Jan Gehl : "les villes doivent être planifiées à hauteur d'oeil"

Écrit par
midi:onze
2013-04-23

Depuis les années 1960, l'architecte danois Jan Gehl pense la ville à contrecourant des principes modernistes et du tout-voiture. A l'occasion de la traduction en français de Pour des villes à échelle humaine, midi:onze a interrogé ce visionnaire...

Vous avez étudié l’architecture à une époque dominée par le modernisme. Comment et pourquoi avez-vous glissé des dogmes du fonctionnalisme à la notion d’échelle humaine ?

Comme je l’ai déjà expliqué, j’ai épousé en 1961 une psychologue qui m’a posé cette question : «pourquoi vous, les architectes, ne vous intéressez pas à l’humain ? » J’ai aussi rencontré un client qui voulait construire une zone résidentielle qui serait « bonne pour les gens » et je me suis rendu compte que je ne connaissais rien d’un tel sujet à l’époque, en 1962. Ces événements  ont aiguillé mes recherches vers l’interaction des formes architecturales et des hommes.

Quelles étaient vos influences ? Par exemple, dans quelle mesure Jane Jacobs a-t-elle inspiré vos théories ?

En 1965, j’ai eu une bourse pour passer un an en Italie à étudier la façon dont les gens utilisaient l’espace public. Plus tard, en 1966, j’ai obtenu un poste de chercheur pour étudier toutes ces questions à l’Ecole d’architecture de Copenhague. C’est durant ces travaux de recherche que j’ai été amené à lire Jacobs pour la première fois, mais j’étais plongé dans le sujet depuis longtemps.

Quel est le problème du modernisme ?

Le modernisme a fait table rase de toutes les traditions et de toutes les expériences antérieures concernant l’habitat humain. L’urbanisme était une nouveauté, la planification et l’architecture aussi. L’environnement construit était sensé fonctionner comme une « machine à habiter ». Les gens et la vie publique étaient complètement négligés.Les Modernistes n’avaient aucune idée de leur impact radical sur la qualité de vie. Dans l’un de mes livres, Life between buildings, j’écris : « si on avait demandé à groupe de professionnels de construire un environnement qui annule toute vie entre les immeubles, ils n’auraient pu le faire aussi efficacement que les Modernistes. »

L’une des caractéristiques du fonctionnalisme est d’avoir accordé la ville à la circulation automobile. Quels sont les inconvénients d’une telle politique ?

Le nombre de voitures, leur vitesse et le gigantisme des infrastructures routières ont fait perdre aux gens toute notion d’échelle humaine. L’architecture à 60 km/h est devenue dominante, alors que les villes avaient été façonnées jusque là par une architecture à 5km/h.

L’urbanisme est fondé sur la planification ; il crée des villes à partir de cartes. Dans ces conditions, comment peut-il intégrer une approche plus humaine ?

Encore une fois, j’insiste sur l’idée que les villes doivent être regardées et planifiées à hauteur d’œil, et non depuis des avions. Les villes anciennes étaient toujours planifiées dans cet ordre : habitants, espace, constructions. Les Modernistes, eux, ont commencé par les constructions, puis l’espace, puis (éventuellement) la vie. Cette méthode de planification étouffe la vie urbaine.

Votre approche est fondée sur l’observation de villes anciennes, comme Venise. Est-il possible d’appréhender l’échelle humaine sans verser dans la nostalgie. En d’autres termes, peut-on être moderne sans être moderniste ?

Absolument. Il y en a beaucoup de très bons exemples contemporains, parmi lesquels les projets d’habitat de Ralph Erskine ou, plus récemment, BO01 à Malmo, en Suède.

Pour des villes à échelle humaine (Editions Ecosociété, 2013) vient juste d’être traduit pour la première fois en français. C’est une boîte à outils qui propose des observations très pointues sur la manière dont les villes devraient être aménagées. Quelle est votre méthode ?

Avec mon équipe, nous venons juste de terminer un nouveau livre : How to study Public Life (littéralement : comment étudier la vie publique). Nous y décrivons 50 ans de d’avancées dans l’art d’étudier la relation des hommes à l’espace et montrons comment ces recherches peuvent servir de base à la création de nouveaux quartiers ou à l’amélioration de l’existant. Aujourd’hui nous savons beaucoup de choses quant à l’influence du bâti sur les comportements et modes de vie. Quand Jane Jacobs protestait contre le Modernisme et le Motorisme en 1961, on ignorait tout de tels sujets.  La connaissance que nous avons  des villes à vivre a été acquise au gré de 50 ans de recherches, le plus souvent grâce à des observations systématiques. Notre prochain livre raconte tout cela.

