L'utopie au 21e siècle, entre dépôt de bilan et renouveau

Écrit par
Pierre Monsegur
2016-11-23

En 1516, paraissait en latin un ouvrage promis à une longue postérité : L’Utopie de Thomas More. Cinq cents ans plus tard, diverses publications questionnent l’héritage de ce « traité de la meilleure forme de gouvernement ». L’occasion pour midionze de revisiter l’histoire des utopies et de s’interroger sur leurs possibles déclinaisons contemporaines

Imaginez des hommes et des femmes libres et guidés par la Raison ; consacrant six heures par jour au travail, le reste au repos, à l’instruction et aux « plaisirs bons et honnêtes » ; méprisant le luxe et le sang versé (y compris par les bouchers et les chasseurs), ignorant la propriété privée, bref dédaignant tout ce dont s’enorgueillissent les nobles que Thomas More côtoie à la cour d’Henri VIII, dont il est chancelier ; élisant une assemblée de « philarques » entièrement dédiés à l’intérêt général et chargés de désigner le prince le plus moral et le plus capable d’œuvrer au bien commun…

Ces hommes et ces femmes, ce sont les heureux habitants de l’ile d’Utopie, qui regroupe 54 villes quasi identiques dans leurs proportions, et dont Amaurote est la capitale. Sous la plume de Thomas More, leur description imaginaire doit d’abord se lire comme une charge contre son temps, comme un réquisitoire contre la misère des uns, l’oisiveté et la cupidité des autres : L'Utopie est contemporain du mouvement des enclosures qui privatise les terres et reconfigure alors brutalement l’espace rural anglais. En plaidant contre la tyrannie et pour l’égalité entre les hommes (égalité toute relative : les femmes restent soumises à leurs maris, et l’esclavage est en vigueur), l’humaniste anglais ouvre sur cinq siècles d’utopies, socialistes notamment, qui ont laissé une empreinte durable sur l’espace urbain contemporain. Dans Lettres à Thomas More (éditions La Découverte, 2016), Thierry Paquot rappelle cette longue postérité, acquise parfois au risque du plus complet contresens quant à la nature de sa pensée : « Depuis quelques temps, l’utopie a mauvaise presse – il faudra que je te parle de ces « totalitarismes » qui ont abîmé ta belle idée », écrit le philosophe.

Les cinq âges de la pensée utopique

De fait, s’il n’est pas le premier à imaginer et décrire une société idéale, Thomas More est celui qui aura exercé l’influence la plus décisive sur tous ceux qui, à sa suite, se sont prêtés à l’exercice et en ont tenté la mise en œuvre concrète. Il faut dire que c’est à lui qu’il revient d’avoir forgé le terme même d’utopie à partir du grec « topos » (lieu) flanqué d’un préfixe privatif.

Dans l’introduction du numéro spécial que la revue Futuribles consacre aux utopies urbaines, l’urbaniste Jean Haëntjens identifie cinq grandes périodes de la pensée utopique. Après l’âge des utopies « politico-philosophiques » inauguré par Platon, les utopies « monastiques » du Moyen-âge qui inventent des « cités de dieu » en modèle réduit et les utopies humanistes de la Renaissance dont l’ouvrage de Thomas More fournit le parangon,  les utopies socialistes du XIXe constituent l’héritage le plus direct de l’humaniste anglais. Pour Fourier, Cabet, Owen ou William Morris, il s’agit alors d’offrir un contrepoint à la brutalité de la Révolution industrielle et de penser un « progrès » fondé sur le bien-être physique et moral des ouvriers. L’ « utopie concrète » du Familistère de Guise construit par l’industriel Jean-Baptiste Godin dans l’Aisne entre 1859 et 1884, en illustre alors les principes : ce « palais social » fournit aux ouvriers travaillant dans l’usine toute proche un logement clair, spacieux et sain (on y trouve de l’eau courante à chaque étage, fait rarissime à l’époque), mais aussi une école, une piscine, un théâtre et une nourriture saine et bon marché, bref, tous les « équivalents de la richesse ». De même, à partir de 1917, la Révolution russe tente de généraliser l’idéal de justice et d’égalité porté par l’ouvrage de Thomas More, comme le rappelle Thierry Paquot dans ses lettres : « dans la jeune Union soviétique, née de la Révolution bolchévique d’octobre 1917, des ouvrières et des ouvriers ont donné ton nom à leur soviet. Pour elles et eux, qui ne savaient peut-être pas où se trouvait Londres et mélangeaient les siècles, tu représentais un idéal de justice et d’émancipation dans ton époque marquée par la Renaissance et pas encore déchirée par les guerres de religion. »

