
Seghir Lazri : "Pour que le sport joue pleinement son rôle social, il faut d'abord repenser les espaces urbains et sociaux eux-mêmes."
Le sport moderne apparaît au milieu du XIXe siècle, dans un contexte où les États-nations veulent produire des espaces contrôlés : il s'agit d'investir les corps pour mieux les gérer et les rendre mobilisables. Ce mouvement naît d'abord dans le monde germanophone, avec une perspective hygiéniste qui transforme la société et l'espace public. La défaite de 1870 contre la Prusse agit comme un détonateur en France : il faut développer des pratiques corporelles permettant de mobiliser rapidement des individus en cas de conflit. C'est de là que naît l'éducation physique en France, en s'inspirant de la gymnastique allemande.
En parallèle, les sports anglais se développent dans les public schools, portés par une nouvelle élite sociale qui a besoin d'incarner son nouveau statut par un nouveau rapport au corps avec des pratiques pensées à l'origine pour de jeunes garçons.
Deux courants s'affrontent ensuite en France au tournant du XXe siècle : les hébéristes, portés par Georges Hébert, qui défendent une éducation physique à vocation sanitaire et naturaliste, et le mouvement coubertiniste issu des idées de Pierre de Coubertin, plus tourné vers le sport de haut niveau et la compétition, hérité du modèle anglais. C'est finalement la vision de Coubertin qui l'emporte sur le plan organisationnel avec les grandes compétitions sportives tandis qu'Hébert s'impose davantage dans le champ éducatif et dans la gouvernance de l'État. Les deux héritages ont perduré : aujourd'hui encore, les critiques adressées au sport de haut niveau (excès, dérive vers la performance pure) viennent souvent de cet héritage hébertiste.
Ces logiques ont produit des effets sur deux plans : un corps normé porté par les élites sociales et l'émergence du professionnalisme dans les classes populaires qui représente une bataille politique et syndicale gagnée par les classes ouvrières via le sport.
À partir des années 1980, le sport prend une place importante dans les politiques de la ville, en réponse notamment aux émeutes urbaines de l'époque avec l'idée qu'un corps « contrôlé » par le sport est un corps plus calme.
Il y a une vraie disparité dans la nature des équipements : les piscines, dont le coût d'entretien augmente, sont de moins en moins accessibles dans les quartiers populaires. On observe une forte concentration de terrains de football, de city-stades, d'équipements à faible coût d'entretien, tandis que les espaces plus favorisés disposent davantage d'équipements privés.
Produire un équipement dans un territoire n'est qu'une première étape : il faut que les habitants se l'approprient, ce qui suppose que la pratique associée ait une résonance sociale dans leur environnement. Le terrain de tennis en est un bon exemple. Il est presque aussi présent en nombre que le terrain de football en France, mais très peu de joueurs de tennis issus des quartiers populaires accèdent à l'élite car la pratique mobilise des ressources sociales et symboliques qui la rendent moins « signifiante » dans certains territoires.

Plus ou moins. Un club de rugby comme celui de Massy, dans l'Essonne, a permis l'émergence d'une élite sportive locale tout en jouant un rôle social dans la ville. Mais dans l'ensemble, ces politiques répondent davantage à une logique de gestion des tensions urbaines qu'à un objectif social pleinement assumé et certains quartiers restent très enclavés. Un fait est d’ailleurs révélateur : lors des émeutes de 2005, les premiers équipements touchés ont été les gymnases et les écoles.
C'est justement un moyen de se réapproprier l'espace public, et d'exister en dehors du sport institutionnel. On observe l'émergence de nouvelles pratiques comme le street workout par exemple, qui part souvent d'un simple mobilier urbain avant qu'une véritable infrastructure ne se développe autour. Cela relève d'une forme de résistance par le corps, avec des points de comparaison historiques : la capoeira, au Brésil, procède du même geste dans un contexte social et politique encore plus marqué par la domination avec cette l'idée que l’on peut se réapproprier son propre corps comme acte de résistance. Le parkour répond à une logique similaire : des individus ségrégués dans un espace se le réapproprient de manière différente, en s'inspirant aussi d'autres cultures.
Le système sportif français répond à une logique pyramidale : le grand champion vient de la base, pas d’ailleurs. Le sport engage une pratique démocratique où l’on va chercher les talents à la base pour en faire une élite. Les clubs répondent à cette exigence de démocratisation des pratiques, et créent à ce titre du tissu social et de la quotidienneté : ce sont des espaces où les gens se retrouvent, avec une dimension de protection et de reconnaissance qui dépasse la seule pratique sportive.

Oui, bien sûr, mais elle dépend des espaces, les représentations n'étant pas les mêmes partout. Il y a une injonction normative très forte, véhiculée notamment par le champ médiatique et publicitaire, qui valorise des corps ultra-performants et très normés.