Selon vous, quels sujets devraient être considérés en priorité par la planification urbaine ?

Planifier la ville en fonction des usagers devrait être la stratégie principale pour créer des villes animées, attentives à la qualité de vie, à la sécurité, la durabilité et la santé. On aborde ces cinq thématiques si l’on s’occupe en toute priorité des habitants.

Pouvez-vous expliciter vos théories sur l’échelle ?De quelle manière les différentes échelles affectent la manière dont on perçoit l’espace ?

Comme je l’ai déjà mentionné dans Pour des villes à échelle humaine, les groupements humains étaient modelés traditionnellement sur le corps humain, sur nos mouvements et nos sens.

"Avec le Modernisme et le Motorisme, les planificateurs ont entièrement cessé de prendre en compte l’échelle humaine." Jan Gehl, urbaniste

Avec le Modernisme et le Motorisme, les planificateurs ont entièrement cessé de prendre en compte l’échelle humaine. La confusion des échelles a eu cours pendant de nombreuses années – tout est désormais plus grand et plus rapide, mais la taille de l’homme n’a pas changé pour autant. Quand nous partons en vacances, nous cherchons systématiquement des lieux accordés à l’échelle humaine.

La sécurité est aussi l’un des thèmes principaux de la planification urbaine et donne généralement lieu à la vidéosurveillance, aux digicodes, etc. Selon vous, quelles mesures pourraient contribuer à rendre la ville plus sûre ?

Les villes agréables pour les piétons, où les gens vivent dans les rues et se voient face à face sont une très bonne stratégie. Jane Jacobs a écrit sur “les yeux sur la rue”. Selon moi, c’est toujours de cette manière qu’il faut procéder, autant que possible.

Une rue piétonne à Copenhague

Quels grands principes avez-vous appliqués à Copenhague, Melbourne et New-York ? Quel était le but de vos interventions ?

Dans toutes ces villes – et dans bien d’autres – nous avons utilisé les mêmes méthodes : un espace public – une approche de la vie publique. D’abord en étudiant les espaces en eux-mêmes, puis en déterminant quels usages les gens font de ces espaces et enfin, en faisant des recommandations  pour améliorer ces espaces et encourager la vie urbaine.  En ce moment, je suis en train de travailler avec la ville de Moscou en appliquant les mêmes méthodes, bien que les problèmes de circulation y soient particulièrement compliqués.

Diriez-vous que nous sommes à un tournant en terme de planification urbaine, et que le développement durable est sur le point de reconfigurer les villes et de les rendre plus « vivables » ? Comment l’expliquez-vous ?

Dans Pour des villes à échelle humaine, je montre que depuis pendant 50 ans nous n’avons été régis que par deux modèles de planification : le modernisme et l’invasion routière (motorisme). De toute évidence, nous avons désormais un nouveau paradigme : la volonté de créer des villes agréables à vivre, animées, sûres, durables et saines.

"Densifier sans verser dans la grande hauteur demande plus de travail aux architectes, mais produit de meilleures villes. Pour moi, les tours sont une réponse architecturale paresseuse à la densité." Jan Gehl

Selon vous, quels sont les bénéfices et les limites d’un tel changement ?

Un changement qui va dans le sens d’un plus grand respect des citadins et de la biologie humaine est absolument nécessaire.

Vous êtes très sévère avec les tours dans un contexte où la  nécessité de construire des villes durables invite les urbanistes à reconsidérer la question de la densité. Quel est selon vous le problème des tours ?

Il est tout à fait possible de créer une plus grande densité (et nous avons besoin d’une densité supérieure à celle de la plupart des zones récemment loties) sans pour autant construire des forêts de tours. Barcelone est plus dense que Manhattan. Densifier sans verser dans la grande hauteur demande plus de travail aux architectes, mais produit de meilleures villes. Pour moi, les tours sont une réponse architecturale paresseuse à la densité.

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L'intelligence artificielle s’invite dans les agences d'architecture, où ses usages encore limités, soulèvent déjà des questions concrètes quant à son impact sur la fabrique de la ville de demain et le métier d’architecte.