La Russie soviétique n’est pas, loin s’en faut, le seul prolongement au vingtième siècle de l’idéal porté par Thomas More. Pour Jean Haëntjens, les expériences libertaires des années 1960 et 1970 constituent en effet un cinquième âge des utopies, éclos dans un contexte de crise du modèle de développement industriel et annonçant la transition vers un âge post-industriel. Elles marquent l’intégration dans la pensée utopique de thématiques jusqu’alors marginales, dont la prise en compte des limites des ressources naturelles, l’accélération des technologies de la communication, et enfin l’avènement de l’individualisme et de la société des loisirs (Archigram, Constant, etc.).

De l’expérimentation isolée au modèle

Si les utopies se marquent, au moins jusqu’à Saint-Simon, par leur isolement (au sens étymologique du terme : l’Utopie de Thomas More est une île), elles sont largement digérées par les théories urbanistiques des 19e et 20e siècle. Comme l’a montré Françoise Choay, elles servent de base à l’élaboration de modèles urbains au double sens du terme : exemplaires et reproductibles. L’historienne tire ainsi un trait d’union entre la spécialisation des espaces de mise dans le phalanstère de Fourier et l’avènement, près de cent ans plus tard, du fonctionnalisme corbuséen. De la même manière, l’érection des grands ensembles à partir de la fin des années 1950 répond explicitement à l’hygiénisme des utopistes, et réalise leur prétention à offrir aux ouvriers ces « équivalents de la richesse » que sont l’air pur, la lumière ou la verdure. Dans les lettres à Thomas More, Thierry Paquot dresse un constat voisin, en pointant dans l’Union soviétique le rejeton colossal et monstrueux de la petite île imaginée en 1516 par Thomas More…

Faut-il voir dans ce passage presque systématique de l’expérimentation isolée au modèle totalisant (et parfois totalitaire) l’une des causes de la crise contemporaine des utopies pointée par nombre d’intellectuels ? De fait, à l’heure où l’on dépose le bilan de l’urbanisme fonctionnel, où l’utopie des « cités radieuses » s’est dissoute dans la « crise des banlieues », où l’idéal collectiviste porté par le communisme bute sur l’inventaire du goulag et de la révolution culturelle, l’utopie charrie un bilan mitigé, étant au mieux synonyme d’idéal inaccessible. Où trouver les équivalents contemporains d’Amaurote ou New Lanark ? Quelles formes aurait aujourd’hui la cité idéale, et qu’y ferait-on ?

L'unité d'habitation ou Cité radieuse de Le Corbusier, Marseille. Crédit photo : Stéphanie Lemoine

Quelles utopies pour le vingt-et-unième siècle ?

Dans le numéro de Futuribles consacré aux utopies urbaines contemporaines, celles-ci semblent trouver diverses déclinaisons. Premières d’entre elles : les écoquartiers, mais aussi les immeubles coopératifs et participatifs, qui peuvent être tenus pour autant de prolongements (et de modélisations, encore et toujours) des expériences communautaires forgées dans les années 1960-70. La revue consacre ainsi un article à Utop, projet d’habitat participatif réunissant 22 personnes et reposant, de l’aveu du chargé de mission qui a coordonné l’opération à la mairie de Paris, « sur des valeurs communes au groupe, une réflexion sur une autre forme d’économie, participative, solidaire. »

Mais c’est surtout du côté du numérique qu’il faut aller chercher les ferments des utopies contemporaines. De même que la Révolution industrielle a engendré Fourier, Owen, Morris, Marx et Engels, la révolution informatique s’accompagne d’une poussée utopique, dont la Silicon Valley constituerait tout à la fois la source et l’épicentre. Ce sixième âge de la pensée utopique hérite lui aussi des expériences communautaires menées sur la côte ouest américaine dans les années 1970. Dans Aux sources de l’utopie numérique, Fred Turner montre ainsi comment les communautés hippies et leur mise en question du modèle fordiste ont façonné les premiers usages d’Internet.

De fait, l’apologie de la créativité individuelle chez les Hippies trouve sa réalisation dans l’utopie dite du libre. Dans un article de 1972 dans Rolling stone, Stewart Brand, fondateur du Whole Earth catalog et futur artisan de l’Electronic Frontier Fondation, décrit ainsi l’informatique comme le nouveau LSD, c’est-à-dire comme un moyen de favoriser l’avènement d’une conscience planétaire délestée des hiérarchies et des conventions. D’un tel idéal, le festival Burning man, dont les entrepreneurs de la Silicon Valley se trouvent être friands, constitue l’une des manifestations les plus saisissantes.

