Christine Aubry : "L'agriculture urbaine met en question notre modèle de production"

Écrit par
Stéphanie Lemoine
2013-07-03

Christine Aubry est ingénieur de recherche à l’INRA et responsable d’une équipe de recherche Agricultures urbaines à l’unité Mixte de Recherches SAD-APT. Elle a répondu aux questions de midi:onze sur l'agriculture urbaine et ses perspectives...  

L’expression agriculture urbaine semble un oxymore. Comment est née l’idée de faire de la ville un lieu de production agricole ?

Le terme agriculture urbaine est nouveau, mais l’agriculture dans la ville a toujours existé. La dernière vache a quitté Paris en 1971 ! En France, la séparation entre ville et agriculture s’est faite au début du 20e siècle, et surtout au cours des 30 glorieuses, du fait de l’étalement urbain et de l’industrialisation des filières agricoles.Le terme agriculture urbaine est arrivé relativement tard dans notre pays – depuis une quinzaine d’années tout au plus. La question s’est d’abord posée dans les pays du Sud, notamment lors de l’arrivée massive de paysans dans les villes à cause des guerres (dans l’Afrique des Grands Lacs en particulier).

"Le terme agriculture urbaine est nouveau, mais l’agriculture dans la ville a toujours existé." Christine Aubry, ingénieur de recherche à l'INRA

L’agriculture urbaine y est alors un vrai moyen de subsistance. Elle se définit d’abord par son lien fonctionnel avec la ville plus que par sa localisation qui peut être intra ou périurbaine. Elle partage avec l’espace urbain le foncier et la main d’œuvre ainsi que d’autres ressources (l’eau par exemple), et cherche à concilier aire de production et de consommation. Dans les pays du Nord en particulier, alors qu’on imagine l’agriculture urbaine comme construite en opposition à l’espace urbain, elle en est souvent complémentaire, ne serait-ce que parce que dans bien des cas, c’est le salaire d’un conjoint travaillant en ville qui permet à un agriculteur de maintenir son exploitation.

Comment expliquer cet essor ?

Je ne suis pas sociologue ni historienne, mais ce qu’on peut constater cependant, c’est qu’il existe des parallèles avec d’autres phénomènes aussi en plein essor. J’en vois au moins deux : d’une part, l’intérêt croissant des politiques et des citoyens pour le développement durable, et notamment pour le développement durable urbain ; d’autre part, les crises alimentaires en Occident, qui ont mis les consommateurs en alerte. A partir de la fin des 1990, une inquiétude croissante quant aux conséquences sanitaires de notre modèle agricole a amené une partie de la population à vouloir diversifier les liens avec les agriculteurs, voire à auto-produire. On explique ainsi notamment l’essor des circuits courts, et aussi le fait qu’aujourd’hui, la plupart des collectivités sont confrontées à des demandes quotidiennes d’espaces à cultiver par les habitants…

Vous dites que l’agriculture urbaine est multifonctionnelle. Pouvez-vous expliciter cette idée ?

La multifonctionnalité n’est pas propre à l’agriculture urbaine. La plupart les exploitations agricoles remplissent de fait plusieurs fonctions . Par exemple, un mouton produit de la viande, mis aussi de la laine ou du cuir. En ville toutefois ou à ses alentours, cette multifonctionnalité est extrêmement poussée et très fréquente : une même exploitation pourra concilier production alimentaire, activités pédagogiques ou sociales, aménagements paysagers, etc. D’ailleurs, une exploitation urbaine ne fonctionnera que si elle apporte plusieurs types de services.

"Une exploitation urbaine ne fonctionnera que si elle apporte plusieurs types de services." Christine Aubry

Pour une raison très simple : les fermes situées à proximité des villes souffrent souvent de leur proximité avec l’espace urbain à travers la pression sur le foncier, les difficultés de circulation, les conflits avec le voisinage etc. ; elles ont donc tout intérêt à transformer ces nuisances en avantages, par exemple en organisant la vente directe de produits et de services aux citadins…

L’animal commence à faire en ville un timide retour. Peut-on envisager des élevages urbains ?

C’est déjà largement le cas ! L’apiculture urbaine est en plein boom et va sûrement continuer à se développer. On commence aussi à voir quelques élevages de volailles, avec des formes plus domestiques. Par exemple, Yerres dans l’Essonne a une politique de développement des poulaillers. Commencent aussi à s’y développer des élevages de type multifonctionnel. C’est le cas des moutons de Clinamen à Saint-Denis : les ovins servent de tondeuses à gazon, mais fournissent aussi des services pédagogiques et alimentaires. Pour un certain nombre de collectivités territoriales, réinstaller des élevages dans l’espace urbain et périurbain peut être intéressant. En Ile-de-France toutefois, leur essor est limité à cause du démantèlement des abattoirs de proximité et de la rareté des services vétérinaires. Pour que l’élevage urbain se développe, il faut parfois retisser toute une structure de transformation.

Quelles formes prend l’agriculture urbaine ? Peut-on en dresser la typologie ?