L'espace du travail détermine aussi fortement ce que doit être un corps. Un cadre supérieur, par le rythme même de son travail, doit avoir un corps qui « s'économise » : mince, endurant, jamais trop marqué, parce qu'un corps trop visible est perçu comme un corps qui « consomme trop ». Le rythme de ce travail n'est pas intense par sa dureté physique, mais par sa cadence : il faut être mobilisable et productif en permanence. À l'inverse, un corps ouvrier a besoin d'une puissance plus importante, avec le risque d'être davantage exposé et « abîmé ».
Le rugby porte un imaginaire fortement lié au Sud-Ouest de la France. Mon travail de thèse porte sur des terrains éloignés de cet imaginaire, notamment en Seine-Saint-Denis. Historiquement, le rugby s'est d'abord implanté au nord (Le Racing et Stade français sont liés aux lycées Henri-IV et Saint-Louis), avant de s'enraciner dans le Sud-Ouest, porté par des élites laïques locales plutôt que par les patronages catholiques.
Aujourd'hui, les postes de jeu sont souvent distribués selon des lignes ethno-raciales : les postes d'engagement physique reviennent plus fréquemment aux joueurs racisés, souvent réorientés vers le rugby après avoir été écartés d'autres sports pour des raisons de gabarit, tandis que les postes de lecture du jeu restent davantage occupés par des joueurs blancs du Sud-Ouest. Ce phénomène est désigné dans la littérature anglo-saxonne sous le terme de stacking racial.
Sur le terrain, un joueur racisé qui encaisse un coup sans réagir est souvent jugé « naïf » tactiquement alors que cette absence de réaction répond à une logique économique concrète (un carton, en catégorie semi-amateur, peut coûter plusieurs centaines d'euros de prime de match).
Les garçons occupent traditionnellement bien davantage l'espace public et la rue que les filles. Un microprocessus de légitimité fait qu'à mesure que les garçons sont plus nombreux dans un espace, les filles s'y sentent moins légitimes et l’investissent moins, ce qui les pousse parfois à constituer des collectifs entre elles pour se réapproprier des espaces sportifs, une stratégie souvent mal comprise et taxée, à tort, de communautarisme, comme par exemple lors des 3e mi-temps dans le rugby fémimin où les hommes sont généralement évincés.
Il existe une orientation genrée en amont des pratiques, qui tient à un apprentissage du dégoût plutôt qu'à un choix positif. L’exemple de l'équitation est significatif. Cette discipline est très féminisée en pratique de loisir, mais l’élite sportive est majoritairement masculine. En cause, une socialisation différenciée à l'entraînement car les garçons consacrent davantage de temps au travail technique avec le cheval, les filles davantage de temps aux soins de l'animal, ce qui, à terme, les désengage des trajectoires de compétition de haut niveau.

Il y a toujours des limites à ces constructions-là. Le sport peut être une forme d'ouverture, d'émancipation ; il répond à des impératifs de cohésion, il rompt avec certaines inégalités et certaines formes d'exclusion. Ça, c'est forcément évident.
Néanmoins, il conforte aussi un entre-soi assez puissant. Le choix de la pratique sportive est déjà, en soi, un élément de distinction sociale : en fonction de la position qu'on occupe dans la société, on ne choisit pas le même sport : la voile rassemble le même type de population, le football reste populaire mais compte aussi des clubs d'élite, d'autres sports comme la boxe restent plus populaires.
Le street workout, par exemple, rassemble souvent des personnes racisées issues de quartiers populaires, là où ces équipements sont significatifs alors que l’on en trouve très peu dans le 16ème arrondissement de Paris, contrairement à d'autres quartiers. Le sport renforce donc aussi cette idée d'entre-soi.
Et parfois, il devient un levier d'accaparement d'un territoire qui n'était pas censé être celui des classes qui y arrivent, notamment dans les espaces de gentrification, ce n'est pas un hasard si on retrouve autant de clubs d'escalade à Saint-Ouen ou à Pantin.
C'est l'État qui porte l'essentiel de l'engagement financier et logistique (infrastructures, matériel), le CIO se limitant à l'organisation et la diffusion. L'État a intérêt à ce que les équipements produits soient rentables et réutilisables, pour éviter le scénario des Jeux de Montréal en 1976, qui ont durablement endetté la ville.
Sur le plan social, les bénéfices vont plus souvent aux populations aisées : une part de logements sociaux est prévue dans les aménagements liés aux Jeux, mais une grande partie est privatisée ou revendue. Le Grand Palais rénové est aujourd'hui davantage tourné vers l'accueil de grandes entreprises. L'impact réel de la piscine olympique sur la Seine-Saint-Denis reste incertain à ce stade.