Installée dans le 11e arrondissement de Paris, rue Titon, à quelques pas d’anciennes fabriques industrielles, l’agence Craft architectes compte deux architectes associés entourés d'une équipe de 4 personnes. Aurélien Porcher est l’un d’eux, et travaille principalement en maîtrise d'œuvre pour des équipements publics. Il a très tôt intégré les nouvelles technologies dans sa pratique professionnelle et regarde avec intérêt et vigilance l'arrivée de l'intelligence artificielle. Depuis quelques mois, il utilise régulièrement des outils IA pour l'assister dans son travail : génération d'images, rédaction de descriptifs, transcription et synthèse de réunions de chantier. « Cela nous permet des gains de temps et financiers non négligeables : les deux tiers du temps sur la création d'images et une moindre dépendance aux bureaux d'études et aux économistes, dont nous sommes souvent en attente pour le rendu des descriptifs techniques et qui prennent une part importante de nos honoraires », explique Aurélien Porcher. 

Au sein de l'agence Brenac & Gonzalez & Associés, forte d'une cinquantaine de personnes, Jean-Pierre Lévêque, l'un des cinq associés, raconte une utilisation à la marge, relevant davantage du « gadget » : « Nous utilisons l'IA à deux niveaux : en tant qu'assistant rédactionnel, notamment pour répondre à des appels d'offres, et comme outil réflexif à l'échelle du projet. On va questionner, poser des thématiques sur différentes plateformes comme Midjourney, ChatGPT ou Reve pour nourrir notre réflexion. Mais en aucun cas on lui demande de nous produire des architectures. Les images qui sortent de l'agence sont produites à partir de notre réflexion propre, de nos modélisations, de nos dessins. De la même façon, nous avons une utilisation extrêmement maîtrisée de l'assistance rédactionnelle, en interrogeant les outils y compris sur les biais qu'ils peuvent adopter. »

"En aucun cas on demande à l'IA de nous produire des architectures. Les images qui sortent de l'agence sont produites à partir de notre réflexion propre, de nos modélisations, de nos dessins." Jean-Pierre Lévêque, architecte (agence Brenac & Gonzalez & Associés)

Les usages décrits par ces deux architectes corroborent les résultats de Archigraphie 2024-2026 produite par l'Ordre des architectes, qui compile des données démographiques, sociales et économiques de la profession. L'étude a montré que 19 % des architectes du panel expérimentent l'intelligence artificielle ou collaborent avec une agence ayant investi dans cette technologie. Parmi eux, une grande majorité l'utilisent régulièrement ou occasionnellement pour de la recherche d'information dans le contexte professionnel (81 %) ou du rédactionnel (80 %). Ils sont moins nombreux à y recourir pour de la génération d'image (61 %), et seulement une petite minorité pour de la génération d'objet 3D (22 %) ou de la génération de projet (9 %).

Le risque d'une ville optimisée sans architecte ?

Qu'en est-il à l'échelle de la fabrique urbaine ? Peu d'outils existent à ce stade, et aucun ne semble permettre de piloter intégralement un projet. Un logiciel suscite toutefois quelques inquiétudes : Forma. Développé par Autodesk, il est utilisé en amont des projets pour étudier leurs comportements dans le cadre d'études de capacité et de faisabilité en termes d'ensoleillement, de surface ou de vent. Pour Olivier Celnik, architecte (agence Z.STUDIO), co-référent numérique au sein du Conseil national de l'Ordre des architectes et spécialiste des outils numériques pour l'architecture et la construction,  il est essentiel de distinguer les contextes et les finalités de ses usages. « S’il est utilisé en amont pour faire une première analyse rapide avant de faire appel à des architectes, pourquoi pas, estime l’architecte. Mais si l'idée est de pousser des études de capacité et de faisabilité sans faire appel à un architecte, si des maîtres d'ouvrage, bailleurs ou promoteurs cherchent à optimiser les parcelles et à construire le plus possible en fonction des contraintes réglementaires et techniques, alors c'est plus inquiétant pour la fabrique de la ville, et je pense vraiment que ça va se répandre. Entre ces outils et d'autres qui permettent de dessiner des plans d'appartements dans des surfaces bâties, on peut penser que certains auront l'intention de venir voir des architectes juste pour dessiner des façades et déposer des permis de construire. »