L’agriculture urbaine prend les formes les plus diverses, que ce soit par sa localisation, par la fonction principale des exploitations ou par leurs filières (auto-consommation ou vente, et dans quels circuits ?). Le caractère multifonctionnel de l’agriculture urbaine rend très difficile l’établissement de typologies immuables. Par exemple, les formes non professionnelles d’agriculture ne sont pas pour autant dénuées d’intérêt économique : dans un jardin familial de 150 m2, on a une production alimentaire relativement importante, qui vient se cumuler aux bénéfices sociaux, voire thérapeutiques du projet. De même, les initiatives émergentes, notamment dans l’intra-urbain, sont très souvent des projets de  nature hybride : à un but strictement commercial, s’ajoute souvent une visée pédagogique et éventuellement sociale. Les business model de ces initiatives sont eux-mêmes conçus en fonction de plusieurs types de services et de rémunérations afférentes. On est dans une hybridation très forte. C’est la même chose outre-Atlantique, où l’on voit se nouer des liens très forts entre par exemple les toits productifs et l’agriculture péri-urbaine.

"Les innovations en matière d'agriculture urbaine viennent rarement, hélas, du monde agricole." Christine Aubry

Ce qui caractérise les  projets d’agriculture urbaine, c’est qu’il s’agit de formes innovantes, et que tout est en construction. Ces innovations viennent rarement, hélas, du monde agricole. En effet, les systèmes techniques mis en œuvre par l’agriculture urbaine diffèrent très largement des modes de production « traditionnels », et les agriculteurs ne sont pas soutenus aujourd’hui dans ce genre d’innovation par leurs organisations professionnelles qui ne semblent pas avoir encore pris la mesure des développements possibles de l’agriculture urbaine. Mais c’est peut être une simple question de temps.

Les formes que prend l’agriculture urbaine dépendent-elles du type de milieu : dense ou étalé ?

Il est évident que les formes urbaines sont déterminées par l’accès au foncier. Les fermes urbaines qui s’installent en pleine ville dans des zones en déshérence (les friches industrielles par exemple, fréquentes aux USA mais aussi dans certains villes européennes) ont plutôt tendance à développer la production hors-sol, alors que le péri-urbain est plus propice aux cultures en plein champ. Toutefois cette distinction n’est pas figée, et on voit aussi des projets hors-sol dans le périurbain, et de l’agriculture en plein champ au cœur des villes… Cela dépend beaucoup des structures urbaines elles mêmes.

A quelle surface en France estime-t-on le potentiel de développement de l’agriculture urbaine ?

Il est très difficile pour l’heure de répondre à cette question. On commence à avoir quelques données en la matière, mais elles sont à manier avec beaucoup de précautions. Paris a fait une estimation de ses toits productifs. Il existe dans la capitale environ 300 hectares de toits plats, dont 80 seraient cultivables, sans préjuger du coût de mise en culture. Ce qu’on a pu montrer à l’INRA, c’est qu’on peut produire entre 5 et 8 kilos de légumes par m2 sur un toit productif en plein air ou dans des jardins associatifs urbains. Il est clair qu’on est très loin de l’autosuffisance maraîchère en ville ! Mais le potentiel de production urbaine n’est pas pour autant négligeable, surtout en ce qui concerne les populations les plus vulnérables. De plus, ces formes d’agriculture peuvent remplir des services alimentaires particuliers : restauration collective, réinsertion, accès aux produits frais de populations vivant dans des « déserts alimentaires », ce qui est plus souvent le cas outre atlantique que chez nous, là encore pour des questions de structure des villes. Mais si l’on avait l’objectif politique d’assurer le plus possible l’approvisionnement des villes par les différentes formes d’agriculture urbaine, on pourrait le faire…

Quelle part de l’approvisionnement une telle agriculture peut-elle assurer ?

C’est très difficile à dire. Dans les pays du Sud, notamment africains, l’agriculture urbaine assure entre 60 et 100 % de l’approvisionnement en produits frais. En Occident, on est beaucoup moins bons, et surtout on sait beaucoup moins ! Par exemple, en Ile-de-France, la quantité de salades produites peut théoriquement couvrir 80% des besoins de la région, mais on n’a aucune idée des liens réels qui unissent production et consommation. Idem pour les céréales cultivées dans l’espace périurbain, dont la moitié est exportée. Quand vous achetez une baguette, vous ne savez pas d’où provient la farine, alors qu’on aurait la possibilité d’approvisionner largement l’Ile-de-France grâce au blé produit sur place ! En somme, l’agriculture urbaine met en question notre modèle de production. A la fois dans les liens aux consommateurs, et dans ses systèmes techniques. Il y a pour partie une question d’échelle : les questions sont portées par les communautés d’agglomération, mais c’est très difficile pour elles d’intervenir sur les filières. Quant à la  PAC, elle ne traite pas d’agriculture urbaine.

L’agriculture urbaine est-elle une façon de contenir ou de compenser l’étalement urbain ?

