Bimby, la densité urbaine s’organise dans les tissus existants

Écrit par
Déborah Antoinat
2013-06-19

Sélectionnée en 2009 par l’Agence Nationale de la Recherche dans le cadre de son appel à projets «Villes Durables», la démarche Bimby (Build In My Back Yard) propose une voie alternative et « douce » pour densifier les villes via les quartiers pavillonnaires.

Dépendance à la voiture, étalement urbain, éloignement des zones d’emploi, de commerce et de transport : le mode de vie pavillonnaire est très gourmand en émissions de gaz à effet de serre. C'est la raison pour laquelle les réflexions sur la ville durable prônent de plus en plus un urbanisme qui privilégie la densification de l’habitat. Cette solution permet de répondre à deux problèmes : l’obligation de réduction de CO2 et le besoin de nouveaux logements dans les premières couronnes des agglomérations. Contrairement aux opérations actuelles qui s’installent dans les anciennes friches industrielles, la démarche Bimby s’intéresse aux espaces périurbains où se concentrent les problèmes.« Le manque de terrain à bâtir est une réalité de beaucoup de villes en France. Vendre une partie de son terrain pour faire construire est une solution à la fois économique et écologique », expliquent Benoit Le Foll et David Miet, les deux architectes urbanistes à l’origine de la démarche Bimby en déplacement au CMAV de Toulouse pour présenter leur projet. Les mots de « lutte contre l’étalement urbain », « crise du foncier » sont rapidement évoqués. L’idée principale est simple : dans un contexte où la pression foncière est particulièrement forte dans les quartiers pavillonnaires, la démarche Bimby s’affiche comme un nouveau levier pour renouveler la ville. En effet, elle offre la possibilité à un habitant de céder une partie de son terrain pour créer de nouveaux logements.

1% des propriétaires visés

Si l’on considère qu'il y a 19 millions de maisons individuelles en France, il suffit qu’un propriétaire sur 100 accepte de vendre une partie de son terrain pour libérer 190.000 terrains à bâtir. Aujourd’hui, c’est une vingtaine de communes, un peu partout en France (Bretagne, Vendée, Aquitaine, Auvergne…) qui ont engagé une démarche pilote d’expérimentation.« On avait le pressentiment que l’on avait la place suffisante pour construire dans l’enveloppe urbaine et j’étais très agacé par la manière dont les agences immobilières découpaient les terrains selon des intérêts individuels, bien que dans le cadre légal du POS (Plan d’occupation des sols). Aussi, le diagnostic du PLU a confirmé le manque de petits logements, petites maisons et petits immeubles collectifs. Bimby s’est alors présentée comme une méthode appropriée pour nos problématiques », explique Jacques Cabot, le maire de Bouray-sur-Jouine. Cette commune (2000 habitants) située dans l’Essonne, à une quarantaine de kilomètres de Paris, connait une très forte pression immobilière et doit faire face à une importante demande de logements.Principale motivation mise en avant par les habitants : l’intérêt financier. « A 150.000 euros la valeur du terrain, de nombreuses personnes voient soudain l’intérêt d’en céder une partie. De plus cela permet de dégager de la trésorerie pour assurer de nouveaux besoins : une maison de plain-pied pour une personne âgée, un logement pour un enfant, le coût de l’entretien du jardin ou tout simplement pour financer des projets personnels », soulignent les porte-parole de Bimby. « Il est important que la commune propose des formes d’habitat qui permettent à nos jeunes et à nos anciens de rester vivre dans notre commune », estime le maire de Bouray-sur-Jouine.

