Jaime Lerner : "Pour changer, une ville doit avoir un rêve"

Écrit par
midi:onze
2010-11-23

Qu’est-ce qu’une ville durable ? A cette question, qui hante tous les élus, Jaime Lerner a répondu bien avant que l’écologie ne devienne un incontournable des politiques publiques.

Devenu maire de Curitiba, ville moyenne du Brésil, en 1971 (il fera trois mandats), cet architecte de formation y a mené une révolution urbaine fondée sur la solidarité et la préservation de l’environnement. Dès les années 1970, alors que la planification urbaine favorise partout dans le monde l’essor de la bagnole, son équipe municipale mise sur les transports publics en créant un système de bus en site propre calqué sur le fonctionnement du métro. Parallèlement, elle multiplie les voies piétonnes et met en œuvre une ambitieuse politique d’éducation à l’environnement et au recyclage. Résultat : Curitiba est aujourd’hui un modèle de développement urbain, et la qualité de vie y est parmi les meilleures au monde. Venu à Saint Etienne à l’occasion de la Biennale du design, Jaime Lerner a bien voulu expliquer à midi :onze les raisons d’un tel succès.  

Lorsque vous êtes arrivé à la tête de Curitiba, quel visage avait la ville ?

Je suis devenu maire en 1971, à 33 ans. Comme j’étais très jeune, j’ai essayé de réunir une équipe jeune elle aussi. Tout laissait penser que Curitiba était en passe de devenir un petit Sau Paulo, et nous voulions par-dessus tout éviter ça. Au contraire, nous voulions privilégier la qualité de vie et faire de Curitiba un avant-poste de la mobilité et de la sociodiversité.

Cette ambition s’est notamment traduite par l’aménagement d’un système de transport de masse…

Toute ville de plus d’un million d’habitants se doit d’avoir un métro, mais nous n’avions pas de ressources. Nous nous sommes alors demandé ce qu’est un transport de masse et avons dégagé les caractéristiques suivantes : vitesse (grâce à déplacement en site propre), conditions d’embarquement, fréquence… Nous avons alors compris qu’on pouvait créer un système de transport aussi efficace en surface. En 1974, nos bus en site propre transportaient 25 000 passagers par jour. Aujourd’hui, nous sommes à plus de 2 millions. C’est plus que le métro de Rio, à cette différence près que notre système de transport a coûté cent fois moins cher. Le tout grâce à une équation de co-responsabilité : la villes a fait les investissements, et la flotte a été constituée grâce à des fonds privés.

Quelle vision de la ville sous-tendait une telle politique ?

Nous en avions une vision intégrée. Pour moi, c’est la tortue qui offre le meilleur exemple de ce que doit être une ville. L’animal réunit sous une unique carapace les fonctions d’habitat, de travail et de mouvement. Si on découpe cette carapace pour séparer les espaces d’habitation, de travail ou de loisirs, on tue la tortue. C’est ce que beaucoup de villes dans le monde sont en train de faire. Mais chaque fois qu’on essaie de séparer l’économie des gens, on court à la catastrophe. Il faut avoir des villes une vision plus généreuse. Quand on envisage une ville, ou un pays, il faut toujours se demander quel scénario on veut : comment jouir au mieux des ressources naturelles ? Quelles technologies mettre en œuvre au service de ces ressources ?

Comment avez-vous eu le soutien et l’adhésion des habitants ?

Aujourd’hui, il y a un manque de communication flagrant entre les décideurs politiques et les gens, entre les planificateurs et les gens, entre les acteurs du monde économique et les gens. Les promesses que font les politiques ne sont pas une bonne manière de procéder. Pour engager le dialogue avec les habitants, il faut commencer par poser cette question : quel est le meilleur scénario pour votre ville ? Une ville doit toujours avoir un projet, un rêve collectif, une idée que tout le monde, ou du moins la majorité trouve désirable. Si c’est le cas, la population vous aidera. C’est ce que nous avons essayé de faire : mettre les gens en contact avec nos idées.

En quoi votre formation d’architecte vous a-t-elle aidé à mettre en œuvre le changement ?