En France, on est à la fin d’une dynamique de grignotage périurbain, du moins je l’espère. L’étalement a été très fort dans les années 1990 et 2000, en partie parce qu’on sacralise les forêts et les bois et que pour que les villes s’étendent, surtout avec le modèle du pavillon de banlieue, ils fallait piocher dans les terres agricoles. Pendant cette décennie, en Ile-de-France, moins d’1% des terres forestières ont été grignotées, contre 12% des terres agricoles. A l’échelle locale (de la grande commune, voire de la Région) on est souvent dans des politiques qui visent à préserver ce qui peut l’être, avec des moyens parfois très importants. L’agence des espaces verts en Ile-de-France est aujourd’hui un plus gros propriétaire terrien que la SAFER, car elle y a mis les moyens. Son exemple souligne que freiner le mitage des terres agricoles ne passe pas aujourd’hui par des politiques nationales. En France, l’Etat n’a pas légiféré sur le sujet. Pour plusieurs raisons, notamment politiques : les syndicats majoritaires ne promeuvent pas franchement la diversité agricole et comme on l’a dit, ne s’intéressent pas prioritairement à l’agriculture proche des villes. Il y a aussi le fait qu’on est confronté en France à un grand déficit de logements, d’où la tentation de régler le problème en libérant des terres agricoles. C’est la raison pour laquelle les politiques agricoles en périurbain sont aujourd’hui portées au premier chef par les communautés d’agglomération. D’autant plus que les PLU et les SCOT les incitent à réfléchir à  l’échelle de l’ensemble du territoire, ce qui n’était pas le cas il y a 15 ans.

Compte tenu des prix du foncier en ville, à quelles conditions l’agriculture urbaine peut-elle être rentable ?

La rentabilité des exploitations agricoles urbaines est soumise à au moins trois conditions. Elle doit d’abord bénéficier d’aides pour l’accès au foncier, celles-ci pouvant venir d’associations de citoyens, comme Terre de liens, ou de baux environnementaux passés par les communes avec les agriculteurs à certaines conditions, (par exemple  le fait de produire des produits bios dans des circuits de type AMAP). Ensuite, les projets d’agriculture urbaine ont intérêt à produire des denrées à forte valeur ajoutée. Elles vont plus facilement valoriser de la production maraîchère ou laitière. Enfin, le choix des circuits de commercialisation est très important. Les exploitations urbaines privilégient souvent la vente directe…

L’agriculture urbaine est-elle forcément hors-sol et High-tech ?

En France, l’agriculture urbaine se développe dans de nombreuses directions. On voit notamment émerger des formes d’agriculture hors-sol ultra productives. Certains projets sont en train d’aboutir, dont celui d’une tour maraîchère de 3 ou 4 étages à Romainville. Il s’agit d’un projet porté par la mairie, et qui va s’installer dans un quartier en pleine rénovation urbaine. L’objectif est de produire des légumes locaux, peut-être des poissons grâce à l’aquaponie, et à des prix défiant toute concurrence. L’enjeu est de mettre en œuvre un système très productif. D’autres systèmes high tech existent ou sont en projet, et en même temps, les citadins sont réticents vis-à-vis de l’hydroponie, alors que c’est un modèle peu gourmand en eau, en terre et en produits phytosanitaires. L’image qu’on se fait de l’agriculture en France semble peu compatible avec ce type de systèmes. Par exemple, aujourd’hui il y a incompatibilité entre le hors-sol et l’agriculture biologique, et il n’existe pas de certification possible dès lors qu’il n’y a pas de lien au sol. Par ailleurs, des systèmes moins « high tech » mais plus fondés sur des interactions agro-écologiques se développent actuellement en intra-urbain, par exemple des toits productifs en plein air où l’on fait du maraîchage dans des bacs sur des composts locaux, somme nous l’expérimentons actuellement sur le toit d’AgroParisTech…

"Faire de « l’écologie d’échelle » est possible si l’on mutualise l’offre des producteurs, contrairement à ce qui se fait aujourd’hui. De la même manière, il faudrait optimiser les déplacements des consommateurs pour limiter les coûts." Christine Aubry

La pollution des sols est-elle un frein au développement de l’agriculture urbaine ? Comment y remédier ?

La question a émergé notamment suite aux épandages de boues urbaines sur les terres agricoles périurbaines. Aucune réglementation n’encadrait ces pratiques au début du 20ème siècle et jusque fort tard, d’où de fortes pollutions en métaux lourds. En zone intra-urbaine, les sols peuvent être pollués par des activités antérieures, notamment liées à l’industrie chimique ou métallurgique. A Lille par exemple, les sols libérés par la désindustrialisation sont, le plus souvent, suffisamment pollués pour que se pose la question de leur dangerosité. Face à cela, trois types de solutions : d’abord, la plupart des collectivités territoriales interdisent dans ces cas l’implantation de jardins associatifs sur place. Lorsque les gens insistent, on excave le sol et on remplace la terre, ce qui pose la question de la traçabilité des terres. Parallèlement, les chercheurs développent aussi des recherches pour qualifier ces pollutions des sols et leur dangerosité en fonction du type de végétaux. Par exemple, on peut parfaitement cultiver du maïs sur des terres polluées car il absorbe très peu les métaux lourds. Troisième solution pour pallier la pollution des sols : la mise en œuvre de dispositifs hors-sol, des bacs par exemple, y compris pour les formes commerciales.