Le numérique, utopie ou dystopie ?

Utopie online, « hors sol » et a priori déterritorialisée, le numérique se décline pourtant largement dans l’espace urbain contemporain. Sur son versant anarchiste, il a d’abord enfanté ces « hétérotopies » que sont les fablabs et les hackerspaces. Fondés sur une « éthique hacker » pétrie d’horizontalité et de recherche d’autonomie, ces derniers s’attachent à repenser la place et la finalité du travail dans les sociétés post-industrielles, en tout premier lieu à travers le "faire".

Leur font pendant un projet porté par les industriels du numérique, dont il faut attribuer la paternité à IBM : la smart city.  « Initialement il s’agissait de remédier aux erreurs de conception du passé en matière de congestion urbaine, de réchauffement climatique, de santé…, rapporte Jean-François Soupizet dans Futuribles (« Les Villes intelligentes, entre utopies et expérimentations »). Tout peut être informatisé de sorte que là où il y a gaspillage, s’impose l’efficacité ; là où règnent le risque et la volatilité, on puisse prédire et alterter ; et que là où il y a crime et insécurité, on dispose d’yeux artificiels pour surveiller. » Déclinée en matière de gouvernance, d’énergie, de circulation routière ou de sécurité, la smart city prétend ainsi réguler et « optimiser » la gestion de l’espace urbain à grands coups de datas. D’où les tensions politiques nées de ce modèle perçu par certains comme possiblement orwellien.

Enfin, l’idéal libertarien aux sources de la révolution numérique pourrait engendrer dans un avenir proche l’une des plus grandes dystopies qui soient. Depuis quelques années, certains entrepreneurs de la Silicon Valley multiplient en effet les projets de cités flottantes protégées tout à la fois des aléas climatiques et de la fiscalité des Etats, bref des havres pour millionnaires à l’écart des viscitudes du monde… Soit très exactement l’inverse de la société idéale décrite il y a 500 ans par Thomas More.

A lire pour aller plus loin :

Revue Futuribles, « Renouveau des utopies urbaines, numéro de septembre-octobre 2016

Thierry Paquot, Lettres à Thomas More, éditions la Découverte, 2016

Françoise Choay, L’urbanisme, utopies et réalités, le Seuil, 1965

Jean-Baptiste Godin, Solutions sociales, les éditions du Familistère, 2010

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Municipales : bilan d’un mandat mouvementé

A l’approche des élections municipales qui auront lieu dans les communes françaises les dimanches 15 et 22 mars prochain, les équipes sortantes publient leur bilan. L’occasion pour midi:onze de faire le point sur un mandat marqué par une succession de crises…

Enquêtes, études et actualités confirment qu’être élu de proximité n’est pas une sinécure. Mais pour le coup, le mandat municipal 2020-2026 aura été particulièrement éprouvant pour les maires et leurs équipes, avec à la clé une hausse inédite du nombre de démissions. Il faut dire que les élus locaux ont eu à affronter une succession de crises au cours des six dernières années. Quel impact le contexte national et international a-t-il eu sur la gestion locale ? Zoom en 5 points qui expliquent en grande partie la “colère des maires” au cours du dernier mandat. 

Une pandémie à gérer

Le dernier mandat municipal aura été frappé par la crise avant même de commencer : prévues les 15 et 22 mars 2020, les élections municipales se sont finalement tenues le 15 mars et le 28 juin, en raison de l’épidémie de COVID-19. Après un premier tour marqué par une abstention record (44,7%), le second tour a été reporté à l’après-confinement. 

Durant toute la crise sanitaire, les élus locaux ont été en première ligne : ils ont dû organiser la distribution des masques, la mise en place des centres de vaccination et le soutien aux commerces locaux très impactés par la succession des confinements. 

