourrit chez les élites parisiennes une aversion envers cet espace qui entoure la capitale. Soit pour des raisons de progrès social, soit pour des raisons réactionnaires et anti-populaires, il y a un véritable désir de l'élite de l'époque de réformer la Zone en profondeur.
Au début du XXe siècle, la zone des fortifications, soit environ 15 % de la surface de Paris, devient un terrain d’expérimentation urbaine et politique. L’architecte Eugène Hénard imagine un projet progressiste reliant Paris et sa banlieue par une alternance de logements, d’équipements publics et d’une douzaine de parcs, formant une continuité urbaine et sociale avec les villes de banlieue. Mais c’est le projet conservateur de Louis Dausset qui s’impose en 1919 : il conçoit une « ceinture verte » séparant Paris de sa banlieue, soutenue par la chambre des propriétaires, désireuse de maintenir la valeur foncière et l’isolement d’un Paris bourgeois face à une banlieue populaire. La Zone, très habitée, n’est évacuée que très lentement jusqu’en 1943, quand le régime de Vichy l’évacue brutalement et manu militari. Sur la Zone, que Pétain qualifiait de « ceinture lépreuse », le régime de Vichy projette son projet politique de « régénération nationale », et va construire alors des stades et écoles, dans la lignée du projet Dausset. Mais le projet de parc continu est finalement balayé par la construction du boulevard périphérique. Considérée alors comme voie « paysagère », cette autoroute urbaine viendra symboliser durablement la rupture entre Paris et sa périphérie.

La construction des habitations à bon marché, les HBM au début du XXᵉ siècle, l'ancêtre des HLM , a façonné autour de Paris une « ceinture de briques ». Ces logements, souvent sociaux, bordant les boulevards des Maréchaux, sont construits en brique, matériau alors jugé peu noble, ce qui leur confère une mauvaise réputation. Conçus sans « grands architectes » mais par la mairie de Paris dans un contexte de pénurie, ils manquent d’audace face aux idéaux modernistes de l’époque. Leur architecture répétitive crée un paysage uniforme, souvent jugé triste, elle est très décriée par l'élite architecturale et intellectuelle de l'époque. Pourtant, ces immeubles ont offert des logements familiaux confortables et abordables, toujours habités et appréciés aujourd’hui. Symboliquement, cette ceinture matérialise un anneau prolétaire entourant la capitale, une « ceinture rose », prolongement de la « ceinture rouge » des banlieues ouvrières et communistes, perçues comme une menace politique face au Paris bourgeois, centre du pouvoir et des révolutions françaises.
Mon approche consistait à déconstruire l’idée, très répandue, selon laquelle une infrastructure comme le périphérique serait un objet purement technique, donc apolitique. En m’appuyant sur les travaux des sciences et techniques en société, j’ai cherché à montrer que toute décision technique porte en réalité les biais, les valeurs et les rapports de pouvoir de ceux qui la conçoivent. Derrière la façade rationnelle de l’ingénierie urbaine se cachent des choix profondément humains et parfois inégalitaires. Le périphérique en est un exemple frappant : son tracé et ses aménagements traduisent des arbitrages sociaux et économiques. Des quartiers riches, comme ceux du 16ᵉ arrondissement, ont réussi à éloigner l’infrastructure de leurs habitations, tandis que d’autres zones, plus populaires, ont subi de plein fouet les nuisances.
Ma recherche montre que le périphérique n’est pas seulement un ouvrage d’ingénierie : c’est le produit d’un système technocratique, socialement situé, façonné par des élites convaincues de leur neutralité, mais porteuses de biais de classe et de culture.
De même, le refus initial d’installer des murs anti-bruit fut justifié par des arguments techniques, alors qu’il relevait en réalité de jugements esthétiques ou subjectifs des ingénieurs. Ce n’est qu’en 1977, avec l’élection du premier maire de Paris, que la décision fut imposée, révélant combien la hiérarchie politique pouvait infléchir la logique technique. Ainsi, ma recherche montre que le périphérique n’est pas seulement un ouvrage d’ingénierie : c’est le produit d’un système technocratique, socialement situé, façonné par des élites convaincues de leur neutralité, mais porteuses de biais de classe et de culture.