"Entre ces outils et d'autres qui permettent de dessiner des plans d'appartements dans des surfaces bâties, on peut penser que certains auront l'intention de venir voir des architectes juste pour dessiner des façades et déposer des permis de construire." Olivier Celnik, architecte (agence Z.STUDIO)

Selon Jean-Pierre Lévêque, ces appréhensions sont à nuancer : l’architecte estime que les discours sur l'impact de l'IA sont largement exagérés et souvent mal sourcés, les outils existants restant embryonnaires, loin des promesses : « À l'échelle urbaine, l'outil d'IA développé par exemple par la société Buildrz intègre la totalité des PLU français, superposés aux données cadastrales. Leur offre permet de faire des faisabilités sur des parcelles dans toute la France, avec des indicateurs de rentabilité au mètre carré. Cela étant, nous étions bêta-testeurs de ce logiciel. Les faisabilités qu'il produisait ne tenaient absolument aucun compte d'une quelconque habitabilité en termes de logements. Ça donnait des choses complètement aberrantes. À ce stade, c'est un indicateur incapable de transformer cette faisabilité en projet sans l'architecte. »

La responsabilité du projet et le plagiat en question

Cette intégration limitée de l'IA présente des limites réelles qui interrogent la nature même du métier. L'IA ne comprend pas le contexte : normes évolutives mal intégrées, interprétations locales, contraintes techniques propres à chaque projet. « On est dans un secteur où les normes de construction, d’incendie ou d’accessibilité évoluent régulièrement et on se rend compte qu'il y a parfois des ajustements à faire suivant la dernière norme qui a évolué et qui n'est pas forcément prise en compte. Ce qui peut être un appui et une assistance pour des architectes confirmés, qui connaissent le métier et ses prérogatives, peut représenter un risque pour les jeunes professionnels qui pourraient foncer tête baissée en déléguant un certain nombre de tâches à une IA sans détecter les erreurs éventuelles », souligne Aurélien Porcher.

Une prudence partagée par Olivier Celnik, qui pointe la nécessité pour la profession de s'emparer de ce sujet afin de penser les usages de l'IA dans le cadre déontologique de la profession : « Pas d'utilisation sans formation ! C'est tellement facile à utiliser en apparence, mais c'est tellement facile aussi de ne pas bien faire. Il faut s'assurer que c'est cohérent, et ça suppose qu'on sache de quoi il s'agit. Si on se dit que grâce à une IA on peut faire des analyses d'offres, écrire des CCTP (cahier des clauses techniques particulières), faire des calculs de structures, mais que soi-même on n'est pas compétent sur ces sujets, il y a un risque énorme. Si c'est de la conception sur des choses qu'on maîtrise et qu'on peut se dire "oui, je vois que c'est conforme" ou "je vois qu'il y a une anomalie", parce qu'on sait le détecter, c'est différent. Par exemple, si dans le PLU il faut être implanté en retrait de la limite parcellaire et que dans la proposition de l'IA on est collé à la parcelle, nous on sait qu'il faut vérifier ce genre de chose et ça nous saute aux yeux. » 

"Si on se dit que grâce à une IA on peut faire des analyses d'offres, écrire des CCTP (cahier des clauses techniques particulières), faire des calculs de structures, mais que soi-même on n'est pas compétent sur ces sujets, il y a un risque énorme." Olivier Celnik, architecte

Et la responsabilité de l’architecte reste entièrement engagée. « Lorsqu' on est à la tête d'une agence d'architecture et qu'on a des collaborateurs, des stagiaires, des assistants, c'est nous personnellement, en tant que dirigeants, qui sommes responsables de leur production, quoi qu'ils fassent, rappelle Olivier Celnik. C'est exactement pareil avec l'IA, on ne peut pas dire que c'est la faute de l'outil. »

Autre point d’alerte : le risque de plagiat. 48 % des architectes craignent que l'IA augmente le risque de plagiat de leurs travaux, tandis que 38 % redoutent qu'elle puisse un jour remplacer leur rôle, selon l'Archigraphie. L'Ordre des architectes se penche actuellement sur ces questions de droit d'auteur et de plagiat, avec la menace de voir apparaître des formes de façades copiées sur celles d'autres architectes. « L'enjeu est d'alerter les architectes sur leur obligation de respecter le code de déontologie et d'examiner de quelle façon ce code pourrait être mis à mal par une utilisation non réfléchie de l'IA, que ce soit par nous-mêmes, par nos collaborateurs, par nos clients, ou qu'il s'agisse de plagiats que nous commettrions ou dont nous serions victimes. »

Quid du métier d’architecte ?