Il faut d'abord s'attaquer à la ségrégation spatiale. Le sport reste un levier symbolique, il produit des imaginaires, des trajectoires individuelles d'émancipation mais tant que les populations restent assignées à des espaces d'entre-soi, il ne résout pas le problème à lui seul. Le sport relève de l'ordre de l'action, de l'affect et de l'imaginaire ; il peut susciter des mobilisations matérielles, mais ne remplace pas une politique de rénovation urbaine. Pour que le sport joue pleinement son rôle social, il faut d'abord repenser les espaces urbains et sociaux eux-mêmes.
La pollution de l'air intérieur, un enjeu sanitaire
Selon certaines études, l'air intérieur serait plus nocif que la pollution extérieure. Peintures, solvants, cloisons, revêtements des sols, produits d'entretien, de bricolage… : les émanations toxiques proviennent aussi bien des matériaux de constructions, des meubles que de toutes sortes de produits utilisés pour les entretenir. De plus en plus, la question de la pollution intérieure s'installe dans le débat public. Au banc des accusés, ont trouve d’abord les COV (composés organiques volatiles), molécules chimiques issues de la famille des pétroles qui se présentent sous toutes les formes, vapeurs ou gaz parmi lesquels le méthane, le benzène, les dioxines, reconnaissables à leur odeur de neuf sur tous types d'objets et particulièrement mauvaises pour la santé. On pointe aussi du doigt l’humidité et les moisissures, dont la présence dans un logement augmenterait de 52% le risque de développer une maladie respiratoire. Autre conséquence de la pollution intérieure sur la santé : les allergies.
Parmi les sources de pollution intérieure, on trouve bien sûr les matériaux de construction. C'est à ce titre que la Fédération Française des Tuiles et des Briques (FFTB) a remis un livre blanc le 17 février dernier à l’Assemblée Nationale, afin d’alerter les pouvoirs publics sur les enjeux de la qualité de l’air intérieur. Comme l'a souligné Françoise Bas, de l'UNAF (Union Nationale des Associations familiales) dans ce même rapport : « les lois Grenelle 1 et 2 ont permis de mettre en œuvre bon nombre de mesures dans une volonté affichée de rupture, mais des marges de progrès demeurent, au regard particulièrement du volet social qui reste à renforcer. La prise en compte notamment des liens entre santé-environnement et habitat a été insuffisante ».
Pour autant, la lutte contre la pollution intérieure figure dans le Grenelle de l’environnement. Le 2e Plan national santé environnement (PNSE2) 2010-2014 en a fait l’une de ses priorités. Il prévoit un ensemble de mesures destinées à mieux connaître les sources de pollution à l’intérieur des bâtiments et à les limiter. À cet effet, l’Inéris (Institut national de l’environnement industriel et des risques) et le CSTB (Centre scientifique et technique du bâtiment) ont signé une convention de collaboration. Parmi les 12 mesures phares, la mise en place à partir de 2012 d’un étiquetage obligatoire des produits de construction et de décoration, la réduction de l’exposition aux substances préoccupantes dans les bâtiments accueillant des enfants, l’intervention de conseillers « habitat santé », etc. En 2011, une campagne de suivie de 20 000 enfants pour comprendre l'impact de l'environnement sur la santé et le développement devrait ainsi être lancée.
Des mesures somme tout tardives dans un contexte où « depuis les années 70, la politique d'économie d'énergie mise en œuvre a entraîné un confinement des bâtiments », selon les propos de Bertrand Delcambre , président du Centre scientifique et Technique du Bâtiment (CSTB) dans le livre blanc. Cette « bunkerisation » de l'habitat est toujours de mise, à en juger les projets actuels qui priorisent la réduction de la consommation énergétique et le renforcement de l'isolation. Toutefois, l'ambition de développement durable dans l'habitat se doit de dépasser les seuls critères énergétiques pour relever le défi de la santé. Autre enjeu : la mise en place d'un cadre d'évaluation pour mesurer concrètement les résultats. Comme le souligne Anne-Sophie Perrissin-Fabert, présidente de l'association HQE, « la loi sur l'étiquetage ne dit rien du résultat. Il faut aller plus loin. Certes le Grenelle 2 prévoit d'effectuer des contrôles dans les établissements publics dès 2012 mais il faut globaliser cette démarche. C'est pourquoi nous réalisons actuellement une proposition de mesures pour les bâtiments neufs (label HQE Performance) pour cette même échéance. Deux problèmes toutefois : l'absence d'une filière d'évaluation de la qualité de l'air intérieur et le coût de cette montée en compétences. On est au tout début du processus ».