Ce qui m’a intéressé, c’est de comprendre à quel point la fabrique urbaine de Paris et de sa périphérie est marquée par l’héritage colonial. Au XIXᵉ et au XXᵉ siècle, alors qu’on construit puis qu’on repense les fortifications, la France vit l’apogée de son impérialisme : architectes, urbanistes et ingénieurs formés dans les colonies y testent modèles et méthodes qu’ils ramèneront ensuite en métropole. Dans ces territoires marqués par la domination et la ségrégation, ils expérimentent l’idée d’un ordre spatial hiérarchisé, qu’ils appliquent ensuite à Paris. La « ceinture verte » imaginée au Maroc dans les années 1930, pour séparer les « villes européennes » des « villes indigènes », inspire directement la réflexion sur la périphérie parisienne.
Après 1945, avec l’arrivée des travailleurs immigrés, notamment algériens, cet imaginaire se rejoue. Le mot « bidonville », né dans le contexte colonial, désigne désormais ces quartiers informels en métropole. Peu à peu, les populations issues de l’immigration se retrouvent assignées aux cités de transit, puis aux grands ensembles, identifiées à une architecture jugée dégradée. La « question urbaine » est alors associée à la « question immigrée », comme si la destruction des tours pouvait résoudre les inégalités sociales. Derrière cette illusion d’un urbanisme neutre se cache en réalité la persistance d’un imaginaire colonial : une manière d’organiser la ville selon un régime de ségrégation ethno-raciale et de contrôle des populations.

Le boulevard périphérique, héritier direct de la « Zone », reste aujourd’hui un marqueur fort du paysage parisien. Même s’il tend lentement à s’apaiser, il incarne encore cette marge urbaine. Autour de lui subsistent des espaces de relégation : à la Porte de la Villette, par exemple, des personnes sans abri ou souffrant d’addictions au crack trouvent refuge sur ces franges repoussées hors du centre pour « déranger » le moins possible. Le long des Maréchaux ou des échangeurs, les tentes se succèdent, rappelant la persistance d’un Paris des marges.
La « Zone » a cessé d’être un lieu pour devenir une idée : celle d’un espace entre deux mondes, où la ville repousse ce qu’elle ne veut pas voir, mais qu’elle ne peut effacer.
Cette identité périphérique perdure donc : le périphérique n’est pas une artère comme les autres, mais un seuil, une frontière sociale et symbolique. Peut-être, dans un siècle, aura-t-il été absorbé par la ville. En attendant, comme le souligne le chercheur Jérôme Beauchez, la « Zone » a cessé d’être un lieu pour devenir une idée : celle d’un espace entre deux mondes, où la ville repousse ce qu’elle ne veut pas voir, mais qu’elle ne peut effacer.

Justinien Tribillon, La Zone, une histoire alternative de Paris, Paris, éditions B42, 2025
Yoann Sportouch : « L’urbanisme du care, c’est une façon de concevoir la ville en partant de l’attention aux personnes. »
L’urbanisme du care, c’est une façon de concevoir la ville en partant de l’attention aux personnes. Il met au centre les fragilités, les liens entre nous et la responsabilité partagée de les prendre en compte. Il regroupe et prolonge des notions déjà connues comme la ville inclusive, la ville résiliente, la ville circulaire ou encore la ville à hauteur d’enfants. Autrement dit, il fait de la prise en charge des vulnérabilités un devoir collectif, partagé entre citoyens et institutions.
C’est en ce sens que je parle d’éthique pour le domaine de la fabrique de la ville. Cette éthique s’oppose à d’autres principes qui furent autrefois la norme, comme l’attractivité des territoires, le développement urbain comme moteur de croissance, la compétitivité inter-métropolitaine, ou encore la réponse à des logiques purement fonctionnelles… L’urbanisme du care n’est donc pas une nouvelle recette ou un style d’aménagement, c’est une boussole pour notre temps : une éthique systémique et appliquée qui nous invite à considérer la transformation urbaine comme une opportunité de réparer, de relier, de prendre soin, des personnes comme des lieux. Une nécessité aujourd’hui.
Nos villes sont traversées par une accumulation de crises : sociale, écologique, démocratique, politique. La fragmentation territoriale, l’isolement, l’injustice spatiale sont des symptômes visibles. L’urbanisme du care invite à considérer la ville comme un organisme vivant. Il propose de s’appuyer sur les signaux faibles, que sont les situations de vulnérabilité, pour repenser nos priorités en matière d’aménagement et de développement urbain.
"Il s’agit moins d’inventer des utopies que de soigner vraiment le réel, ici et maintenant, en reconnectant les projets urbains aux besoins humains et à ceux de la planète."
