Jean Haëntjens : "si l’on veut s’affranchir de la domination du monde économique, il faut réfléchir à d’autres systèmes de satisfaction et d’autorité"

Écrit par
midi:onze
2020-05-13

Economiste et urbaniste, auteur de nombreux ouvrages dont La ville Frugale (éditions Fyp, 2011), Jean Haëntjens signe aux éditions Rue de l’échiquier Comment l’écologie réinvente la politique. Son ambition : proposer un autre cadre de pensée pour favoriser l’avènement d’une société écologique et humaniste. Entretien.

Votre livre a été imprimé juste avant la crise sanitaire du Covid-19. Quelle lueur cette crise jette-t-elle sur son contenu ?

La crise du Covid-19 ne remet pas en cause la thèse de l’ouvrage – le fait que la prise en compte de la donnée écologique va radicalement changer la façon de penser la politique. La menace sanitaire va certes réduire notre appétit pour les transports collectifs mais elle va en revanche accélérer un mouvement bien identifié dans le livre, que l’on pourrait appeler le « crépuscule des mégapoles ». On voyait déjà mal comment les très grandes villes (10 millions d’habitants et plus) pourraient répondre à la demande d’écologie. Avec la menace sanitaire, il sera encore plus compliqué d’y vivre. C’est notamment le cas de notre Grand Paris. Beaucoup de gens, ceux qui n’ont pas le choix, seront contraints d’y rester. Mais ceux qui ont le choix, notamment les cadres, seront de plus en plus tentés de quitter la capitalepour se réinventer une vie ailleurs, quitte y à perdre en revenu. L’intérêt apporté par la très grande ville – la concentration de “matière grise”, les rencontres impromptues, les évènements, les expositions, les théâtres – s’est parallèlement réduit. Car toutes ces satisfactions sont désormais frappées de quarantaine. Si les cadres font massivement le choix de la santé et de la qualité de vie plutôt que celui de l’effervescence, le centralisme parisien sera sérieusement remis en cause. Le mouvement d’un exode francilien était déjà enclenché. Le Covid 19 sera-t-il la goutte d’eau qui fera déborder un vase déjà bien rempli par les prix de l’immobilier, les gilets jaunes, les grèves des transport et la pollution de l’air ? Nous aurons la réponse dans quelques mois.

Quelle trajectoire, quels constats, quelles expériences, quel contexte, vous ont mené de votre activité d’urbaniste à l’écriture de Comment l’écologie réinvente la politique, qui se présente comme “un manuel de méthode politique” ?

J’ai toujours œuvré dans l’urbanisme et le développement territorial, mais j’y suis venu par l’économie. Or, Comment l’écologie réinvente la politique est un livre qui tente de proposer une alternative au « tout économique ». Le constat de départ, désormais partagé par de nombreux responsables politiques, y compris chez les libéraux, est que la politique a été, depuis trente ans, excessivement dominée par l’économie.

En me demandant ce qui pourrait remplacer l’ « impératif économique » comme fil rouge des politiques publiques, je suis arrivé à la notion de satisfaction. La satisfaction est certes un indicateur très flou, et, contrairement au PIB, impossible à mesurer : Il faut bien admettre que les tentatives visant à corriger le PIB pour essayer d’en faire un indicateur de satisfaction, telles que l’indice de développement humain ou le bonheur intérieur brut, n’ont guère convaincu. Mais ce qui compte selon moi n’est pas de mesurer un hypothétique niveau de satisfaction. C’est plutôt de comprendre comment une société fabrique de la satisfaction, et, éventuellement, selon quelles lois.

"En regardant les systèmes de satisfactions qui se sont succédé au cours des siècles, on découvre qu’ils se sont caractérisés par quatre types de choix principaux : les modes de vie et de consommation, le système productif, la valorisation de capitaux (naturels et culturels), et un système d’autorité." Jean Haëntjens

En fait, pour survivre, pour obtenir l’adhésion de ses membres, toute société doit produire des satisfactions. On pourrait même dire que toute société est un système de satisfaction. C’est particulièrement vrai dans une démocratie. En regardant les systèmes de satisfactions qui se sont succédé au cours des siècles, on découvre qu’ils se sont caractérisés par quatre types de choix principaux : les modes de vie et de consommation, le système productif, la valorisation de capitaux (naturels et culturels), et un système d’autorité. Mon intuition de départ est qu’une société est considérée comme satisfaisante par ses membres quand les choix opérés dans ces quatre domaines – consommation, production, capitaux, autorité - sont à peu près cohérents. Elle produit au contraire de l’insatisfaction quand ces choix deviennent incohérents ou incompatibles. C’est le cas, par exemple, lorsque les nuisances générées par le système productif sont incompatibles avec la demande d’écologie, ou menacent les capitaux considérés comme vitaux pour la survie de la société.