Durant l'épidémie de COVID-19, les municipalités ont été en première ligne. Elles ont dû notamment mettre en place des centres de vaccination. Source photo : mufidpwt pour Pixabay

Le choc de la guerre en Ukraine

A peine l’épidémie achevée, une autre crise commençait, énergétique cette fois. Débutée en février 2022, la guerre en Ukraine a eu des répercussions majeures sur les budgets communaux. A l’hébergement et la scolarisation des familles ukrainiennes réfugiées, s’est ajoutée l’explosion des prix de l’énergie. Pour les communes qui n’avaient pas mis en place de mix énergétique, le choc a conduit à des arbitrages drastiques : fermeture de piscines, extinction de l'éclairage public nocturne, baisse du chauffage dans les gymnases, etc. Parallèlement à l’envolée des coûts de fonctionnement, l’inflation dans le secteur de l’alimentation (cantines scolaires) et de la construction réduisait les capacités d’investissement des municipalités et intercommunalités. 

Face à l'envolée des prix de l'énergie, de nombreuses communes ont réduit l'éclairage public. Source photo : suvajit via Pixabay

Entre les maires et l’Etat, un divorce consommé ? 

La crise énergétique aura été d’autant plus rude qu’entre 2020 et 2026, l’Etat change les règles du jeu. Il y a d’abord la suppression de la taxe d’habitation, achevée en 2023 pour les résidences principales. En partie compensée, cette mesure supprime un levier fiscal qui aurait permis aux municipalités de mieux absorber le choc de l’inflation. D’autant qu’au cours du dernier mandat, la Dotation Globale de Fonctionnement (DGF) n’a pas suivi la hausse vertigineuse des dépenses pensant sur les communes. De plus en plus, les maires sentent leur statut passer de celui de “bâtisseurs” à celui de simples “gestionnaires” chargés d’appliquer des décisions prises par un Etat centralisateur. D’où une défiance croissante : en 2023, 45 % des maires déclaraient ne pas recueillir de reconnaissance de la part de l’Etat et de ses services contre 28 % en 2020 (hausse de 17 points en trois ans).

La suppression de la taxe d'habitation a suscité l'incompréhension de nombre d'élus. Source photo : AlexBarcley via Pixabay.

Le défi du "Zéro Artificialisation Nette" (ZAN)

Pour les élus municipaux, la loi Climat et résilience adoptée en août 2021 aura été le grand dossier technique et politique du mandat. Les maires ont dû intégrer le principe “ZAN”, soit l'objectif de ne plus bétonner de nouvelles terres d'ici 2050 pour limiter l’étalement urbain. A la clé, de fortes tensions. En 2022, l’association des maires ruraux de France (AMRF) dénonçait ainsi une ruralité “mise sous cloche” et condamnée au déclin démographique. Cette fronde a conduit le gouvernement à adopter une “garantie rurale” en 2023, puis à repousser certains délais de mise en conformité dans la loi TRACE en 2025. Dans le même temps, les élus subissaient pourtant de plein fouet l’un des effets majeurs de l'artificialisation des sols, intensifié par le dérèglement climatique : les inondations. Dans le Nord en 2023-24, puis le sud-ouest en février 2026, les crues de l’hiver ont eu un impact humain et financier colossal…

Une inondation en France en 2024. Crédit photo : midionze

Un climat sécuritaire dégradé

Enfin, le mandat 2020-2026 a vu croître l'inquiétude quant à la sécurité des représentants locaux et équipements publics. Au cours des six dernières années, il a beaucoup été question des agressions contre les élus. En 2023, la démission du maire de Saint-Brevin après l'incendie de son domicile provoquait un émoi national. Dans son sillage, le ministère de l’intérieur créait le Centre d'analyse et de lutte contre les atteintes aux élus (CALAE). Publiée en mai 2025, sa première étude révélait que les maires sont les plus touchés par les violences faites aux élus (62% en 2023, 64% en 2024), suivent les adjoints et conseillers municipaux (15% en 2023, 18% en 2024). Cette violence diffuse a pu aussi se manifester lors des émeutes ayant suivi la mort de Nahel en juin 2023 : des dizaines de mairies étaient alors prises pour cibles. 

Violence envers les élus, émeutes, narco-trafic : la sécurité s'annonce comme l'un des thèmes de la prochaine élection municipale. Crédit photo : Neurolink via Pixabay
La démocratie locale est-elle à bout de souffle ?

Face à la défiance des électeurs et à l’abstention croissante, les collectivités locales expérimentent de nouvelles formes de participation. Ces innovations suffiront-elles à revitaliser la démocratie locale ? À l’approche des élections municipales, midi:onze fait le point.