Ça m’a beaucoup aidé. Les architectes sont des professionnels de la proposition, et non du diagnostic. C’est très précieux car pour changer une ville, il faut aller vite. Les processus de planification nécessitent du temps. Mais on peut mener des actions ponctuelles pour accompagner et aider ces processus, pour leur donner une nouvelle énergie. C’est ce que j’appelle l’acupuncture urbaine. Pour moi, l’important, c’est d’agir vite.  

Vous expliquez volontiers qu’on peut révolutionner une ville en 3 ans. Comment ?

On peut en tout cas initier un processus. La plupart des villes du monde ont des problèmes similaires. Trois d’entre eux sont particulièrement importants : la mobilité, la durabilité et la mixité sociale. Toutes les villes peuvent faire de grandes conquêtes dans ce sens.

On voit fleurir un peu partout des écoquartiers. Est-ce que cela vous semble une réponse adapte aux problèmes que vous venez d’évoquer ?

C’est un bon début. Aujourd’hui, tout le monde se préoccupe de durabilité, mais on ne sait pas comment commencer. Certains pensent qu’être durable consiste à utiliser de nouveaux matériaux, d’autres à construire des immeubles verts, d’autres encres à développer des sources d’énergie renouvelables… Chacune de ces initiatives est importante, mais prise isolément, aucune n’est suffisante. 75% des émissions de gaz à effet de serre proviennent des villes. C’est donc dans la conception des villes qu’on peut être plus efficace. D’où l’idée d’éduquer les enfants à ce qu’est une ville soutenable.

Justement, qu’est-ce qu’une ville durable ?

Une ville durable suppose quelques engagements très simples. Le premier consiste à moins utiliser sa voiture. J’ai dit « moins », et non « plus du tout ». Mais pour les itinéraires de routine, chaque ville devrait avoir un bon système de transports en commun. La deuxième chose à faire, c’est de trier ses ordures. A Curitiba, un vaste programme d’éducation des enfants a été mené en ce sens, et les enfants ont à leur tour éduqué leurs parents. Résultat : 70% des habitants de la ville pratiquent le recyclage. Troisième engagement : vivre plus près de son travail. Enfin, il est nécessaire de comprendre que la durabilité est une équation entre ce qu’on épargne et ce qu’on gaspille.

Vous développez actuellement une voiture électrique ultra-compacte : la dock dock. En quoi est-elle une façon intéressante d’améliorer la mobilité urbaine ?

Si l’on veut résoudre le problème de la voiture en ville, il ne suffit pas de substituer aux moteurs à essence des moteurs électriques, puisqu’alors on ne règle pas le problème de la congestion. Ce qui doit changer, c’est la façon d’utiliser la voiture. Je crois que le secret de la mobilité, c’est de dépasser la compétition dans le même espace des différents modes de déplacement. Chaque moyen de transport a son intérêt et doit être complémentaire des autres. Par exemple, la voiture est un complément indispensable des transports en commun sur le premier ou le dernier kilomètre. D’où la dock dock : une voiture qui a 50 kms d’autonomie, et qui se déplace à 25 kms/h.

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Avec "Parties communes" le Pavillon de l'Arsenal scrute la part collective de l'habitat

À l’hôpital La Rochefoucauld dans le 14e arrondissement de Paris, le Pavillon de l’Arsenal consacre une exposition hors les murs à un sujet chargé d’affects mais peu étudié ni documenté jusqu’alors : les parties communes dans l’habitat collectif. 