Depuis que les sociétés humaines existent, elles ont spontanément cherché à fabriquer de la cohérence entre les différentes composantes de leur système de satisfaction. Dans une société théocratique, par exemple, on trouve une forte cohérence entre un système d’autorité dominé par le clergé, un capital éthique très valorisé ( textes sacrés, lieux symboliques, lieux de culte…), l’encadrement de la consommation par des règles strictes (comme la charia ou la morale chrétienne) mais aussi l’encadrement du système productif (interdiction, par exemple, du prêt à intérêt par l’Eglise Catholique jusqu’au XVIIe siècle). On retrouve cette même cohérence, mais à chaque fois sous des formes différentes, dans société féodale, dans les cités de la Renaissance, dans la société de Cour, dans la société industrielle du XIX siècle, puis, dans la société de consommation qui s’est développée après 1950.

Si l’on admet que ce dernier modèle apparaît aujourd’hui de moins en moins tenable (pour des raisons à la fois écologiques, sociales et sociétales…) il faut se poser les questions suivantes : par quel autre système de satisfaction cohérent pourrait-il être remplacé ? Quels sont les forces qui pourraient imposer ce remplacement ? En utilisant quels leviers ?

Vous notez dans l’ouvrage que la société de consommation est en passe d’être dépassée par un autre système de satisfaction, que vous nommez cyber consumérisme. Or, il y a pour vous dans cette évolution un danger…

Je me place en cela dans la lignée de mon précédent livre, Comment les géants du numérique veulent gouverner nos villes (éditions rue de l’échiquier, 2018). L’ouvrage décrit la façon dont les géants du numérique tentent d’imposer leur vision de la cité idéale, baptisée smart city. Je me suis efforcé de montrer que leur offre n’est pas seulement technique, mais qu’elle est aussi culturelle, sociétale et politique. Ce qu’ils proposent, c’est un système de satisfaction très cohérent où l’interface numérique joue à la fois le rôle de magasin, de bureau, de banque et d’autorité. Et où il n’y a plus qu’à se laisser guider par les algorithmes qui sont « dans la boite ». Mes observations sur la smart city m’ont donné les bases pour théoriser le cyber capitalisme et le cyber consumérisme qui sont en train de remplacer en douceur la société de consommation. Car la société de consommation avait au moins le mérite, dans sa première version, celle des Trente Glorieuses, de répondre aux attentes d’une très large classe moyenne. Ce n’est plus le cas du modèle cyber-capitaliste, qui tend à creuser l’écart entre les emplois surqualifiés ou surpayés ( geeks, start-upers et autres traders ) et les emplois sous qualifiés et sous payés (les bullshit jobs). De nombreux dirigeants politiques ont cru que le cyber capitalisme permettrait de dépasser ou de renouveler la société de consommation. Ils ont parlé de troisième révolution industrielle,  de start up nation ou de « monde meilleur ». Depuis deux ans, les yeux se dessillent, et l’on découvre que le cyber-capitalisme crée plus de problèmes qu’il n’en résout. Le modèle de société qu’il propose ne profite qu’à un petit nombre de personnes. Il ne tient pas, très loin de là, ses promesses écologiques. Il est surtout de plus en plus déconnecté du monde réel. Il est donc probable qu’il finira par susciter le rejet d’une part croissante de l’opinion. C’est bien ce qui s’est passé à Toronto où, devant la levée de bouclier de l’opinion, Google a du renoncer à construire son modèle de cité idéale.