Vous dites que les circuits courts ne sont pas forcément moins consommateurs d’énergie fossile que les circuits longs ayant optimisé leur logistique. Pourquoi ?

Une étude d’un collègue allemand a comparé les consommations d’énergie fossile entre les filières courtes et longues. Il a analysé 4 ou 5 produits, dont l’agneau et le jus de pomme. L’étude montre que les filières longues organisées depuis longtemps ont optimisé leur logistique. C’est le cas de l’agneau de Nouvelle Zélande acheminé en container par bateau, alors qu’un éleveur ovin local multipliera les déplacements pour conduire les bêtes à l’abattoir, puis les acheminer en petite quantité jusqu’aux consommateurs. Ce que ce chercheur a voulu mettre en évidence, c’est la nécessité d’organiser les filières courtes sur le plan logistique. Faire venir cinquante voitures pour chercher un petit panier bio n’est pas forcément très pertinent sur le plan énergétique, et il serait judicieux de s’inspirer des filières longues pour optimiser cela. Faire de « l’écologie d’échelle » (« scale ecology » selon l’expression de ce collègue, Elmar Schlich) est possible si l’on mutualise l’offre des producteurs, contrairement à ce qui se fait aujourd’hui. De la même manière, il faudrait optimiser les déplacements des consommateurs pour limiter les coûts.

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Fiona Meadows & Antonella Tufano : “ La cabane, c'est la question de l'abri, la première architecture”

Pour la 10e édition de Mini Maousse, concours de microarchitecture lancé en 2003, la Cité de l'architecture et du patrimoine invite étudiants, architectes et enfants à repenser le geste le plus fondamental qui soit : construire un abri. Autour de la cabane ーpremière architecture, objet psychanalytique, laboratoire du durable ー la commissaire Fiona Meadows, architecte, responsable de programme à la Cité de l'architecture et du patrimoine, et la commissaire associée Antonella Tufano, professeure de design, Paris 1 Panthéon Sorbonne ont imaginé une exposition mêlant projets étudiants, sélection de références contemporaines et dessins de l'artiste Roland Shön. Rencontre. 

Mini Maousse existe depuis 2003. Que représente cette dixième édition ? Qu'est-ce qui a changé depuis le début ?

Fiona Meadows (F.M.) : Mini Maousse met en regard depuis l'origine la petite architecture et une question de société. La première édition était à sujet libre et s'appelait "L’éloge du petit" et il y avait déjà des cabanes. Cette édition met à l’honneur ce thème fondamental en architecture car il pose la question de l'origine de l'abri.

Pourquoi avoir mis l'accent sur la cabane en particulier ?

F.M. : La cabane, c'est vraiment la question de l'abri, c'est la première architecture, c'est un thème très important pour un architecte.  Je voulais qu'il y ait un apport théorique, d'où l'association avec Antonella. 

Antonella Tufano (A.T.) : C'est un thème à la fois classique — l'origine de l'architecture — et très actuel. La cabane est un lieu symbolique : celui de l'intimité retrouvée, mais aussi de ce qu'on peut fabriquer soi-même, sans intermédiaire. Au fil du travail, on s'est rendu compte qu'elle est devenue un laboratoire pour les architectes et designers : expérimenter le durable, “l'écotecture”, l'alter-construction, les matériaux de récupération, les nouvelles technologies au service de l'écologie. La cabane, c'était parfait.

UMA Architects, Moss Hut, Grödinge, Suède, 2023

Vous mentionnez les nouvelles technologies. N'est-ce pas antinomique avec la démarche ?

A.T. : Il y a deux exemples dans la partie "expérimental" : la fabrication 3D avec des matériaux récupérés ou de la terre, qui conjugue technologie et matériaux naturels ; et l'usage des technologies pour réguler les conditions climatiques. La cabane est vraiment la photo instantanée de ce qui se fait aujourd'hui, du plus vernaculaire au plus technologique.

Vous avez demandé aux étudiants trois productions : un conte, un jeu et un projet de cabane. Pourquoi ce format à trois entrées ?

F.M. : Une cabane dans une cour d'école nécessite des outils pédagogiques. Le jeu et le conte étaient les plus simples et les plus directs. Et pour des étudiants en architecture, c’est assez déstabilisant d’écrire une narration pour des enfants, d’imaginer un jeu : ça leur demande de sortir de leur zone de confort. Le résultat est là, ils nous ont proposé des choses assez malignes.

A.T. : Les livrets permettaient de transmettre une conscience écologique que l'architecture seule ne raconte pas toujours. On a été surprises : dans tous les contes, sans que le mot soit prononcé, c'est la question de l'anthropocène qui ressort, les limites, les consommations, le monde dans lequel on habite. Ce sujet est très visible chez les jeunes.