La philosophie m’a permis de poser les bonnes questions avant de chercher les réponses. Elle m’a appris à regarder au-delà des évidences, à interroger nos systèmes de valeurs, nos normes implicites. Je me suis par exemple rendu compte que notre cadre humaniste et universaliste, celui qui fonde le contrat social, ignore souvent les vulnérabilités présentes dans certaines situations concrètes. On construit des normes et des règles qu’il s'agit de respecter de manière universelle, mais il subsiste toujours des inégalités réelles, criantes, parfois inhumaines. En travaillant sur l’éthique du care, j’ai trouvé une grille de lecture puissante, qui place l’empathie, la responsabilité et l’interdépendance au centre de notre action, peu importe votre secteur d’activité. Dans le domaine de l’aménagement et de la fabrique de la ville, c’est une manière de replacer la pensée dans l’action urbaine, de donner du sens à nos façons de faire la ville.
Nous utilisons notamment le diagnostic d’usages, qui consiste à s’immerger dans les pratiques quotidiennes des habitants, à comprendre leurs temporalités, leurs fragilités, leurs ressources. Nous menons aussi des programmations participatives, dès l’amont des projets, pour intégrer l’expertise d’usage des habitants et profiter du projet urbain pour régénérer notre société en trouvant des solutions ensemble. Nous développons des démarches de co-innovation locale, en accompagnant par exemple des porteurs de projets issus des territoires pour réinvestir les rez-de-chaussée commerciaux. Le faire avec et pas seulement la “concertation”, vraiment, est au cœur de notre démarche.

Oui, je pense à une mission menée à Colombelles, une commune populaire du Calvados, sur un projet d’aménagement au sein de la ZAC Jean-Jaurès. Notre mission consistait à imaginer les futurs usages en rez-de-chaussée d’une opération immobilière autour d’une place en devenir. Au cours de cette mission, j’ai rencontré trois éducateurs de prévention spécialisée. Cette rencontre a été fondatrice.
Ces éducateurs m’ont partagé la réalité de leur travail auprès des jeunes en décrochage, leur besoin de discrétion, la complexité du lien de confiance à bâtir avec les jeunes comme avec leur environnement familial. Et surtout, ils m’ont ouvert les yeux sur un point crucial : pour que les jeunes fréquentent un lieu, il faut qu’ils puissent le faire sans être vus. Ce qui peut sembler anodin pour un aménageur, à savoir la position d’un local, devient central lorsqu’on se met à la place de ces jeunes. Ainsi, le projet initial qui envisageait un rez-de-chaussée très visible a été réorienté vers un local plus discret, en rez-de-jardin, voire en sous-sol. Un simple changement d’implantation, mais qui répondait de manière très concrète à une vulnérabilité réelle.
Cet échange m’a profondément marqué. Il démontre à quel point l’expertise d’usage, en particulier celle des professionnels de terrain, est précieuse. En partant de leur regard, de leur quotidien, on peut ajuster les projets en fonction des réalités vécues, y compris celles auxquelles on n’accorde pas ou trop peu d’importance.
"Une ville qui sait répondre aux fragilités sait aussi mieux répondre aux défis collectifs."
C’est cela, pour moi, l’urbanisme du care : partir des signaux faibles, des vulnérabilités présentes sur un territoire, pour s’en servir comme boussole. Car une ville qui sait répondre aux fragilités sait aussi mieux répondre aux défis collectifs. Ce n’est pas une approche bienveillante ou de compassion : c’est une manière de refonder nos priorités urbaines à partir de ce qui rend la ville plus juste, plus humaine, pour toutes et tous.
La ville durable est parfois réduite à ses dimensions techniques ou écologiques, avec une logique d’efficacité, de performance, de normes environnementales. C’est bien sûr indispensable, mais cela se fait souvent au détriment de l’écoute des habitants et de la complexité sociale des territoires.
Par ailleurs, dans le secteur de la fabrique urbaine, nous avons tendance à obéir aux injonctions du moment. Après la crise sanitaire, le mot d’ordre était "le logement post-Covid", aujourd’hui c’est "l’urbanisme de la santé"... Le problème de ces effets de mode, c’est qu’on mise tout sur un seul enjeu, en oubliant souvent les autres urgences sociales, économiques, culturelles, démocratiques.
"La ville durable est parfois réduite à ses dimensions techniques ou écologiques, avec une logique d’efficacité, de performance, de normes environnementales. C’est bien sûr indispensable, mais cela se fait souvent au détriment de l’écoute des habitants et de la complexité sociale des territoires."