"A 150.000 euros la valeur du terrain, de nombreuses personnes voient soudain l’intérêt d’en céder une partie. De plus cela permet de dégager de la trésorerie pour assurer de nouveaux besoins : une maison de plain-pied pour une personne âgée, un logement pour un enfant, le coût de l’entretien du jardin ou tout simplement pour financer des projets personnels." Benoit Le Foll et David Miet, architectes et urbanistes à l'origine de la démarche Bimby

Autres avantages pointés du doigt : la maîtrise de l’étalement urbain. Le fait de limiter la construction de logements implantés de plus en plus loin des zones d’emplois et de transport  influe sur les émissions de gaz à effet de serre et le « grignotage » des terres agricoles. Alors que l’étalement urbain semble inévitable pour construire de nouvelles maisons individuelles, forme d’habitat la plus prisée par les français, Bimby se positionne comme une alternative concrète. « Créer de nouveaux logements dans les tissus existants permet d’offrir la maison individuelle que les habitants sont venus chercher en arrivant dans les zones pavillonnaires. Et pour une municipalité, Bimby permet également de ne pas avoir à construire de nouvelles voiries et de réseaux. Il y a un intérêt convergent entre l’individuel et le collectif dans un contexte de pression foncière » souligne David Miet, qui a depuis crée une société de conseil en urbanisme auprès des collectivités.

Un avantage de la démarche BIMBY : la maîtrise de l’étalement urbain

Le PLU au cœur du dispositif

Principale difficulté pour cette démarche : les règles d’urbanisme. « Concrètement un habitant qui souhaite vendre une parcelle de son terrain a 4 chance sur 5 d’en être empêché par la réglementation », précise David Miet. Certaines règles du PLU (Plan Local d’Urbanisme) bloquent en effet la mise en place de ce type de projets immobiliers. Par exemple, Bouray-sur-Jouine va modifier son PLU (Plan Local d’Urbanisme) en juillet prochain afin de permettre la construction de nouveaux logements « façon Bimby » avec des premières applications prévues pour début 2014.

"Concrètement un habitant qui souhaite vendre une parcelle de son terrain a 4 chance sur 5 d’en être empêché par la réglementation". David Miet

Tremblay-sur-Mauldre, commune de 1000 habitants située dans les Yvelines, expérimente également la démarche. Le PLU devrait évoluer pour autoriser la construction de 70 logements en 10 ans. Elle a adopté un PADD (Projet d'aménagement et de développement durable) fin 2012 dont l’axe numéro 1 est de promouvoir la démarche de renouvellement initié par Bimby. Pas de clivage politique semble se dessiner parmi les premières municipalités qui ont décidé de tenter l’expérience. « On relève davantage une distinction entre pouvoir centralisé et pouvoir localisé. Cela se joue sur l’initiative laissée par le maire aux habitants », estime l’urbaniste, ajoutant : « Nous avons deux outils pour faire évoluer la situation. Le premier est le PLU qui peut être modifié de façon à autoriser la construction selon certaines règles dans les tissus existants. Le second est un outil de participation des habitants qui permet au propriétaire d’être reçu une heure gratuitement par un architecte pour conseiller et orienter les habitants ».

Urbanisme participatif

L’objectif affiché par Bimby est de faire converger intérêt privé et intérêt collectif pour construire un projet urbain. Un positionnement qui inverse le mode de représentation traditionnel de la fabrique de la ville. « Les élus partent habituellement du global au local, avec Bimby, c’est l’inverse, s’amuse Benoit Le Foll. Cela permet de changer la relation démocratique lors de la concertation. Faire une ville plus démocratique, c’est faire une ville plus durable ». Un des changements opérés par cette démarche repose en effet sur le transfert de compétences qui attribue la maitrise d’ouvrage à l’habitant.  « La simplification de la démarche constructive permise par Bimby est également plus économique, cela retire de fait la commercialisation, les normes supplémentaires, le coût du bureau d’études et la marge du promoteur. C’est la logique de filière courte dans le logement », continue David Miet.