Enfin, des interrogations se posent plus largement sur l'avenir de la profession. Début avril, une étude de la Coface et de l'Observatoire des emplois menacés et émergents a établi que 16% des emplois en France pourraient être menacés par l'IA et disparaître, et ce principalement dans les grandes métropoles. Les secteurs de l'architecture et de l'ingénierie font partie des plus exposés à l'automatisation par l'IA et donc “à risque” (23.4%). La méthodologie de l’étude a mesuré l’exposition technique des tâches qui composent les métiers à l’automatisation par l’IA et  précise que cela “ ne préjuge ainsi nullement d’un volume de destruction nette d’emplois.” 

Elle a par ailleurs fait réagir Jean-Pierre Lévêque : « Ça m'énerve ! Il y a clairement des professions qui peuvent être mises en danger, mais pas l'architecture. Ce qui me tranquillise par rapport à toutes ces études, c'est qu'il y a une chose que l'IA ne remplacera jamais : l'assurance. Si on fait appel à des architectes, c'est parce qu'ils ont une déontologie, une obligation de formation, une obligation d'assurance. Si vous avez une fuite d'eau, un effondrement, vous pensez qu'on va aller chercher le créateur de l'application IA en responsabilité ? Non, c'est l'architecte qui sera en première ligne. » 

"Si vous avez une fuite d'eau, un effondrement, vous pensez qu'on va aller chercher le créateur de l'application IA en responsabilité ? Non, c'est l'architecte qui sera en première ligne." Jean-Pierre Lévêque, architecte

Les graphistes, perspectivistes ou économistes du bâtiment ont en revanche des inquiétudes réelles à avoir selon les architectes interrogés, sans compter la question de la formation des jeunes architectes. Pour Olivier Celnik : « Comment les jeunes, les juniors, vont-ils se former pour créer des compétences, de l'expérience et devenir seniors si les tâches d'assistanat sont délégués aux outils IA ? Au lieu d'avoir trois stagiaires, on aura un vrai stagiaire et le reste, ce sera de l'IA ? Je sens une vraie menace et je n'ai pas de réponse », avoue-t-il, se disant aujourd'hui davantage inquiet qu'optimiste face aux évolutions potentielles engendrées par le déploiement massif de cette technologie.

Entre usages embryonnaires et questions de fond, l'intelligence artificielle bouscule la profession sans la transformer. Les architectes s'en emparent avec prudence, conscients à la fois de ses apports (gain de temps, ouverture créative) et de ses limites : une technologie qui ne comprend ni le contexte, ni les normes dans leur complexité, ni la responsabilité qui reste, quoi qu'il arrive, celle de l'architecte. Ce qui se joue, peut-être, c'est moins la survie du métier que sa recomposition : vers un architecte plus attentif à ses prérogatives, plus vigilant sur les usages qu'il délègue, et plus attentif à transmettre ce que l'IA ne sait pas encore faire.

20 petites leçons d'économie de matière : un livre pour mieux pratiquer le réemploi

Dans un cours opus illustré, Victor Meesters (Rotor) et Vincent Laureau, architectes, rassemblent 20 études de cas qui offrent autant de “recettes” pour économiser les ressources et matériaux. A travers cette typologie des formes du réemploi, un enjeu : “changer l’architecture par le vocabulaire”. 

La pression sur les ressources et l’état de crise énergétique permanent ont déterminé l’émergence dans l’architecture d’un nouveau pensum : le réemploi des matériaux de construction. Mais cette ambition de bon sens amène son lot de questions et de tâtonnements. Alors, pour guider les professionnels, Victor Meesters et Vincent Laureau, architectes, publiaient il y a quelques semaines un livre de “recettes” à l’attention des professionnels de la maîtrise d'œuvre. 

Nommer les gestes du réemploi

Comme l’explique à la fin le chapitre “genèse du livre”, tout est né d’une invitation faite à Victor Meesters, fondateur du collectif ROTOR, à enseigner le projet d’architecture en master à l’ENSA Paris-Val de Seine. Le réemploi figure parmi les thèmes à aborder, et donne lieu à une série d’exercices où les étudiants découvrent les méthodes, filières professionnelles, et bien sûr contraintes et opportunités liées à cet enjeu. 