Depuis une dizaine d’années, la ville durable s’est imposée comme un dogme. C’est une avancée importante, mais elle a parfois produit des projets déconnectés du réel. À Nanterre, par exemple, 120 000 m² de bureaux ultra-durables ont été inaugurés en octobre 2024, mais seuls 9 000 m² étaient occupés à leur ouverture. Cela, dans une ville populaire, marquée par les émeutes de 2023, et alors même que le télétravail est devenu la norme. On continue donc à produire une offre standardisée, calée sur des tendances générales, sans tenir compte des besoins réels des territoires. Et cela ne fait que renforcer les inégalités : seuls certains publics pourront accéder à ces lieux.
L’urbanisme du care vient réintroduire la dimension humaine et relationnelle. Il propose une écologie de l’attention autant qu’une écologie de la planète. Il ne s’agit pas d’opposer ces approches, mais de les relier dans une vision systémique, qui parte des besoins pour construire des réponses justes.
Il faut commencer par reconnaître la vulnérabilité comme une condition universelle, et non comme une exception. Ensuite, changer la manière dont on fabrique la ville : sortir des logiques descendantes, des projets standardisés, de ce que l’on définit par l’urbanisme de l’offre, pour aller vers des démarches situées, contextuelles, co-construites, en clair un urbanisme des besoins. Cela implique de transformer les modes de commande, de former les professionnels à de nouvelles postures, de faire dialoguer les mondes, urbanisme, santé, social, culture, éducation etc. C’est un chemin politique autant que pratique, qui suppose de remettre du sens dans chaque geste urbain.
Crédit photo : Benjamin Boccas
« Nous réinstaurons de la nature dans les lieux les plus contre-nature qui soient » : entretien avec Nadia Herbreteau, présidente de l'agence de paysage IlexFormée à l’architecture et à la maîtrise d’œuvre urbaine dans le contexte de Saint-Nazaire, ville en mutation après le déclin de ses chantiers navals, puis dans une agence particulièrement active dans les quartiers prioritaires transformés par l’ANRU, c’est par goût pour l’espace public, la réappropriation par les habitants de leur cadre de vie et de ses usages qu’elle a rejoint, d’évidence, une agence de paysagistes, Ilex, il y a plus de vingt ans.
Parce que ce sont eux qui ont la main sur les questions d’espace public. Je suis attachée à la notion de communs, qui forment le préalable à la structure sociale, foncière et architecturale d’un projet. À une époque, il y a vingt ans, où les projets urbains étaient davantage pensés par le plein que par le vide, le travail des paysagistes m’a inspirée.
Ce ne sont désormais plus que des projets d’espace public au sein desquels le végétal est central. Et pour neuf projets sur dix, de la réhabilitation, le plus souvent d’anciens espaces dévolus à la voiture qu’il faut reconquérir. Car la marge de manœuvre aujourd’hui de l’espace public, c’est la place accordée à la voiture. Mais ce qui était un vrai combat il y a encore quelques années – moins de voitures, plus de nature en ville, une meilleure gestion de l’eau, moins d’infrastructures routières et des commandes moins technocratiques – devient aujourd’hui la nécessité, rattrapés que nous sommes par le dérèglement climatique et la demande sociale. Il est plus facile désormais de proposer ces projets, souvent portés par des exécutifs socialo-écologistes. Ça nous permet d’aller plus loin. Par exemple, de défendre une vision non académique et non dessinée de l’espace urbain, davantage fait de motifs juxtaposés que de grandes compositions. En tant que Lyonnais, nous pratiquons la ville. Nous ne sommes pas déconnectés comme certains architectes qui construisent ailleurs, là où ils ne vivront jamais. Pour chaque projet, nous nous demandons si nous souhaiterions vivre et nous projeter dans l’endroit que nous fabriquons.
"La marge de manœuvre aujourd’hui de l’espace public, c’est la place accordée à la voiture. Mais ce qui était un vrai combat il y a encore quelques années (...) devient aujourd’hui la nécessité."