"La simplification de la démarche constructive permise par Bimby est également plus économique, cela retire de fait la commercialisation, les normes supplémentaires, le coût du bureau d’études et la marge du promoteur. C’est la logique de filière courte dans le logement." David Miet

Une position qui ne suscite pas que des approbations. Certains professionnels du secteur, architectes et urbanistes en tête, s’inquiètent de la dérive possible de cette appropriation de la ville par les habitants eux-mêmes. Leur crainte : la possibilité laissée à de petits propriétaires de fabriquer le territoire.  « Il est clair qu’il faut s’assurer de certaines exigences, de se positionner sur les façades et les ouvertures pour que l’espace public soit respecté. Il faut faire du sur mesure, la modification du PLU doit dépendre de la morphologie des villes et du marché immobilier local pour ne pas donner les clés de la ville à de petits spéculateurs immobiliers », souligne David Miet. Il ajoute «  Bimby donne un peu plus de pouvoir à l’habitant en en retirant à l’urbaniste. Cela explique sans doute que la principale résistance provient des professionnels du secteur qui voient d’un mauvais œil la perte d’une partie de leurs prérogatives. »  Les deux initiateurs de la réflexion Bimby estiment qu’il faudra bien une dizaine d’années pour que la démarche se soit implantée de façon significative sur le territoire.

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Stock : une exposition sur l'architecture de la survie et de la transmission

Organisée par le Pavillon de l'Arsenal hors les murs, l'exposition Stock investit La Poste Rodier à Paris jusqu'au 28 juin. En cours de reconversion, cet ancien centre de tri postal vacant est le lieu idéal pour accueillir cette proposition dédiée aux espaces de stockage.

Conçue par Paul Landauer, architecte, enseignant et commissaire de l'exposition, Stock part d'un paradoxe : nos sociétés n'ont jamais autant stocké, des données ou des marchandises, et pourtant l'architecture du stock a disparu du champ de la réflexion urbaine. L'objectif de ce temps fort : lui redonner une place et susciter l'intérêt des acteurs de la fabrique urbaine pour mieux faire face, dans un monde instable, aux risques d’approvisionnements à venir.

Le stockage : un angle mort des villes

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C’est ensuite l'histoire de ces architectures du stock qui est donnée à voir : greniers, citernes, dépôts, lieux de protection ou de sociabilité, parfois sacrés, souvent bioclimatiques. Un voyage à travers les siècles et les continents, de l'Indonésie au nord de la Suède, mais aussi à Paris, des Magasins Généraux de Pantin aux silos à ciment du 13e arrondissement, du Château d'eau de Saclay signé Auguste Perret à la Bibliothèque nationale de France de Dominique Perrault. Pour rendre compte de cette diversité, 18 types d'architectures historiques ont été maquettés à l'échelle 1/50e. L’ensemble est enrichi de plans, photos et archives.

Pourquoi les architectes se sont-ils détournés de ces programmes ? Paul Landauer identifie deux raisons principales : 

  • des impératifs économiques de flux tendu qui visent à éliminer le stock
  • des raisons esthétiques : les formes architecturales modernes valorisent la transparence et la lumière, quand ces lieux sont fermés, clos et opaques.

Repenser le stock en ville aujourd'hui

L’exposition offre en épilogue une mise en lumière des projets contemporains qui replacent le stock au cœur des enjeux urbains. Des architectes se réapproprient le sujet, en questionnant le réemploi, l'habitat social ou la logistique urbaine. Parmi eux, le projet Les Amarres (Encore Heureux Architectes), hôtel logistique et social mêlant accueil de personnes réfugiées et activités logistiques bas carbone. L'exposition s'intéresse également aux dispositifs de casiers sécurisés pour personnes sans domicile fixe ou en situation de migration, en faveur de ce que Paul Landauer appelle le "droit au rangement". L’exposition, nécessaire, invite ainsi à replacer ces infrastructures dans le débat public.

Infos pratiques

Stock : architectures de survie et de transmission

Une exposition organisée par le Pavillon de l'Arsenal

Jusqu'au 28 juin

La Poste Rodier, Paris 9e.

https://www.pavillon-arsenal.com/fr/expositions/13305-stock.html

Automatiser la fabrique urbaine : les architectes face à l'IA

L'intelligence artificielle s’invite dans les agences d'architecture, où ses usages encore limités, soulèvent déjà des questions concrètes quant à son impact sur la fabrique de la ville de demain et le métier d’architecte.