Studio North, Birdhut, Windermere, Canada, 20217

Qu’ont en commun les quatre projets lauréats ?

F.M. : Les questions d'écologie, de matériaux recyclés, et un sens de la protection, pour soi, pour la planète, pour les autres. C'est lié au fil du “care”, du prendre soin qui était également demandé dans le cahier des charges. Pour vous les présenter brièvement : 

  • La Cabane aux saisons colorées est une une cabane construite avec des rubans qui suivent l'ombre d'un arbre selon les saisons. Très poétique.
  • Cratère est le coup de cœur du jury. Il s’agit d’une non-cabane :  ils ont creusé un trou dans la cour d'école pour découvrir le sol. L'idée ici, c'est d'enlever le bitume. 
  • Entre deux mondes est un tapis-marelle qui se plie comme un origami géant, dans lequel l'enfant peut se glisser. Un lieu de protection, pensé aussi pour les enfants hypersensibles.
  • L'Abrique, ce sont des briques en forme d'ailes que les enfants assemblent eux-mêmes, à l'échelle qu'ils veulent.

Revenir au geste de construire soi-même. Pourquoi est-ce essentiel ?

F.M. : A l'ère du numérique, les enfants passent beaucoup de temps devant leurs écrans, et on sait que c'est problématique pour le développement. Construire ensemble, ce sont des moments de partage essentiels. Et puis, on a tous rêvé de fabriquer une cabane, c'est une notion universelle. Tout être vivanta besoin de cette fabrique pour grandir.

A.T. : Il y a aussi le point de vue architectural. Construire des structures minimalistes qui respectent la nature, il n'y a rien de plus difficile. Cette petite échelle oblige à se poser des questions fondamentales. C'est difficile de se défaire de tout ce qu'on sait faire, des habitudes. C'est un vrai chantier pour les architectes : comment comprendre l'autre paradigme de la construction, celui qui va devenir obligatoire ? 

Paradigma Ariadné, Photomaton Pantheon, Vigantpetend, Hongrie, 2019

Ces projets ont-ils été concrètement testés dans des écoles ?

F.M. : On a demandé aux étudiants de tester leurs projets. Certains ont juste passé quelques heures dans une école, d'autres ont vraiment réalisé leur cabane sur place. Sur la trentaine de projets sélectionnés parmi les 150 reçus, ils ont tous expérimenté leur projet avec des enfants.

Pourquoi avoir choisi d’exposer des dessins de Roland Shön ?

F.M. : Roland Shön est un personnage incroyable : metteur en scène, psychiatre, dessinateur. Je lui ai commandé une série autour de la cabane. Ce sont des dessins magnifiques, mais pas des dessins de bonheur — ils montrent un peu la fin du monde.

A.T. : La cabane est une image archétypale en psychanalyse. D'où la présence de Cynthia Fleury, philosophe et psychanalyste, présidente du jury, mais aussi de Claire Brunet, psychanalyste, qui est intervenue. Les dessins ont cette double nature : quelque chose de très révélateur par rapport à l'inconscient, et en même temps des formes très belles, très colorées, un peu oniriques. Ça colle très bien avec la duplicité de la cabane, à la fois très simple et très matérielle, et en même temps très complexe et psychanalytique. 

Le commissariat a été réalisé à trois. Comment ces trois regards se sont-ils articulés ? 

A.T. : Fiona, c'est Mini Maousse depuis 20 ans. Elle m'a associée pour le volet scientifique. Cynthia Fleury nous a validé le sujet, notamment pour aborder la notion du “care”. Elle a apporté la dimension psychanalytique de la cabane. Et Marielle Macé, historienne de la littérature et essayiste française, dont le texte est dans le catalogue, a ajouté une couche très politique : une interprétation de la cabane sur le vivant.

Arquimaña, Bordak, Au bord du Rio Agauntza, 2020

Infos pratiques 

Super Cabane ! Concours Mini Maousse #10

A la Cité de l'architecture et du patrimoine du 6 au 29 mai 2026

L'exposition s'accompagne d'un catalogue publié aux éditions Alternatives :

Collectif, sous la direction de Fiona Meadows et Antonella Tufano, Super cabane ! - Eloges d'une autre façon d'habiter, Paris : Alternatives, 2026, 256 pages, 25 €

Stock : une exposition sur l'architecture de la survie et de la transmission

Organisée par le Pavillon de l'Arsenal hors les murs, l'exposition Stock investit La Poste Rodier à Paris jusqu'au 28 juin. En cours de reconversion, cet ancien centre de tri postal vacant est le lieu idéal pour accueillir cette proposition dédiée aux espaces de stockage.

Conçue par Paul Landauer, architecte, enseignant et commissaire de l'exposition, Stock part d'un paradoxe : nos sociétés n'ont jamais autant stocké, des données ou des marchandises, et pourtant l'architecture du stock a disparu du champ de la réflexion urbaine. L'objectif de ce temps fort : lui redonner une place et susciter l'intérêt des acteurs de la fabrique urbaine pour mieux faire face, dans un monde instable, aux risques d’approvisionnements à venir.