Qui dit habitat collectif dit nécessairement parties communes : sans halls d’entrée, escaliers, paliers, coursives ou ascenseurs, il serait impossible d’accéder à son logement. Comme le rappelle Patrick Bloche, premier adjoint à la maire de Paris, dans l’avant-propos du catalogue de “Parties communes”, c’est au départ “un objet produit uniquement par des contraintes, et non le fruit d’un idéal”. Dès le cartel d’introduction de l’exposition, la formule d’un promoteur anonyme résume en d’autres termes ce qui en fait la particularité : “C’est tout ce que l’on ne vend pas”. À ce titre, les parties communes ne sont pas nécessairement des espaces où se fabrique du commun : elles sont avant tout dévolues à la circulation, à la desserte ou au stockage dans le cas des locaux poubelles et autres garages à vélos. De là à vouloir les réduire à la portion congrue, il n’y a qu’un pas…

Une promesse de “vivre-ensemble”

Comme le souligne le sous-titre de l’exposition, elles sont pourtant une “aventure collective” et recèlent bien des promesses de sociabilité et de partage. “Les parties communes des immeubles d’habitation constituent l’un des réseaux sociaux les plus incontournables de nos vies, notent dans l’introduction du catalogue les commissaires de l’exposition, l’architecte Aldric Beckmann et le journaliste et critique d’architecture Jean-Philippe Hugron. Elles incarnent même ce que d’aucuns désignent comme le “vivre-ensemble”.    

Englobées dans une sociologie de l’habitat qui ne les repère pas en tant que telles, elles ont rarement fait l’objet de recherches en soi. D’où l’intérêt du travail mené par Aldric Beckmann et Jean-Philippe Hugron. Dans Parties communes, ils  approchent leur sujet en trois volets diffractés dans l’espace d’exposition grâce à une scénographie ouverte, qui déborde jusque dans les jardins de l’ancien hôpital. 

Le catalogue de l'exposition Parties communes. Crédit : Midionze.com

De l’inventaire aux usages

Les deux commissaires font d’abord l’inventaire d’une typologie spatiale qui va du hall au toit terrasse. Ils procèdent aussi l’étude de cas de vingt immeubles à Paris et sa proche banlieue, du XIXe siècle à nos jours. Axonométries et diagrammes viennent alors souligner la part plus ou moins généreuse qu’occupent les parties communes dans l’espace bâti. 

Enfin, un travail d’enquête auprès des usagers, mais aussi des acteurs de l’immobilier et de l’architecture leur permet d’approcher les usages de ces espaces, et d’en cerner les enjeux réglementaires et économiques. Une documentation, sous forme de photographies, de films, de livres, mais aussi d’une collecte de petits mots laissés à l’attention dans les halls d’immeubles pour annoncer une fête ou un anniversaire, suggèrent que les parties communes sont aussi un fait social : lieu d’apparat où s’exprime le statut social des habitants, mais aussi espace de rencontre, dialogue et de négociation. 

Infos pratiques

L’expo

Parties communes, une aventure collective

Hôpital La Rochefoucauld

15 avenue du général Leclerc

75014 Paris 14, France

Mercredi-Vendredi: 12h-17h

Samedi-Dimanche: 12h-19h

Le catalogue 

Parties communes, une aventure collective, éditions Pavillon de l’Arsenal, 2025, 296 pages, 35 €

Quartiers de demain : 10 propositions pour des quartiers prioritaires dans lesquels il fait bon vivre

La Cité de l’architecture et du patrimoine de Paris expose les résultats de la consultation Quartiers de demain jusqu’au 30 mars 2025. A travers des maquettes, dessins, films et reportages photographiques, l’exposition donne à voir 10 projets lauréats qui sont autant de propositions urbaines de demain pour transformer ces quartiers prioritaires en lieux de vie désirables et préfigurer une nouvelle approche de la politique de la ville en imaginant des aménagements exemplaires.  

Grands ensembles construits après-guerre en périphérie, anciennes cités minières ou centres urbains dégradés, en France, près de 1600 quartiers prioritaires rencontrent des problématiques bien spécifiques, entre stigmatisation systémique et fragilités socio-économiques. Comptant environ 6 millions d'habitants, ces territoires classés quartiers prioritaires de la ville (QPV), ont la particularité de regrouper un grand nombre d’habitants confrontés à la précarité et l’exclusion sociale (chômage plus élevé, difficultés scolaires, inégalités de santé) et à des difficultés touchant au cadre de vie et au logement (habitat parfois dégradé, manque d’espaces verts et d’infrastructures adaptées). C’est à cet enjeu urbanistique que répond la grande consultation internationale d'architecture, d'urbanisme et de paysage lancée par le président de la République Emmanuel Macron depuis Marseille en 2023. En tout, près de 492 candidatures ont été reçues, 30 équipes pluridisciplinaires françaises et internationales pré-sélectionnées pour retenir 10 équipes finalistes, choisies selon leur sensibilité et compréhension aux enjeux des sites.