Installée dans le 11e arrondissement de Paris, rue Titon, à quelques pas d’anciennes fabriques industrielles, l’agence Craft architectes compte deux architectes associés entourés d'une équipe de 4 personnes. Aurélien Porcher est l’un d’eux, et travaille principalement en maîtrise d'œuvre pour des équipements publics. Il a très tôt intégré les nouvelles technologies dans sa pratique professionnelle et regarde avec intérêt et vigilance l'arrivée de l'intelligence artificielle. Depuis quelques mois, il utilise régulièrement des outils IA pour l'assister dans son travail : génération d'images, rédaction de descriptifs, transcription et synthèse de réunions de chantier. « Cela nous permet des gains de temps et financiers non négligeables : les deux tiers du temps sur la création d'images et une moindre dépendance aux bureaux d'études et aux économistes, dont nous sommes souvent en attente pour le rendu des descriptifs techniques et qui prennent une part importante de nos honoraires », explique Aurélien Porcher. 

Au sein de l'agence Brenac & Gonzalez & Associés, forte d'une cinquantaine de personnes, Jean-Pierre Lévêque, l'un des cinq associés, raconte une utilisation à la marge, relevant davantage du « gadget » : « Nous utilisons l'IA à deux niveaux : en tant qu'assistant rédactionnel, notamment pour répondre à des appels d'offres, et comme outil réflexif à l'échelle du projet. On va questionner, poser des thématiques sur différentes plateformes comme Midjourney, ChatGPT ou Reve pour nourrir notre réflexion. Mais en aucun cas on lui demande de nous produire des architectures. Les images qui sortent de l'agence sont produites à partir de notre réflexion propre, de nos modélisations, de nos dessins. De la même façon, nous avons une utilisation extrêmement maîtrisée de l'assistance rédactionnelle, en interrogeant les outils y compris sur les biais qu'ils peuvent adopter. »

"En aucun cas on demande à l'IA de nous produire des architectures. Les images qui sortent de l'agence sont produites à partir de notre réflexion propre, de nos modélisations, de nos dessins." Jean-Pierre Lévêque, architecte (agence Brenac & Gonzalez & Associés)

Les usages décrits par ces deux architectes corroborent les résultats de Archigraphie 2024-2026 produite par l'Ordre des architectes, qui compile des données démographiques, sociales et économiques de la profession. L'étude a montré que 19 % des architectes du panel expérimentent l'intelligence artificielle ou collaborent avec une agence ayant investi dans cette technologie. Parmi eux, une grande majorité l'utilisent régulièrement ou occasionnellement pour de la recherche d'information dans le contexte professionnel (81 %) ou du rédactionnel (80 %). Ils sont moins nombreux à y recourir pour de la génération d'image (61 %), et seulement une petite minorité pour de la génération d'objet 3D (22 %) ou de la génération de projet (9 %).

Le risque d'une ville optimisée sans architecte ?

Qu'en est-il à l'échelle de la fabrique urbaine ? Peu d'outils existent à ce stade, et aucun ne semble permettre de piloter intégralement un projet. Un logiciel suscite toutefois quelques inquiétudes : Forma. Développé par Autodesk, il est utilisé en amont des projets pour étudier leurs comportements dans le cadre d'études de capacité et de faisabilité en termes d'ensoleillement, de surface ou de vent. Pour Olivier Celnik, architecte (agence Z.STUDIO), co-référent numérique au sein du Conseil national de l'Ordre des architectes et spécialiste des outils numériques pour l'architecture et la construction,  il est essentiel de distinguer les contextes et les finalités de ses usages. « S’il est utilisé en amont pour faire une première analyse rapide avant de faire appel à des architectes, pourquoi pas, estime l’architecte. Mais si l'idée est de pousser des études de capacité et de faisabilité sans faire appel à un architecte, si des maîtres d'ouvrage, bailleurs ou promoteurs cherchent à optimiser les parcelles et à construire le plus possible en fonction des contraintes réglementaires et techniques, alors c'est plus inquiétant pour la fabrique de la ville, et je pense vraiment que ça va se répandre. Entre ces outils et d'autres qui permettent de dessiner des plans d'appartements dans des surfaces bâties, on peut penser que certains auront l'intention de venir voir des architectes juste pour dessiner des façades et déposer des permis de construire. »