Le stockage : un angle mort des villes

La première partie dresse un état des lieux des espaces de stockage actuels, en croissance exponentielle. Cartes et chiffres clés révèlent l'empreinte invisible du stock sur les zones urbaines et périurbaines : data centers, entrepôts logistiques, sites de self-stockage... Une installation vidéo dévoile l'envers de ces espaces froids et hermétiques, vides de toute présence humaine, relégués aux marges des villes. "Ces nouveaux lieux du stock sont caractérisés par une architecture banale, standardisée, voire sans architecture", explique Paul Landauer. "Le stock est devenu un véritable angle mort des villes, alors qu'il est historiquement un champ noble et central d'organisation des sociétés, riche d'une histoire millénaire depuis le Néolithique."

L'art des greniers à travers les siècles

C’est ensuite l'histoire de ces architectures du stock qui est donnée à voir : greniers, citernes, dépôts, lieux de protection ou de sociabilité, parfois sacrés, souvent bioclimatiques. Un voyage à travers les siècles et les continents, de l'Indonésie au nord de la Suède, mais aussi à Paris, des Magasins Généraux de Pantin aux silos à ciment du 13e arrondissement, du Château d'eau de Saclay signé Auguste Perret à la Bibliothèque nationale de France de Dominique Perrault. Pour rendre compte de cette diversité, 18 types d'architectures historiques ont été maquettés à l'échelle 1/50e. L’ensemble est enrichi de plans, photos et archives.

Pourquoi les architectes se sont-ils détournés de ces programmes ? Paul Landauer identifie deux raisons principales : 

  • des impératifs économiques de flux tendu qui visent à éliminer le stock
  • des raisons esthétiques : les formes architecturales modernes valorisent la transparence et la lumière, quand ces lieux sont fermés, clos et opaques.

Repenser le stock en ville aujourd'hui

L’exposition offre en épilogue une mise en lumière des projets contemporains qui replacent le stock au cœur des enjeux urbains. Des architectes se réapproprient le sujet, en questionnant le réemploi, l'habitat social ou la logistique urbaine. Parmi eux, le projet Les Amarres (Encore Heureux Architectes), hôtel logistique et social mêlant accueil de personnes réfugiées et activités logistiques bas carbone. L'exposition s'intéresse également aux dispositifs de casiers sécurisés pour personnes sans domicile fixe ou en situation de migration, en faveur de ce que Paul Landauer appelle le "droit au rangement". L’exposition, nécessaire, invite ainsi à replacer ces infrastructures dans le débat public.

Infos pratiques

Stock : architectures de survie et de transmission

Une exposition organisée par le Pavillon de l'Arsenal

Jusqu'au 28 juin

La Poste Rodier, Paris 9e.

https://www.pavillon-arsenal.com/fr/expositions/13305-stock.html

Automatiser la fabrique urbaine : les architectes face à l'IA

L'intelligence artificielle s’invite dans les agences d'architecture, où ses usages encore limités, soulèvent déjà des questions concrètes quant à son impact sur la fabrique de la ville de demain et le métier d’architecte.


Installée dans le 11e arrondissement de Paris, rue Titon, à quelques pas d’anciennes fabriques industrielles, l’agence Craft architectes compte deux architectes associés entourés d'une équipe de 4 personnes. Aurélien Porcher est l’un d’eux, et travaille principalement en maîtrise d'œuvre pour des équipements publics. Il a très tôt intégré les nouvelles technologies dans sa pratique professionnelle et regarde avec intérêt et vigilance l'arrivée de l'intelligence artificielle. Depuis quelques mois, il utilise régulièrement des outils IA pour l'assister dans son travail : génération d'images, rédaction de descriptifs, transcription et synthèse de réunions de chantier. « Cela nous permet des gains de temps et financiers non négligeables : les deux tiers du temps sur la création d'images et une moindre dépendance aux bureaux d'études et aux économistes, dont nous sommes souvent en attente pour le rendu des descriptifs techniques et qui prennent une part importante de nos honoraires », explique Aurélien Porcher. 

Au sein de l'agence Brenac & Gonzalez & Associés, forte d'une cinquantaine de personnes, Jean-Pierre Lévêque, l'un des cinq associés, raconte une utilisation à la marge, relevant davantage du « gadget » : « Nous utilisons l'IA à deux niveaux : en tant qu'assistant rédactionnel, notamment pour répondre à des appels d'offres, et comme outil réflexif à l'échelle du projet. On va questionner, poser des thématiques sur différentes plateformes comme Midjourney, ChatGPT ou Reve pour nourrir notre réflexion. Mais en aucun cas on lui demande de nous produire des architectures. Les images qui sortent de l'agence sont produites à partir de notre réflexion propre, de nos modélisations, de nos dessins. De la même façon, nous avons une utilisation extrêmement maîtrisée de l'assistance rédactionnelle, en interrogeant les outils y compris sur les biais qu'ils peuvent adopter. »