Du côté de la méthode, la participation citoyenne a été intégrée dès le départ. “Les 216 membres des jurys citoyens ont été associés tout au long du dialogue compétitif, ce qui est assez rare dans les phases de conception des projets, souligne Romane Molle, chargée de mission auprès de la direction générale, GIP Europe des projets architecturaux et urbains . Le dialogue compétitif a été rythmé par des commissions de dialogue marquant ces trois phases (diagnostiques, scenarii, projets). Les jurys citoyens se réunissaient constamment en amont des commissions afin de rencontrer les équipes, d'échanger avec elles de leurs propositions, de formuler un avis sur les projets qui étaient portés par deux représentants du collectif en commission de dialogue. Ces représentants avaient chacun une voix délibérante au même titre que les représentants de l’État, de la maîtrise d'ouvrage ou que des personnalités qualifiées.”

Coulées vertes, écoquartiers, espaces publics repensés, rénovations patrimoniales et équipements réinventés : ces leviers de transformation sociale et urbaine se caractérisent par leur réplicabilité et leur exemplarité, tout en intégrant les enjeux de transition écologique. Dans chaque projet, la préservation de l’identité du territoire, ainsi que l’économie circulaire et la valorisation des ressources, ont été privilégiées. Ces interventions visent une requalification qualitative, bien au-delà de la simple fonction, et sont pensées comme des déclencheurs à l’échelle du quartier ou du centre-ville, recréant les liens pour “recoudre” les rapports entre quartiers et centre-ville, habitants et équipements, nature et ville. Les montants des projets agrégés atteignent environ 125 millions d'euros de travaux hors taxe. Le début des chantiers est prévu, pour certains, dès 2027.

Focus sur 4 projets lauréats.

Corbeil-Essonnes – quartier des Tarterêts : réhabilitation d’une chaufferie classée monument historique pour réaliser un équipement culturel pluridisciplinaire

Ancienne chaufferie désaffectée inscrite en 2016 au titre des Monuments historiques, le site des Tarterêts se transforme en un équipement culturel public ouvert au quartier. Le projet, mené par l’agence h2o architectes, souhaite valoriser le patrimoine architectural en conservant l’existant tout en améliorant ses performances thermiques et acoustiques. Le changement d’usage du site s’accompagne de la requalification des abords et l’animation de la façade pour renforcer son lien avec la ville. Les espaces intérieurs, modulables et adaptés aux usages culturels et conviviaux, intègrent discrètement les dispositifs techniques. Un mobilier évolutif (les SuperMeubles), conçu avec les habitants, accompagne cette flexibilité et incarne la dimension collaborative du projet. 

Crédit photo : Projet de réhabilitation d’une chaufferie, Consultation Quartiers de demain, agence h2o architectes

Pessac – quartier de Saige : transformation d’une tour et création d’une coulée verte

Pour Dominique Perrault Architecture, architecte mandataire aux côtés de MBL architectes, le projet envisage la rénovation de ce grand ensemble des années 1970 comme un processus progressif, sans démolition massive, qui s’appuie sur le bâti existant. Le choix a été ici la transformation plutôt que la reconstruction dans ce quartier de 8 tours promis à un important programme de renouvellement urbain et qui prévoit notamment la démolition de 3 autres tours. La tour 8 est réorganisée de l’intérieur par la création d’une rue verticale, qui améliore la ventilation, les circulations et la mixité des usages (logements, services, activités), tout en conservant son image extérieure. En pied de tour, les espaces sont aussi repensés pour accueillir de nouveaux usages et renforcer le lien avec le quartier. L’aménagement paysager accompagne cette transformation en structurant l’espace public et en améliorant le confort climatique tout en offrant une continuité écologique.