Suivent entre 2021 et 2024 des “carnets du réemploi” publiés dans la revue L’architecture d’Aujourd’hui entre 2021 et 2024. Dans la lignée de ces publications, 20 petites leçons d’économie de matière regroupe dans un opus à la modestie assumée les préconisations émises alors. Dessins à l’appui, ses auteurs y décrivent 20 gestes, du plus modeste au plus ambitieux. Au-delà de l’objectif fixé - la préservation des ressources, énergétiques notamment - il s’agit d’entrer dans le détail des opérations, des manières de faire. “Nous posons ici l’hypothèse que pour changer les pratiques architecturales, il convient d’abord d’en définir le vocabulaire”, expliquent les deux auteurs en introduction. (...) Réemployer des matériaux anciens devait donner lieu à la réactivation d’un vocabulaire oublié, tout en ressuscitant des savoir-faire”. 

Renouer avec les gestes anciens pour écrire l’architecture au présent

Ici, l’ambition de mettre des mots sur l’éventail des opérations fondées sur le réemploi donne lieu à 20 notions-clés adossées à des études de cas tout autour du monde. S’y dévoilent des traditions ancestrales, comme le “Hikiya” : née dans l’archipel sismique du Japon, la technique consiste à bâtir sans vis ni clous des édifices en bois entièrement démontables en cas d’incendie. On y trouve aussi des solutions d’inspiration plus inattendues, comme la location de matériaux de construction. Dans tous les cas, le réemploi compose avec diverses contraintes très actuelles, comme la nécessité de mieux isoler thermiquement les bâtiments. Plutôt que de tout benner, Victor Meesters et Vincent Laureau proposent par exemple de “mettre les bâtiments anciens sous cloche”, comme l’a fait notamment Bernard Tschumi sur le site du Fresnoy à Tourcoing, ou de “dissocier les contraintes” en réutilisant comme second peau les fenêtres en simple vitrage. Quelque soit la solution adoptée, le réemploi déjoue les routines architecturales. Il invite par exemple à “concevoir avec l’imprévu”, à rebours des étapes classiques du projet architectural où tout est planifié, ou à pratiquer “l’art d’utiliser les restes” en “sous-cyclant” sur site les inévitables rebuts de tout chantier. A travers les 20 notions abordées, l’ouvrage dessine ainsi une très riche typologie de gestes qui tous composent avec la longue histoire de l’architecture. Signe que le réemploi, loin d’être une mode, fut longtemps la condition partagée de toute construction…  

En savoir plus  

Victor Meesters (Rotor) et Vincent Laureau, 20 petites leçons d’économie de matière, éditions Wild project, collection Villes terrestres, 108 p., 14 €

matali crasset : “Je ne cherche pas à donner des formes, mais à proposer des potentiels et des scénarios de vie”

Designeuse industrielle de formation reconnue au niveau international, matali crasset travaille aux côtés de Philippe Starck avant de créer sa propre structure. La prolifique designer qui a réalisé plus d’une centaine d’objets en design, architecture, art et scénographie, vient de publier une monographie intitulée “autrement” (Editions La Martinière, 2025). Envisagé sous l’angle du design comme une pratique sociale, écologique et anthropologique, son ”livre-manifeste” affirme la singularité de la créatrice : une volonté forte de s’ancrer dans les territoires et de créer du commun. A rebours d’une approche de l'esthétique dite française, elle s’inscrit davantage dans la “pensée française” et propose des espaces et dispositifs ouverts, modulables et flexibles, en réponse à un monde en perpétuel changement et en proie à l'éco-anxiété. Entretien.

Quelle étape marque cette nouvelle publication, treize ans après votre première monographie en 2012 ? Quelle page tourne-t-elle et ouvre-t-elle ?

Cette publication a été difficile pour moi car je n’avais pas regardé ce que j'avais pu faire jusqu'alors. J’étais toujours tournée vers l’avant et vers de nouveaux projets. Cela m’a demandé beaucoup d’efforts, puis j’y ai progressivement pris goût. L’idée était davantage de révéler la singularité des projets, en mettant en avant le travail sur les espaces et les scénarios de vie, plutôt que sur les objets. J’ai donc décidé de montrer principalement des espaces, organisés par thématiques, afin de proposer une nouvelle manière d’appréhender mon travail. Quelques objets apparaissent néanmoins dans un cabinet de curiosités en fin d’ouvrage.