Pour investir davantage l’espace public en végétation, en paysages, en parcs, dans des projets où la valeur foncière est une pression, notre premier combat est de démontrer que la commande initiale ne repose pas sur une bonne équation économique. Souvent la commande est mal posée : le périmètre n’est pas adapté, très sectorisé, faisant fi de l’existant autour ; elle s’appuie sur des études qui ont parfois vingt ans et ont donc imaginé des espaces publics aujourd’hui caducs. Tout le monde revendique une expertise sur l’espace public. Parfois, nous avons 40 pages de remarques pour un projet, toutes contradictoires. Il faudrait donc trouver un compromis qui satisfasse tout le monde. Mais aujourd’hui, plutôt que de faire un projet qui satisfasse une somme d’intérêts particuliers, je préfère porter un projet sans compromis et qui relève de l’intérêt général. Paradoxalement, le manque d’argent public nous aide. Végétaliser revient moins cher que goudronner ; il est moins coûteux d’utiliser l’existant que de faire une grande composition ; plus facile de faire avec les contraintes que de s’imposer à elles.
Le projet du Delta vert illustre bien la réalité actuelle : nous réinstaurons de la nature sur les lieux les plus contre-nature qui soient. On nous a filé les pires morceaux, ceux dont personne n’a voulu parce qu’ils n’ont pas de valeur foncière. À Nanterre, le Champ de la Garde est un délaissé pollué, toiture d’une autoroute, encastré entre une voie de chemin de fer et des barres de logements. Sa valeur foncière est nulle, voire négative, et notre rôle est de lui redonner une valeur autre, écologique, paysagère. Depuis quinze ans, la Ferme du bonheur a redonné vie à ce sol et à cet espace, comme un paysan qui redonne un substrat fertile à un mauvais sol. Les pratiques vernaculaires mises en place sur ce terrain, c’est ce que nous aimerions faire dans les espaces que nous aménageons. Cette façon de ménager l’espace avec le temps, le déjà-là, de jour en jour, en bricolant de manière paysanne, confère à ce lieu une âme alors qu’il semble, au milieu des infrastructures voisines, contre-nature.
"Le contexte de disette actuelle nous permet de faire mieux en faisant moins."
La première étape a été de retourner la commande de Paris La Défense. L’aménageur du terrain souhaitait poursuivre ici son travail entamé sur les terrasses qui partent de la Grande Arche, à savoir construire sur cette zone de pleine terre et créer des parcs sur des zones déjà imperméabilisées. Nous avons passé du temps à reformuler la commande, à l’expertiser sous l’angle du bon sens et du moins coûteux. Aménager coûte cher, donc là encore le contexte de disette actuelle nous permet de faire mieux en faisant moins. La clé sera à l’avenir dans le financement des paysagistes et des architectes [rémunérés aujourd’hui au prorata du montant total des travaux engagés, ce qui incite évidemment à construire, ndlr]. À partir de là, nous essayons de faire parc, de faire jardin.

Là encore, la longueur des procédures a rendu la commande de ce projet caduque puisqu’il s’agissait, au départ, de construire une plaine de loisirs. Or, le terrain en gypse est fragile et troué comme du gruyère. Il ne pouvait pas soutenir de gros équipements. Nous avons donc simplifié les choses au maximum en laissant cet espace dans son jus, en le renaturalisant de fait et en y donnant un accès visuel. La passerelle est hors-sol mais bien fondée à plusieurs mètres. De telle sorte que le promeneur n’a accès qu’à 10% de l’espace mais peut l’appréhender visuellement dans son entier. C’est un retournement : auparavant, les parcs requéraient un accès total à travers de grandes pelouses. Il y a toujours une tension dans le paysage entre sacraliser des espaces rendus inaccessibles et y donner accès.
"Il y a toujours une tension dans le paysage entre sacraliser des espaces rendus inaccessibles et y donner accès."
À Romainville, en Seine-Saint-Denis, la pression d’usage était forte puisque la population manque d’espaces verts. Il fallait éviter de la frustrer. Nous avons donc trouvé cette alternative de la passerelle : mettre en réserve l’espace sans donner l’impression de le clôturer. Pareil pour le site de Nanterre, dont une partie sera peut-être dévolue à la culture, donc inaccessible pour beaucoup de promeneurs, tout en leur donnant le sentiment qu’il leur appartient. Au fond, il s’agit d’appliquer au paysage la démarche déjà en vigueur pour les grands sites de France, comme la pointe du Raz ou le Mont-Saint-Michel. Il y a vingt ans, on pouvait se garer devant et avoir accès à tous les espaces. Aujourd’hui, le parking a reculé, les cheminements qui permettent de rejoindre les sites sont pensés pour que la flore reprenne sa place et cet accès par une marche rallongée renforce l’expérience de ces lieux, dont la fréquentation ne diminue pas, bien au contraire.