Crédit photo : Projet de transformation d’une tour et création d’une coulée verte, Consultation Quartiers de demain, agence DPA et MBL architectes 

Colmar – quartier Europe-Schweitzer : aménagement d’un espace public de 5,5 hectares sur une friche

L’agence d’architecture mandataire Baseland, a ici souhaité dépasser les seuls enjeux techniques pour proposer une vision forte : redonner à la plaine son rôle d’espace collectif, dans l’esprit des grands ensembles d’origine. Le « parc refuge » est pensé comme un lieu pouvant accueillir des initiatives citoyennes variées, et combinant le développement d’une nature diversifiée (prairies, bosquets, zones humides, vergers) avec des espaces favorisant les pratiques collectives, le jeu, le sport et la convivialité. Une composition paysagère inspirée des parcs à l’anglaise, vient structurer la plaine autour d’une grande prairie centrale et de parcours ombragés. Pour faciliter les liens avec la ville, les entrées du parc sont aménagées comme des lieux animés et accessibles. L’ensemble vise à transformer la plaine en un écosystème vivant, approprié et façonné par les habitants visant à répondre aux enjeux de transition écologique locale et de cohésion sociale.

Crédit photo : Projet d’aménagement d’un espace public sur une friche, Consultation Quartiers de demain, agence Baseland

Lodève, centre-ville : aménagement des berges de la Lergue et de la Soulondre, et création d’une salle de spectacle dans un ensemble patrimonial

Porté par l’Atelier du Rouget Simon Teyssou & associés, le projet s’inscrit dans le centre ancien de Lodève, une petite ville historique du sud de la France au confluent de deux rivières, marquée par la désindustrialisation, des fragilités sociales et des risques d’inondation. Pour répondre au manque d’espaces extérieurs et aux mobilités contraintes , le projet a été pensé comme un refuge climatique et un espace de vie (lieu de promenade et activités de loisirs) en s’appuyant sur le parc fluvial de la Confluence. Le projet de parc a intégré les aléas environnementaux dans la conception en assumant les crues et en favorisant la biodiversité. Un réseau de mobilités douces reliant les quartiers ainsi qu’une salle de spectacle viennent compléter l’aménagement du centre-ville.

Crédit photo : Projet d’aménagement des berges, Consultation Quartiers de demain, l’Atelier du Rouget Simon Teyssou & associés

Infos pratiques

"Quartiers de demain"

🗓️ Jusqu’au 30 mars 2026

📍 Cité de l’architecture et du patrimoine

En savoir plus : https://www.citedelarchitecture.fr/fr/agenda/exposition/quartiers-de-demain

L’architecture du réemploi encore en construction

Pour répondre aux enjeux environnementaux du secteur du bâtiment, l’architecture du réemploi de matériaux de construction apporte des solutions innovantes, sans renoncer à la créativité dans un secteur de l’économie circulaire qui peine à trouver un modèle économique pérenne.

Donner une seconde vie à des déchets ou aux matériaux de construction

Rue de la Justice dans le 20e arrondissement de Paris, un bâtiment à l’architecture singulière attire le regard dans cet environnement urbain. Il s’agit d’une crèche de près de 140 berceaux, dont l’ensemble est comme enveloppé d’une résille en bois. Conçue par l’agence BFV, cette structure est issue du remploi de 630 portes palières d’un chantier de réhabilitation de logements situé à moins de 300 mètres destinées à être jetées. « Elles ont été découpées et ont permis de faire une vêture de façade », explique Chloé Gentet, chargée de projet et ingénieure chez Bellastock, une coopérative d'architecture qui est intervenue en tant qu’experte auprès des architectes pour l’intégration de matériaux de réemploi. Créée en 2006 par des étudiants de l’école d’architecture de Paris-Belleville, tout d'abord sous la forme d’un festival destiné à renouer avec la pratique constructive autour d’une ville éphémère à l’échelle 1:1, Bellastock a évolué, passant d'association en 2012 à Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) en 2019. Aujourd’hui, elle se concentre sur des missions de bureau d’études, d’assistance à maîtrise d’ouvrage et de recherche autour du réemploi. En 2026, Bellastock Architectures devrait voir le jour afin de défendre et de mettre en œuvre des projets architecturaux “exemplaires” autour du réemploi (réutiliser des matériaux dans de nouveaux projets). Une notion à distinguer de la réutilisation (redonner vie à des déchets par un nouvel usage) et du recyclage (produire de nouveaux matériaux à partir de déchets).