Un essoufflement de la confiance envers la démocratie locale à relativiser 

Plus d’un Français sur deux (55 %) s’est abstenu lors des élections municipales de 2020. Un taux record en hausse de vingt points par rapport à 2014, dans un contexte marqué par la crise sanitaire. Au premier tour des élections régionales de 2021, l’abstention a même atteint 66 %. À cette baisse de participation électorale, s’ajoute une défiance croissante envers les représentants politiques, perçus comme éloignés des préoccupations quotidiennes. Selon la 17e vague du baromètre OpinionWay pour le Cevipof, publiée en février 2026, seulement 22 % des Français déclarent avoir confiance dans la politique. 

Pourtant, ce constat est à nuancer : les acteurs de proximité, comme les maires (60 % de confiance) et les conseils municipaux (58 %), ainsi que les institutions incarnant le soin et la solidarité, conservent un niveau de confiance correct. « même si des réponses techniques peuvent être apportées pour lutter contre l’abstention, le cœur du problème réside dans cette crise de foi républicaine et cette prise de distance avec la chose publique », expliquent Jérôme Fourquet et Jérémie Peltier dans un article de 2021 pour la Fondation Jean-Jaurès, Dès lors, comment remédier à cette désaffection croissante ?

79 % des Français souhaitent un recours plus fréquent au référendum, 77 % sont favorables aux conventions citoyennes et 79 % estiment qu’il faudrait donner plus de pouvoir aux collectivités locales. 

Souvent présentée comme une solution au sentiment d’impuissance citoyenne, la démocratie participative suscite un engouement certain. La demande pour davantage de participation directe est réelle : selon l’enquête du Cevipof précédemment cité et paru en février 2026, 79 % des Français souhaitent un recours plus fréquent au référendum, 77 % sont favorables aux conventions citoyennes et 79 % estiment qu’il faudrait donner plus de pouvoir aux collectivités locales. 

Pour Loïc Blondiau, professeur de science politique à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, la démocratie participative, apparue dans les années 1960 et développée à la fin des années 1990, regroupe l’ensemble des dispositifs visant à associer les citoyens aux processus de décision politique. Cela inclut les réunions publiques, les consultations en ligne, les enquêtes publiques, les conseils de quartier (obligatoires pour les communes de plus de 80 000 habitants), le droit de pétition local, les budgets participatifs, les jurys citoyens ou encore les conseils d’enfants et de jeunes. En 2024, 460 collectivités avaient mis en place des budgets participatifs. À Poitiers, une liste citoyenne élue en 2020 a créé une assemblée citoyenne et populaire, composée notamment de 50 citoyens tirés au sort, autonome pour débattre et voter des propositions soumises au Conseil municipal. Lors de sa première édition en 2023, deux propositions sur la lutte contre les incivilités ont été adoptées, engageant la municipalité à les mettre en œuvre.

La démocratie participative, un symptôme davantage qu’une solution 

Politistes et cofondateurs de Partie Prenante, une agence spécialisée dans les coopérations territoriales, Manon Loisel et Nicolas Rio proposent un point de vue sans détour dans leur essai  au titre sans équivoque :  “ Pour en finir avec la démocratie participative (Edition Textuel, 2024). Pour eux, loin de compenser le déficit de représentativité des élus, la démocratie participative contribue souvent à le maintenir, voire à le renforcer. Ils soulignent que l’essentiel des efforts se concentre sur le format des dispositifs plutôt que sur leurs effets réels. Si la démocratie participative séduit tant les institutions, c’est qu’elle leur permet de reprendre le contrôle sur la participation citoyenne, en gardant la maîtrise du cadre et du déroulement.” 

Un point de vue partagé par Loïc Blondiaux. Dans un article paru sur vie-publique.fr, il souligne que, face à l’érosion de la légitimité des gouvernants, ceux-ci sont contraints de recourir à d’autres modalités de prise de décision pour éviter ou canaliser les conflits avec la population : “L’élévation du niveau d’éducation, l’affaiblissement des corps intermédiaires et la montée des réseaux sociaux ont transformé le contexte de la décision politique, obligeant à repenser l’action publique. À l’échelle locale, de nombreux projets d’aménagement rencontrent désormais l’opposition de riverains qui ne souhaitent pas être impactés négativement par des choix auxquels ils n’ont pas été associés. À l’échelle nationale, des mouvements sociaux récents ont soulevé la question du fonctionnement des institutions de la démocratie représentative à l’image des Gilets jaunes ou des mobilisations en faveur du climat.”