Comment définissez-vous le style matali crasset ?

Je dirais que je n’ai pas de style. Je ne cherche pas à donner des formes, mais à proposer des potentiels et des scénarios de vie. La forme ou l’espace viennent ensuite. Je ne suis pas dans une continuité esthétique ni dans une recherche de sophistication formelle, que l’on pourrait appeler française, mais dans l’intention première de ce que l’espace ou l’objet peut permettre.

Extension imaginée comme une grange en bois, et création de cabanes pour l’aménagement intérieur. Bois issu de la filière tarnaise et panneaux photovoltaïques privilégiés. Atelier Missègle, Burlats, 2023. Crédit photographique : Philippe Piron

Y a-t-il un projet “signature” qui incarne votre approche ?

J’ai du mal à répondre à cette question, car je n’ai pas de projet préféré. Chaque projet est porté par des personnes et des relations sur le long terme. Choisir un projet reviendrait à en privilégier un par rapport à un autre. Certains travaux, notamment autour de l’hospitalité, menés avec des collaborateurs avec lesquels j’ai partagé des parcours durables, illustrent cependant cette démarche d’expérimentation et de singularité.

Comment avez-vous choisi les 80 projets sélectionnés pour composer cette monographie ?  

J’ai souhaité révélé la diversité des projets, tout en laissant au lecteur le soin d’en faire la synthèse. Chaque contexte et chaque commanditaire étant distincts, je ne voulais pas imposer une lecture unique. Je pense néanmoins qu’un état d’esprit et une approche se dégagent. Ce que je voulais montrer, ce sont des prises de position affirmées et la possibilité de faire fonctionner ensemble le social et l’artistique.

La notion d’« habiter le monde » structure l’ouvrage : habiter un espace, un territoire, un collectif, un écosystème, dans une approche réflexive et prospective. Dans quelle mesure le design peut-il réellement impacter et transformer le monde, et qu’est-ce qui lui échappe ?

Il y a beaucoup de choses qui lui échappent, et tant mieux, parce que le design n'est pas là pour réglementer mais au contraire, pour libérer les choses. Je considère le design comme une pratique agile, capable de s’adapter aux enjeux sociaux et écologiques. Le livre est aussi une manière de préparer une autre façon de voir les choses, en se concentrant sur la création de conditions favorables pour être ensemble, faire communauté et s’engager collectivement.

Je considère le design comme une pratique agile, capable de s’adapter aux enjeux sociaux et écologiques.
Au cœur de la Meuse, en Lorraine, réalisation de quatre maisons sylvestres pour Le Vent des Forêts. Le Nichoir, Vent des Forêts, Meuse, 2012. Crédit photographique : Camille Gresset

Qu’est-ce qui vous intéresse le plus dans la conception d’espaces collectifs ?

Je crois que l’on est plus fort ensemble et que l’on s’enrichit collectivement. Dans un contexte d’éco-anxiété, être ensemble permet de se rassurer et de croire à la possibilité de changer les choses. Je travaille sur des scénarios ouverts, des systèmes et des plateformes évolutives qui permettent l’émergence de possibles, y compris imprévus.

Comment vous assurez-vous qu’un projet est “réussi” ? Par exemple, qu'observez-vous chez les usagers qui vous confirment qu’un lieu ou un dispositif fonctionne ?

Je ne travaille jamais seule. Les projets sont conçus avec les commanditaires, des personnes engagées qui habitent les lieux. Des projets expérimentaux qui ne sont pas portés par les usagers ne m’intéressent pas. Il s’agit d’observer ce qui existe déjà dans les relations et les usages, même de manière latente, et de le révéler par un espace, un outil ou un système.

La Maison design pour tous, un projet de maison innovante fabriquée hors site, en bois, accessible, créée pour le bailleur social Vilogia, Watterlos, 2019-2024. Crédit photographique : Maxime Dufour

Dans le champ de l’écologie, comment articulez-vous attention au vivant et aux écosystèmes et contraintes de production ou d’usage ? Pensez-vous que le design peut contribuer à changer nos comportements au quotidien ?