"L’architecture du réemploi n’est pas une architecture de la palette." Chloé Gentet, Bellastock

On est allé très loin sur le réemploi pour le projet La Balise, sur L’Île-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), ajoute Chloé Gentet. On a essayé de proposer une esthétique particulière pour s'adapter aux ressources et de les valoriser pour révéler leur potentiel. Ce détournement d’usage permet de réinventer des matérialités. L’architecture du réemploi n’est pas une architecture de la palette ». Pour réhabiliter des halles industrielles transformées en bureaux destinés à des entreprises de l'économie sociale et solidaire, la conception a été pensée à partir de matériaux de réemploi sourcés dans un rayon maximal de 50 kilomètres. Des bois de structure, des châssis vitrés, des dalles de faux plafond et des cloisons modulaires ont été récupérées auprès de chantiers alentours. Les systèmes constructifs choisis permettent leur réversibilité : chaque élément peut être démonté, déplacé et adapté aux usages. 

Bellastock - Le patio de La Balise à l'Ile Saint-Denis (93) ©Victoria Tanto

Un autre projet fait figure de vitrine de l’économie circulaire : la maison des Canaux située au bord du Canal de l’Ourq, dans le 19eme arrondissement de Paris. Dans cet ancien centre administratif des canaux parisiens datant du 19e siècle, l'association Les Canaux et la Ville de Paris ont souhaité relever un défi et faire la démonstration de la faisabilité du réemploi. La réhabilitation du site pensée pour héberger la Maison des Économies Solidaires et Innovantes a été réalisée au maximum en économie circulaire par le collectif d’architectes Grand Huit. Résultat : 88% de matériaux réemployés, biosourcés ou comprenant au moins 10% de matière recyclée et 95% des déchets du chantier réemployés, réutilisés voire réinventés ou recyclés grâce à la contribution d’une quarantaine d’entreprises circulaires solidaires franciliennes.

La difficulté du passage à l’échelle

Récupérer des matériaux de construction pour les réemployer dans un projet architectural reste aujourd’hui un parti pris fort du fait des contraintes qui pèsent sur le secteur. Pour l’équipe de Bellastock, il s’agit même d’un acte militant. « Pour nous, il est très important de valoriser les matériaux existants et de refuser le modèle linéaire de construction-démolition. Notre approche se fonde aussi sur des enjeux sociaux et territoriaux, tels que la relocalisation et la revalorisation d’emplois », précise Chloé Gentet, dont la mission est notamment d’identifier et de quantifier les matériaux déposés, leur état et leur potentiel de réemploi. Certaines maîtrises d’ouvrage demandent ensuite un accompagnement plus large : estimation des performances, tests de dépose, logistique, économie, et intégration du réemploi dans toutes les phases du projet. « Les taux de réemploi dépendent fortement du type d’opération, de 5 % en moyenne pour des projets en démolition avec structure béton à 15 à 20 % pour des projets en réhabilitation avec structure conservée, ajoute Chloé Gentet. La réemployabilité dépend de critères comme l’état, l’homogénéité, la qualité et les débouchés. En théorie, presque tous les matériaux sont réemployables, mais les moyens nécessaires varient fortement. Et le réemploi n’est pas toujours plus économique une fois les coûts d’études, de temps et de process intégrés. Le frein se situe plutôt sur les niveaux de motivation des maîtrises d’ouvrage et des architectes à intégrer cet objectif ».