Le dépouillement des votes lors de l'élection municipale de 2020. Credit photo : midionze

Les réponses apportées aux Grand Débat national (décembre 2018 – avril 2019) puis à la Convention citoyenne pour le climat (avril 2019 – juin 2020) ont souvent déçu, renforçant le sentiment que ces consultations ne sont que des formalités. Sherry Arnstein avait théorisé en 1969 une échelle de la participation, distinguant information, consultation, concertation et codécision, le premier niveau étant celui de la manipulation ou de la « non-participation », où l’illusion d’une association des citoyens est donnée sans réel pouvoir.

Au niveau municipal, le taux de participation aux dispositifs est estimé à seulement 1 % de la population.

Aussi, le déficit de représentativité des élus se reproduit au sein de ces nouvelles instances, où les participants, qualifiés de « TLM » (Toujours Les Mêmes), sont majoritairement des hommes CSP+, retraités ou propriétaires. Ceux qui utilisent les outils de la démocratie participative sont en grande majorité ceux qui se présentent aux élections, ceux qui votent et s'impliquent dans la vie locale. Au niveau municipal, le taux de participation aux dispositifs est estimé à seulement 1 % de la population. Par ailleurs, la question des suites données aux consultations reste entière : les propositions demeurent souvent à l’état de projets, sans mise en œuvre concrète. Pour y remédier, Nantes a instauré un droit de suite pour suivre la réalisation des engagements pris.

L’organisation des collectivités et la présidentialisation des institutions locales 

Les solutions proposées par Manon Loisel et Nicolas Rio passent par plusieurs leviers : recueillir les témoignages des publics inaudibles, recourir au tirage au sort en complément du suffrage universel, confronter l’administration à d’autres expertises, s’appuyer sur des contre-pouvoirs et distinguer la fonction de chef de l’exécutif de celle de président de l’assemblée au niveau local. Actuellement, le maire ou le président d’intercommunalité est aussi celui qui préside le conseil municipal ou communautaire, ce qui pose des questions de manque de délibération et de débat contradictoire. Cette concentration des pouvoirs est d’autant plus problématique que l’intercommunalité, renforcée depuis 30 ans par des réformes successives, vise à mutualiser les moyens des communes pour pallier leur morcellement (34 875 communes en 2025). Les fusions entre EPCI (établissements publics de coopération intercommunale) se sont par ailleurs multipliées, passant de 2 601 en 2009 à 1 254 en 2025. 

Les solutions proposées passent par plusieurs leviers : recueillir les témoignages des publics inaudibles, recourir au tirage au sort en complément du suffrage universel, confronter l’administration à d’autres expertises, s’appuyer sur des contre-pouvoirs et distinguer la fonction de chef de l’exécutif de celle de président de l’assemblée au niveau local.

Pourtant, cette évolution suscite des inquiétudes chez les maires, qui craignent une perte d’autonomie, une complexité accrue et un éloignement des décisions locales. Les transferts de compétences, comme ceux relatifs à l’eau ou à l’assainissement, ont été aménagés face aux résistances, tandis que la Cour des comptes et le Sénat pointent des dysfonctionnements : gouvernance peu lisible, prises de décision opaques, sentiment de dépossession des élus et risque d’affaiblissement de la démocratie locale, accentuant la dissociation entre l’action publique (qui se joue au sein des groupements de communes) et la vie démocratique, où les maires restent les élus identifiés par les citoyens.

Dans une société de plus en plus polarisée mais aussi connectée, et ce malgré les inégalités d’accès au numérique, les civic tech (outils numériques de participation citoyenne) ont sans doute un rôle à jouer pour faciliter l’engagement des citoyens les plus désabusés. Cependant, il faut veiller à ne pas tomber dans le « civic washing », où ces outils serviraient davantage à donner une image moderne des institutions qu’à réellement renforcer la participation. Confrontée à des défis multiples, la démocratie locale doit donc trouver un équilibre entre innovation et ancrage dans les réalités territoriales, sous peine de voir se creuser encore davantage le fossé entre les citoyens et leurs représentants.

En savoir plus

Baromètre de la confiance politique CEVIPOF 2026

Tribune de Manon Loisel et Nicolas Rio publiée en 2022 sur Médiacités 

Edith Maruéjouls, géographe du genre : “L’égalité se construit dans des espaces partagés, par l’apprentissage de la négociation, du partage, du renoncement, de la reconnaissance et du conflit.”

Edith Maruéjouls est géographe du genre. En 2014, elle a créé le bureau d’études L’Arobe (l'Atelier Recherche Observatoire Égalité), spécialisé dans l'aménagement égalitaire des espaces et la lutte contre les stéréotypes de genre. Elle a récemment co-écrit avec la designer sociale Célia Ferrer Faire Société égale (éditions Double ponctuation). A mi-chemin de l’essai et du guide pratique, l’ouvrage questionne les inégalités de genre et donne des solutions concrètes en faveur d’une société plus inclusive. Entretien.