Pour moi, l’écologie n’est pas un dogme mais une prise de conscience. Le design peut aider à sensibiliser, mais surtout à agir. Aujourd’hui, il n’est plus possible de faire comme avant, et les designers peuvent être une force pour orienter autrement les projets. Cette démarche s’inscrit dans une façon de travailler « autrement », que j’ai toujours adoptée, celle qui se rapproche d'un design frugal qui invite à être créatif et actif, loin des approches axées sur le confort. Depuis le départ, j'ai toujours regardé les situations avec un autre regard. Aujourd'hui, ce pas de côté me permet de proposer cet “autrement” et d'entrevoir une vie commune plus sereine.

Aujourd’hui, il n’est plus possible de faire comme avant, et les designers peuvent être une force pour orienter autrement les projets.

Quelle place accordez-vous aux matériaux ?

La question des matériaux intervient plutôt à la fin. Le changement doit être d’abord philosophique et systémique. Ce n’est pas seulement en changeant les matériaux que l’on transforme les choses. Il s’agit de repenser des systèmes complets, et non d’apporter des réponses ponctuelles. Marc Augé dit que le design, c'est l'anthropologie appliquée, et je trouve que c'est très juste. Un anthropologue va trouver un terrain, s'ancrer dans un endroit, regarder comment cela fonctionne et puis trouver. On peut faire une espèce d'analogie avec le travail du designer en arrêtant de faire du design seul pour faire du design en rapport avec un contexte, en rapport avec quelque chose qui se joue et là on est beaucoup plus fort.

Vous envisagez le design comme un moyen de produire des alternatives réelles, sociales et prospectives, face au monde actuel. Vous déclarez dans l’entretien introductif: "Le véritable enjeu, c’est d‘aider à aimer à nouveau notre monde abîmé”. Comment réalisez-vous cette ambition ? En quoi vos projets sont-ils des utopies concrètes ?

Ils cherchent à redonner envie d’être actif, de faire communauté et de restaurer la confiance à des échelles où elle est possible. Les utopies et écotopies nourrissent ma réflexion. L’écriture et les récits me permettent aussi de retrouver une direction et de continuer à avancer dans des périodes de doute. A un moment donné, j'ai même posé le crayon, je me suis dit “je ne dessine plus ni l'objet ni l'espace”. Et là j'ai commencé à écrire et cela m'a réparée. Quand le réel est vraiment difficile à appréhender, l'imaginaire peut nous éclairer et nous redonner l’optimisme dont on a besoin pour avancer et pour continuer à faire des projets.

Dans le cadre de la 13ème Biennale Internationale de Design de Saint-Etienne, “Ressource(s) - Présager demain”, exposition “Nos pieds d'argile, à la recherche d'une habitabilité pragmatique”. La Maison de la restitution, site Le Corbusier, église Saint-Pierre, Firminy, 2025

Aujourd’hui, qu’est-ce qui vous met “en mouvement” dans votre pratique ?

C’est la conviction que nous avons encore une capacité de penser et de nous reconfigurer collectivement. Face aux déséquilibres liés aux outils, notamment l’IA, il s’agit de prendre conscience, de protéger et de réfléchir en profondeur plutôt que de chercher à tout arrêter.

Je privilégie les petites échelles, car ce sont celles où l’on comprend ce qui se joue. Il ne s’agit pas nécessairement de produire de nouveaux objets, mais de questionner leur légitimité. Le design est aujourd’hui à réinventer, tant dans ses pratiques que dans ses terrains d’intervention.

Quels sont les défis pour les designers au regard des enjeux sociaux et environnementaux actuels ?

Je ne crois pas à un modèle unique. La richesse du design réside dans la diversité des sensibilités et des approches. Chaque designer doit approfondir sa propre démarche afin de proposer des réponses adaptées et respectueuses du monde et de ses habitants.

Quels sont vos projets à venir ? Auriez-vous envie d’explorer de nouveaux domaines ou de nouvelles échelles de projets ?

Je privilégie les petites échelles, car ce sont celles où l’on comprend ce qui se joue. Il ne s’agit pas nécessairement de produire de nouveaux objets, mais de questionner leur légitimité. Le design est aujourd’hui à réinventer, tant dans ses pratiques que dans ses terrains d’intervention.

Couverture de autrement, ouvrage publié en novembre 2025 aux éditions La Martinière

Pour aller plus loin

matali crasset, autrement, textes de Geneviève Gallot, Paris, éditions La Martinière, nov. 2025, 112 pages, 32,50 €

Présentation de l'ouvrage sur le site de la maison d'édition ICI