"Entre ces outils et d'autres qui permettent de dessiner des plans d'appartements dans des surfaces bâties, on peut penser que certains auront l'intention de venir voir des architectes juste pour dessiner des façades et déposer des permis de construire." Olivier Celnik, architecte (agence Z.STUDIO)

Selon Jean-Pierre Lévêque, ces appréhensions sont à nuancer : l’architecte estime que les discours sur l'impact de l'IA sont largement exagérés et souvent mal sourcés, les outils existants restant embryonnaires, loin des promesses : « À l'échelle urbaine, l'outil d'IA développé par exemple par la société Buildrz intègre la totalité des PLU français, superposés aux données cadastrales. Leur offre permet de faire des faisabilités sur des parcelles dans toute la France, avec des indicateurs de rentabilité au mètre carré. Cela étant, nous étions bêta-testeurs de ce logiciel. Les faisabilités qu'il produisait ne tenaient absolument aucun compte d'une quelconque habitabilité en termes de logements. Ça donnait des choses complètement aberrantes. À ce stade, c'est un indicateur incapable de transformer cette faisabilité en projet sans l'architecte. »

La responsabilité du projet et le plagiat en question

Cette intégration limitée de l'IA présente des limites réelles qui interrogent la nature même du métier. L'IA ne comprend pas le contexte : normes évolutives mal intégrées, interprétations locales, contraintes techniques propres à chaque projet. « On est dans un secteur où les normes de construction, d’incendie ou d’accessibilité évoluent régulièrement et on se rend compte qu'il y a parfois des ajustements à faire suivant la dernière norme qui a évolué et qui n'est pas forcément prise en compte. Ce qui peut être un appui et une assistance pour des architectes confirmés, qui connaissent le métier et ses prérogatives, peut représenter un risque pour les jeunes professionnels qui pourraient foncer tête baissée en déléguant un certain nombre de tâches à une IA sans détecter les erreurs éventuelles », souligne Aurélien Porcher.

Une prudence partagée par Olivier Celnik, qui pointe la nécessité pour la profession de s'emparer de ce sujet afin de penser les usages de l'IA dans le cadre déontologique de la profession : « Pas d'utilisation sans formation ! C'est tellement facile à utiliser en apparence, mais c'est tellement facile aussi de ne pas bien faire. Il faut s'assurer que c'est cohérent, et ça suppose qu'on sache de quoi il s'agit. Si on se dit que grâce à une IA on peut faire des analyses d'offres, écrire des CCTP (cahier des clauses techniques particulières), faire des calculs de structures, mais que soi-même on n'est pas compétent sur ces sujets, il y a un risque énorme. Si c'est de la conception sur des choses qu'on maîtrise et qu'on peut se dire "oui, je vois que c'est conforme" ou "je vois qu'il y a une anomalie", parce qu'on sait le détecter, c'est différent. Par exemple, si dans le PLU il faut être implanté en retrait de la limite parcellaire et que dans la proposition de l'IA on est collé à la parcelle, nous on sait qu'il faut vérifier ce genre de chose et ça nous saute aux yeux. » 

"Si on se dit que grâce à une IA on peut faire des analyses d'offres, écrire des CCTP (cahier des clauses techniques particulières), faire des calculs de structures, mais que soi-même on n'est pas compétent sur ces sujets, il y a un risque énorme." Olivier Celnik, architecte