Votre bureau d’études vise à proposer des solutions pour créer des espaces égalitaires et inclusifs. Quels types de projets menez-vous au sein de votre bureau d’études ?

Au sein du bureau d’études, nous intervenons sur une grande diversité de projets, mais notre cœur de métier repose sur le travail de terrain, entendu à la fois comme un espace concret et comme une méthodologie. Dès l’origine, nous avons choisi de privilégier des démarches inscrites dans la durée, proches des pratiques professionnelles, des usages quotidiens et des espaces concernés, plutôt que des interventions ponctuelles. Cette approche implique une immersion fine dans les contextes étudiés, par exemple dans le champ scolaire, en travaillant avec les enfants et les adultes présents dans ces espaces. L’entrée par l’espace constitue un levier central, permettant d’ancrer l’analyse dans un territoire autour duquel s’organisent projets, acteurs, métiers et pratiques. Le terrain peut désigner un espace public, une collectivité, une politique sectorielle ou un enjeu politique précis. Notre travail consiste à observer, comprendre les fonctionnements spatiaux et organisationnels et introduire les questions d’égalité de manière contextualisée.

Un de nos principes fondamentaux est d’agir dans les cadres existants, sans attendre des moyens supplémentaires ou des conditions idéales, afin de montrer que l’action est possible avec les ressources disponibles. Les enseignements issus du terrain sont diffusés via la formation, l’accompagnement des professionnels, l’analyse de la commande publique et des interventions dans l’espace public.

Auriez-vous quelques exemples emblématiques de solutions concrètes proposées ?

Un projet emblématique est celui que nous menons avec le département de la Gironde sur la construction de quatorze collèges. L’intervention s’est faite en amont, dès le Programme Technique et Fonctionnel, en introduisant des prescriptions d’aménagement égalitaire : blocs sanitaires mixtes, espaces interstitiels, cantine comme lieu de socialisation. Les équipes d’architectes ont été formées et accompagnées pour intégrer ces enjeux dès la phase de conception. Les projets ont été suivis jusqu’à leur mise en usage, permettant d’observer les effets concrets. L’introduction de sanitaires mixtes constitue un choix novateur, pensant les usagers au-delà de la seule catégorie de sexe et intégrant âges, corps, identités et étapes de la puberté. Ce projet illustre le passage d’un travail centré sur les usages à une intervention sur la valeur structurante de la construction, matérielle et politique, en rendant visibles les enjeux d’égalité dans l’espace bâti. D’autres terrains, comme les équipements sportifs et les espaces de jeu, prolongent ces réflexions sur les inégalités de genre.

"Le terrain montre que les inégalités ne se résument pas à une reproduction sociale, mais relèvent aussi de mécanismes de production actifs. Elles résultent d’actions et de non-actions, et sont modifiables si les acteurs saisissent les leviers existants."

Quels enseignements dressez-vous de votre expérience du terrain sur la persistance des stéréotypes de genre dès l’enfance et l’adolescence ?

Le terrain montre que les inégalités ne se résument pas à une reproduction sociale, mais relèvent aussi de mécanismes de production actifs. Elles résultent d’actions et de non-actions, et sont modifiables si les acteurs saisissent les leviers existants. L’ouvrage Société égale illustre cette conviction : chaque chapitre se conclut par des questions opérationnelles, montrant que l’action est possible avec les ressources et compétences existantes. À l’inverse, l’absence d’intervention maintient les systèmes de domination. Les données de terrain montrent la stabilité remarquable des mécanismes d’inégalités sur plusieurs décennies, tant dans la structuration des relations filles-garçons que dans la construction de la masculinité au sein des groupes de pairs.

Dans quelle mesure l’échelle de la cour d’école est-elle intéressante pour comprendre les mécanismes sociaux plus larges ?

La cour d’école est un espace heuristique pour observer les dynamiques sociales, non pas seulement en tant que lieu de formation des « générations futures », mais par la façon dont les adultes et la société structurent l’enfance. C’est un lieu de relations contraint et régulé, où les enfants partagent temps, espaces et activités. La mixité formelle n’y garantit pas l’égalité réelle : la non-mixité et la « police du genre » s’y installent comme normes ordinaires. L’enjeu central est la hiérarchisation et la reconnaissance des filles comme corps social légitime, capables d’occuper physiquement et symboliquement les lieux. Travailler en faveur de l’égalité implique de permettre aux garçons d’investir des pratiques féminisées et de remettre en question les normes de masculinité. L’égalité ne peut être pensée que dans un seul sens : elle nécessite la transformation conjointe des places, rôles et représentations dès l’enfance.