"Le réemploi fonctionne bien dans les projets expérimentaux, mais son passage à grande échelle est freiné par des coûts plus élevés, la nécessité de disposer de foncier pour stocker les matériaux, un temps de travail supplémentaire du fait de la dépose sélective, des enjeux logistiques et une acceptabilité locale plus complexe." Emmanuelle Ledoux, directrice générale de l'Institut national de l'économie circulaire

Pour Emmanuelle Ledoux, directrice générale de l'Institut national de l'économie circulaire (INEC), la question se porte également sur le passage à l'échelle : « Les objectifs de valorisation diffèrent selon les acteurs et selon ce que l’on entend par valorisation : recyclage, réemploi ou autres formes de traitement. Le réemploi fonctionne bien dans les projets expérimentaux, mais son passage à grande échelle est freiné par des coûts plus élevés, la nécessité de disposer de foncier pour stocker les matériaux, un temps de travail supplémentaire du fait de la dépose sélective, des enjeux logistiques et une acceptabilité locale plus complexe. Le cadre assurantiel, réglementaire et économique est encore majoritairement adapté à une économie linéaire et non au réemploi. Pour autant, au-delà des impacts environnementaux, le réemploi représente un enjeu de souveraineté fort, réduisant notre dépendance aux importations et permettant plus de sécurité d’approvisionnement ».

Le secteur du bâtiment, un important producteur de déchets

Alors que le secteur du bâtiment représente environ 42 Mt/an de déchets, soit l’équivalent de la quantité totale de déchets produits annuellement par les ménages en France, seul le diagnostic « produits, équipements, matériaux et déchets » (PEMD) est obligatoire depuis 2023 (mais sans valeur contraignante) pour les surfaces de plus de 1000 m², et prévu par l’article 51 de la loi du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l'économie circulaire, dite loi « AGEC ». Cette même loi a prévu la mise en place d’une filière à responsabilité élargie du producteur pour assurer la gestion des déchets issus du secteur du bâtiment au-delà du traitement de la fin de vie des produits, et a mis l’accent sur la prévention, le réemploi et la réparation, par la création du fonds de réemploi et de réparation, géré par les éco-organismes. Les objectifs de réemploi fixés pour les éco-organismes sont de l’ordre de 4 % en 2027 et de 5 % à partir de 2028 et une refonte du cahier des charges est actuellement en cours.

Chantier de la crèche de la rue de la Justice à Paris (75) par l'agence BFV - ⓒ Bellastock

Le cadre réglementaire actuel cristallise les critiques des acteurs du secteur qui pointent de nombreux dysfonctionnements. En mars 2025, un moratoire a été décidé par le ministère de la Transition écologique, mettant en exergue dans un communiqué que « cette filière représente une charge significative pour les producteurs de produits et matériaux de construction sans pour autant apporter un service satisfaisant aux artisans, bien qu’elle ait permis l’ouverture de plus de 6 000 points de collecte des déchets du bâtiment dont 1 800 reprennent tous les déchets. » Un projet d’arrêté vise à suspendre la mise en œuvre de plusieurs obligations des éco-organismes et de l’organisme coordonnateur en les reportant au 1er janvier 2027 dans l’attente des travaux de refondation de la filière, dont l’application est prévue pour  début 2026.

Parmi les pistes d’action pour permettre au secteur de se structurer : renforcer le rôle de la commande publique (la loi de transition énergétique pour la croissance verte (LTECV) de 2015 a fixé à l’État et aux collectivités territoriales un objectif de valorisation d’au moins 70 % des matières et déchets produits sur les chantiers de construction dont ils sont maître d’ouvrage (réemploi, recyclage ou autre valorisation matière) à l’horizon 2020), intégrer systématiquement le réemploi dans les marchés et adapter le cadre réglementaire tout en poursuivant le développement de plateformes de référencement et de gestion des matériaux, ainsi que le soutien aux initiatives pour améliorer la qualité du tri.

En savoir plus

https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/diagnostic-produits-equipements-materiaux-dechets-pemd

Rapport du Sénat : https://www.senat.fr/fileadmin/Commissions/Finances/2025-2026/Controles/Rapport_provisoire_economie_circulaire.pdf