Et la responsabilité de l’architecte reste entièrement engagée. « Lorsqu' on est à la tête d'une agence d'architecture et qu'on a des collaborateurs, des stagiaires, des assistants, c'est nous personnellement, en tant que dirigeants, qui sommes responsables de leur production, quoi qu'ils fassent, rappelle Olivier Celnik. C'est exactement pareil avec l'IA, on ne peut pas dire que c'est la faute de l'outil. »

Autre point d’alerte : le risque de plagiat. 48 % des architectes craignent que l'IA augmente le risque de plagiat de leurs travaux, tandis que 38 % redoutent qu'elle puisse un jour remplacer leur rôle, selon l'Archigraphie. L'Ordre des architectes se penche actuellement sur ces questions de droit d'auteur et de plagiat, avec la menace de voir apparaître des formes de façades copiées sur celles d'autres architectes. « L'enjeu est d'alerter les architectes sur leur obligation de respecter le code de déontologie et d'examiner de quelle façon ce code pourrait être mis à mal par une utilisation non réfléchie de l'IA, que ce soit par nous-mêmes, par nos collaborateurs, par nos clients, ou qu'il s'agisse de plagiats que nous commettrions ou dont nous serions victimes. »

Quid du métier d’architecte ?

Enfin, des interrogations se posent plus largement sur l'avenir de la profession. Début avril, une étude de la Coface et de l'Observatoire des emplois menacés et émergents a établi que 16% des emplois en France pourraient être menacés par l'IA et disparaître, et ce principalement dans les grandes métropoles. Les secteurs de l'architecture et de l'ingénierie font partie des plus exposés à l'automatisation par l'IA et donc “à risque” (23.4%). La méthodologie de l’étude a mesuré l’exposition technique des tâches qui composent les métiers à l’automatisation par l’IA et  précise que cela “ ne préjuge ainsi nullement d’un volume de destruction nette d’emplois.” 

Elle a par ailleurs fait réagir Jean-Pierre Lévêque : « Ça m'énerve ! Il y a clairement des professions qui peuvent être mises en danger, mais pas l'architecture. Ce qui me tranquillise par rapport à toutes ces études, c'est qu'il y a une chose que l'IA ne remplacera jamais : l'assurance. Si on fait appel à des architectes, c'est parce qu'ils ont une déontologie, une obligation de formation, une obligation d'assurance. Si vous avez une fuite d'eau, un effondrement, vous pensez qu'on va aller chercher le créateur de l'application IA en responsabilité ? Non, c'est l'architecte qui sera en première ligne. » 

"Si vous avez une fuite d'eau, un effondrement, vous pensez qu'on va aller chercher le créateur de l'application IA en responsabilité ? Non, c'est l'architecte qui sera en première ligne." Jean-Pierre Lévêque, architecte

Les graphistes, perspectivistes ou économistes du bâtiment ont en revanche des inquiétudes réelles à avoir selon les architectes interrogés, sans compter la question de la formation des jeunes architectes. Pour Olivier Celnik : « Comment les jeunes, les juniors, vont-ils se former pour créer des compétences, de l'expérience et devenir seniors si les tâches d'assistanat sont délégués aux outils IA ? Au lieu d'avoir trois stagiaires, on aura un vrai stagiaire et le reste, ce sera de l'IA ? Je sens une vraie menace et je n'ai pas de réponse », avoue-t-il, se disant aujourd'hui davantage inquiet qu'optimiste face aux évolutions potentielles engendrées par le déploiement massif de cette technologie.

Entre usages embryonnaires et questions de fond, l'intelligence artificielle bouscule la profession sans la transformer. Les architectes s'en emparent avec prudence, conscients à la fois de ses apports (gain de temps, ouverture créative) et de ses limites : une technologie qui ne comprend ni le contexte, ni les normes dans leur complexité, ni la responsabilité qui reste, quoi qu'il arrive, celle de l'architecte. Ce qui se joue, peut-être, c'est moins la survie du métier que sa recomposition : vers un architecte plus attentif à ses prérogatives, plus vigilant sur les usages qu'il délègue, et plus attentif à transmettre ce que l'IA ne sait pas encore faire.