Toilettes mixtes dans un collège de Gironde
"Dans la cour d'école, la mixité formelle n’y garantit pas l’égalité réelle : la non-mixité et la « police du genre » s’y installent comme normes ordinaires."

A l’échelle de la ville, les enjeux d’égalité et de violences sexistes et sexuelles sont-ils pris en compte à la hauteur des enjeux ?

Les politiques publiques ne sont pas aujourd’hui à la hauteur des enjeux. Néanmoins, certaines collectivités expérimentent et développent des initiatives intéressantes, comme à Nantes qui porte l’ambition de devenir la première ville non-sexiste en 2030 et Poitiers dont la mairie a été élue par un collectif citoyen. Cependant, ces initiatives restent encore peu nombreuses et dispersées. L’absence d’un projet politique global limite l’efficacité. Les questions d’égalité ne peuvent être réduites à des comportements individuels. Faire porter la responsabilité sur les jeunes filles constitue une erreur en leur disant par exemple “Foncez, osez”, car elle ignore les mécanismes cumulatifs d’exclusion et le rôle structurant des adultes.

Les freins actuels tiennent à l’absence de vision politique structurante, de moyens pérennes et de reconnaissance institutionnelle des approches féministes. Les résistances se traduisent par la marginalisation des luttes féministes, l’absence de transmission des savoirs et la montée de discours masculinistes. Les politiques d’égalité et de lutte contre les violences peinent à être intégrées comme paradigme central de l’action publique, contrairement à d’autres cadres largement admis, comme l’écologie ou la lutte contre la pauvreté. La question féministe demeure souvent marginalisée, perçue comme partisane ou illégitime, y compris dans la recherche et les pratiques professionnelles.

"Les politiques d’égalité et de lutte contre les violences peinent à être intégrées comme paradigme central de l’action publique, contrairement à d’autres cadres largement admis, comme l’écologie ou la lutte contre la pauvreté. La question féministe demeure souvent marginalisée, perçue comme partisane ou illégitime, y compris dans la recherche et les pratiques professionnelles."

Quelles sont les conséquences de l’absence d’espaces égalitaires et inclusifs pour la société?

L’hypothèse centrale est que les violences émergent là où la relation à l’autre n’est ni apprise, ni encadrée, ni rendue possible. L’égalité se construit dans des espaces partagés, par l’apprentissage de la négociation, du partage, du renoncement, de la reconnaissance et du conflit. Le conflit encadré structure la relation sociale. Sans encadrement, il produit de la violence. La séparation systématique installe une défiance durable et une violence symbolique.

Travailler en faveur de l’égalité revient à affirmer que la relation entre les sexes est possible et nécessaire, non pour gommer les différences, mais pour construire un espace commun fondé sur la liberté, la confiance et le respect. La généralisation de la séparation dans les moments ordinaires de sociabilité constitue un échec collectif majeur.

Vous avez récemment publié un ouvrage co-écrit avec la designer sociale Célia Ferrer, Faire Société égale après avoir publié en 2022 Faire je(u) égal (éditions Double ponctuation) . Quelle est l’ambition de ce nouveau livre ? 

L’ouvrage Faire Société égale, co-écrit avec Célia Ferrer, s’inscrit dans un temps long de recherche et de terrain. Il vise à donner forme aux paroles recueillies et à rendre hommage aux personnes rencontrées. Le choix d’une écriture à deux voix permet de montrer la pluralité des approches féministes. Structuré autour des droits fondamentaux, le livre interroge les évidences sociales et propose des pistes de transformation accessibles, à partir de questions concrètes. Il aborde des enjeux sociétaux tels que la parentalité, le soin, la pauvreté ou le vieillissement, en affirmant la nécessité de l’engagement. En conclusion, il insiste sur l’importance de projeter des imaginaires positifs et de penser le plaisir collectif d’être ensemble, fondé sur des actes concrets de confiance et de solidarité, comme condition d’un projet de société égalitaire.

En savoir plus

Célia Ferrer et Édith Maruéjouls, Faire société égale : des outils pour agir, éditions Double ponctuation, 2025, 336 pages, 20 euros