"En aucun cas on demande à l'IA de nous produire des architectures. Les images qui sortent de l'agence sont produites à partir de notre réflexion propre, de nos modélisations, de nos dessins." Jean-Pierre Lévêque, architecte (agence Brenac & Gonzalez & Associés)

Les usages décrits par ces deux architectes corroborent les résultats de Archigraphie 2024-2026 produite par l'Ordre des architectes, qui compile des données démographiques, sociales et économiques de la profession. L'étude a montré que 19 % des architectes du panel expérimentent l'intelligence artificielle ou collaborent avec une agence ayant investi dans cette technologie. Parmi eux, une grande majorité l'utilisent régulièrement ou occasionnellement pour de la recherche d'information dans le contexte professionnel (81 %) ou du rédactionnel (80 %). Ils sont moins nombreux à y recourir pour de la génération d'image (61 %), et seulement une petite minorité pour de la génération d'objet 3D (22 %) ou de la génération de projet (9 %).

Le risque d'une ville optimisée sans architecte ?

Qu'en est-il à l'échelle de la fabrique urbaine ? Peu d'outils existent à ce stade, et aucun ne semble permettre de piloter intégralement un projet. Un logiciel suscite toutefois quelques inquiétudes : Forma. Développé par Autodesk, il est utilisé en amont des projets pour étudier leurs comportements dans le cadre d'études de capacité et de faisabilité en termes d'ensoleillement, de surface ou de vent. Pour Olivier Celnik, architecte (agence Z.STUDIO), co-référent numérique au sein du Conseil national de l'Ordre des architectes et spécialiste des outils numériques pour l'architecture et la construction,  il est essentiel de distinguer les contextes et les finalités de ses usages. « S’il est utilisé en amont pour faire une première analyse rapide avant de faire appel à des architectes, pourquoi pas, estime l’architecte. Mais si l'idée est de pousser des études de capacité et de faisabilité sans faire appel à un architecte, si des maîtres d'ouvrage, bailleurs ou promoteurs cherchent à optimiser les parcelles et à construire le plus possible en fonction des contraintes réglementaires et techniques, alors c'est plus inquiétant pour la fabrique de la ville, et je pense vraiment que ça va se répandre. Entre ces outils et d'autres qui permettent de dessiner des plans d'appartements dans des surfaces bâties, on peut penser que certains auront l'intention de venir voir des architectes juste pour dessiner des façades et déposer des permis de construire. »

"Entre ces outils et d'autres qui permettent de dessiner des plans d'appartements dans des surfaces bâties, on peut penser que certains auront l'intention de venir voir des architectes juste pour dessiner des façades et déposer des permis de construire." Olivier Celnik, architecte (agence Z.STUDIO)

Selon Jean-Pierre Lévêque, ces appréhensions sont à nuancer : l’architecte estime que les discours sur l'impact de l'IA sont largement exagérés et souvent mal sourcés, les outils existants restant embryonnaires, loin des promesses : « À l'échelle urbaine, l'outil d'IA développé par exemple par la société Buildrz intègre la totalité des PLU français, superposés aux données cadastrales. Leur offre permet de faire des faisabilités sur des parcelles dans toute la France, avec des indicateurs de rentabilité au mètre carré. Cela étant, nous étions bêta-testeurs de ce logiciel. Les faisabilités qu'il produisait ne tenaient absolument aucun compte d'une quelconque habitabilité en termes de logements. Ça donnait des choses complètement aberrantes. À ce stade, c'est un indicateur incapable de transformer cette faisabilité en projet sans l'architecte. »

La responsabilité du projet et le plagiat en question

Cette intégration limitée de l'IA présente des limites réelles qui interrogent la nature même du métier. L'IA ne comprend pas le contexte : normes évolutives mal intégrées, interprétations locales, contraintes techniques propres à chaque projet. « On est dans un secteur où les normes de construction, d’incendie ou d’accessibilité évoluent régulièrement et on se rend compte qu'il y a parfois des ajustements à faire suivant la dernière norme qui a évolué et qui n'est pas forcément prise en compte. Ce qui peut être un appui et une assistance pour des architectes confirmés, qui connaissent le métier et ses prérogatives, peut représenter un risque pour les jeunes professionnels qui pourraient foncer tête baissée en déléguant un certain nombre de tâches à une IA sans détecter les erreurs éventuelles », souligne Aurélien Porcher.