20 petites leçons d'économie de matière : un livre pour mieux pratiquer le réemploi

Dans un cours opus illustré, Victor Meesters (Rotor) et Vincent Laureau, architectes, rassemblent 20 études de cas qui offrent autant de “recettes” pour économiser les ressources et matériaux. A travers cette typologie des formes du réemploi, un enjeu : “changer l’architecture par le vocabulaire”. 

La pression sur les ressources et l’état de crise énergétique permanent ont déterminé l’émergence dans l’architecture d’un nouveau pensum : le réemploi des matériaux de construction. Mais cette ambition de bon sens amène son lot de questions et de tâtonnements. Alors, pour guider les professionnels, Victor Meesters et Vincent Laureau, architectes, publiaient il y a quelques semaines un livre de “recettes” à l’attention des professionnels de la maîtrise d'œuvre. 

Nommer les gestes du réemploi

Comme l’explique à la fin le chapitre “genèse du livre”, tout est né d’une invitation faite à Victor Meesters, fondateur du collectif ROTOR, à enseigner le projet d’architecture en master à l’ENSA Paris-Val de Seine. Le réemploi figure parmi les thèmes à aborder, et donne lieu à une série d’exercices où les étudiants découvrent les méthodes, filières professionnelles, et bien sûr contraintes et opportunités liées à cet enjeu. 

Suivent entre 2021 et 2024 des “carnets du réemploi” publiés dans la revue L’architecture d’Aujourd’hui entre 2021 et 2024. Dans la lignée de ces publications, 20 petites leçons d’économie de matière regroupe dans un opus à la modestie assumée les préconisations émises alors. Dessins à l’appui, ses auteurs y décrivent 20 gestes, du plus modeste au plus ambitieux. Au-delà de l’objectif fixé - la préservation des ressources, énergétiques notamment - il s’agit d’entrer dans le détail des opérations, des manières de faire. “Nous posons ici l’hypothèse que pour changer les pratiques architecturales, il convient d’abord d’en définir le vocabulaire”, expliquent les deux auteurs en introduction. (...) Réemployer des matériaux anciens devait donner lieu à la réactivation d’un vocabulaire oublié, tout en ressuscitant des savoir-faire”. 

Renouer avec les gestes anciens pour écrire l’architecture au présent

Ici, l’ambition de mettre des mots sur l’éventail des opérations fondées sur le réemploi donne lieu à 20 notions-clés adossées à des études de cas tout autour du monde. S’y dévoilent des traditions ancestrales, comme le “Hikiya” : née dans l’archipel sismique du Japon, la technique consiste à bâtir sans vis ni clous des édifices en bois entièrement démontables en cas d’incendie. On y trouve aussi des solutions d’inspiration plus inattendues, comme la location de matériaux de construction. Dans tous les cas, le réemploi compose avec diverses contraintes très actuelles, comme la nécessité de mieux isoler thermiquement les bâtiments. Plutôt que de tout benner, Victor Meesters et Vincent Laureau proposent par exemple de “mettre les bâtiments anciens sous cloche”, comme l’a fait notamment Bernard Tschumi sur le site du Fresnoy à Tourcoing, ou de “dissocier les contraintes” en réutilisant comme second peau les fenêtres en simple vitrage. Quelque soit la solution adoptée, le réemploi déjoue les routines architecturales. Il invite par exemple à “concevoir avec l’imprévu”, à rebours des étapes classiques du projet architectural où tout est planifié, ou à pratiquer “l’art d’utiliser les restes” en “sous-cyclant” sur site les inévitables rebuts de tout chantier. A travers les 20 notions abordées, l’ouvrage dessine ainsi une très riche typologie de gestes qui tous composent avec la longue histoire de l’architecture. Signe que le réemploi, loin d’être une mode, fut longtemps la condition partagée de toute construction…  

En savoir plus  

Victor Meesters (Rotor) et Vincent Laureau, 20 petites leçons d’économie de matière, éditions Wild project, collection Villes terrestres, 108 p., 14 €