Une prudence partagée par Olivier Celnik, qui pointe la nécessité pour la profession de s'emparer de ce sujet afin de penser les usages de l'IA dans le cadre déontologique de la profession : « Pas d'utilisation sans formation ! C'est tellement facile à utiliser en apparence, mais c'est tellement facile aussi de ne pas bien faire. Il faut s'assurer que c'est cohérent, et ça suppose qu'on sache de quoi il s'agit. Si on se dit que grâce à une IA on peut faire des analyses d'offres, écrire des CCTP (cahier des clauses techniques particulières), faire des calculs de structures, mais que soi-même on n'est pas compétent sur ces sujets, il y a un risque énorme. Si c'est de la conception sur des choses qu'on maîtrise et qu'on peut se dire "oui, je vois que c'est conforme" ou "je vois qu'il y a une anomalie", parce qu'on sait le détecter, c'est différent. Par exemple, si dans le PLU il faut être implanté en retrait de la limite parcellaire et que dans la proposition de l'IA on est collé à la parcelle, nous on sait qu'il faut vérifier ce genre de chose et ça nous saute aux yeux. » 

"Si on se dit que grâce à une IA on peut faire des analyses d'offres, écrire des CCTP (cahier des clauses techniques particulières), faire des calculs de structures, mais que soi-même on n'est pas compétent sur ces sujets, il y a un risque énorme." Olivier Celnik, architecte

Et la responsabilité de l’architecte reste entièrement engagée. « Lorsqu' on est à la tête d'une agence d'architecture et qu'on a des collaborateurs, des stagiaires, des assistants, c'est nous personnellement, en tant que dirigeants, qui sommes responsables de leur production, quoi qu'ils fassent, rappelle Olivier Celnik. C'est exactement pareil avec l'IA, on ne peut pas dire que c'est la faute de l'outil. »

Autre point d’alerte : le risque de plagiat. 48 % des architectes craignent que l'IA augmente le risque de plagiat de leurs travaux, tandis que 38 % redoutent qu'elle puisse un jour remplacer leur rôle, selon l'Archigraphie. L'Ordre des architectes se penche actuellement sur ces questions de droit d'auteur et de plagiat, avec la menace de voir apparaître des formes de façades copiées sur celles d'autres architectes. « L'enjeu est d'alerter les architectes sur leur obligation de respecter le code de déontologie et d'examiner de quelle façon ce code pourrait être mis à mal par une utilisation non réfléchie de l'IA, que ce soit par nous-mêmes, par nos collaborateurs, par nos clients, ou qu'il s'agisse de plagiats que nous commettrions ou dont nous serions victimes. »

Quid du métier d’architecte ?

Enfin, des interrogations se posent plus largement sur l'avenir de la profession. Début avril, une étude de la Coface et de l'Observatoire des emplois menacés et émergents a établi que 16% des emplois en France pourraient être menacés par l'IA et disparaître, et ce principalement dans les grandes métropoles. Les secteurs de l'architecture et de l'ingénierie font partie des plus exposés à l'automatisation par l'IA et donc “à risque” (23.4%). La méthodologie de l’étude a mesuré l’exposition technique des tâches qui composent les métiers à l’automatisation par l’IA et  précise que cela “ ne préjuge ainsi nullement d’un volume de destruction nette d’emplois.” 

Elle a par ailleurs fait réagir Jean-Pierre Lévêque : « Ça m'énerve ! Il y a clairement des professions qui peuvent être mises en danger, mais pas l'architecture. Ce qui me tranquillise par rapport à toutes ces études, c'est qu'il y a une chose que l'IA ne remplacera jamais : l'assurance. Si on fait appel à des architectes, c'est parce qu'ils ont une déontologie, une obligation de formation, une obligation d'assurance. Si vous avez une fuite d'eau, un effondrement, vous pensez qu'on va aller chercher le créateur de l'application IA en responsabilité ? Non, c'est l'architecte qui sera en première ligne. » 

"Si vous avez une fuite d'eau, un effondrement, vous pensez qu'on va aller chercher le créateur de l'application IA en responsabilité ? Non, c'est l'architecte qui sera en première ligne." Jean-Pierre Lévêque, architecte

Les graphistes, perspectivistes ou économistes du bâtiment ont en revanche des inquiétudes réelles à avoir selon les architectes interrogés, sans compter la question de la formation des jeunes architectes. Pour Olivier Celnik : « Comment les jeunes, les juniors, vont-ils se former pour créer des compétences, de l'expérience et devenir seniors si les tâches d'assistanat sont délégués aux outils IA ? Au lieu d'avoir trois stagiaires, on aura un vrai stagiaire et le reste, ce sera de l'IA ? Je sens une vraie menace et je n'ai pas de réponse », avoue-t-il, se disant aujourd'hui davantage inquiet qu'optimiste face aux évolutions potentielles engendrées par le déploiement massif de cette technologie.

Entre usages embryonnaires et questions de fond, l'intelligence artificielle bouscule la profession sans la transformer. Les architectes s'en emparent avec prudence, conscients à la fois de ses apports (gain de temps, ouverture créative) et de ses limites : une technologie qui ne comprend ni le contexte, ni les normes dans leur complexité, ni la responsabilité qui reste, quoi qu'il arrive, celle de l'architecte. Ce qui se joue, peut-être, c'est moins la survie du métier que sa recomposition : vers un architecte plus attentif à ses prérogatives, plus vigilant sur les usages qu'il délègue, et plus attentif à transmettre ce que l'IA ne sait pas encore faire.