Lorsque j’ai écrit ce livre sur la smart city, les GAFAM avaient encore relativement bonne presse, même au sein des mouvements écologistes. En trois ans, leur image publique s'est considérablement dégradée. Il y a eu l’affaire Cambridge Analytica, les scandales financiers, les fuites des bénéfices dans les paradis fiscaux, les problèmes sociaux chez Uber ou Amazon.... Les dirigeants politiques ont vraiment commencé à prendre conscience de la menace GAFAM le jour où Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, a annoncé qu’il allait créer sa propre monnaie, le Libra. Un nombre croissant de responsables ont alors réalisé que le cyber capitalisme était en train de prendre la main sur le système économique mondial…

Ne peut-on pas craindre que la crise actuelle précipite l’avènement d’un tel système, au sens où le numérique a largement permis de soutenir l’activité, via le télétravail, la télémédecine ou l’école à distance ?

Attention : il ne faut pas confondre le numérique, qui est une base technologique aux possibilités quasi illimitées, avec les quelques entreprises géantes qui en maîtrisent aujourd’hui les applications les plus stratégiques. C’est une distinction importante. Je ne suis pas du tout technophobe. Comme toute innovation technologique importante, le numérique rebat les cartes, change les modes de vie, les systèmes productifs, les rapports d’autorité. Pour l’instant, il faut reconnaître aux GAFAM le mérite d’avoir su utiliser cette nouvelle carte avec le plus d’intelligence que les dirigeants des Etats. Au point que ceux-ci ont parfois donné l’impression d’être complètement dépassés, allant jusqu’à faire des courbettes insensées aux dirigeants de ces entreprises. Est-ce que les GAFAM s’en tirent mieux que les autres dans la crise actuelle ? Ils ont certes réussi à redorer leur image, mais je ne suis pas convaincu que ce soit décisif. Il est d’ailleurs un peu tôt pour le dire…

Vous prônez une troisième voie : l’écolo-humanisme. Pouvez-vous la décrire, et dire quelle en serait la cohérence ?

Le point de départ est le choix de préserver un capital terrestre, qui est bien sûr naturel (notre planète) mais aussi culturel (la diversité, l’espace public), politique (la démocratie) et éthique (les droits de l’homme). Ce capital terrestre est aujourd’hui menacé par une surexploitation de nos ressources mais aussi par un cyber capitalisme qui s’intéresse principalement aux capitaux virtuels : les images, les artefacts, les signes financiers, les monnaies virtuelles, les algorithmes… Cette notion de capital terrestre, c’est le point d’ ancrage, et tout le reste en découle. Pour atteindre cet objectif, il faudra bien sûr faire évoluer nos modes de vies et de consommation vers des formes moins gourmandes en ressources. Celles-ci pourront être plus économes, mais aussi plus orientées vers des satisfactions sociopolitiques ou culturelles, qui demandent peu de matière. Le système productif devra lui aussi évoluer dans plusieurs directions : changement de filières techniques, recyclage et réparation plutôt que surproduction, mais aussi transformation du travail en création, et de l’emploi en métier. Cette idée a déjà été lancée il y a longtemps par Hannah Arendt, qui proposait de remplacer la société du travail par une société de l’œuvre. Or, une telle évolution est aujourd’hui possible, notamment avec l’appui des technologies numériques. Il y a là tout un champ qui a été relativement peu exploré, et qui correspond du reste à une tendance désormais considérée comme un fait de société : des salariés disposant de « jobs » bien rémunérés dans des entreprises multinationales et qui choisissent de les quitter pour se réaliser dans un travail manuel ou artistique.  Quatrième point : si l’on veut s’affranchir de la domination du monde économique sur le politique, il faut réfléchir à d’autres systèmes d’autorité. Si les écologistes ont compris que le retour au « tout Etat » n’était pas forcément la bonne solution, ils ont été assez peu proposants sur la notion d’autorité, et pour une raison bien connue : c’est qu’ils sont (ou étaient) culturellement allergiques à la notion même d’autorité. Là encore, la question est ouverte. Comment sortir de la trilogie des ordres masculins - les prêtres, les marchands et les guerriers – qui depuis des millénaires gouverne nos sociétés, sans pour autant tomber dans l’anarchie ? Les acteurs culturels ont sûrement une place à prendre. Il y aussi les autorités élémentaires, les cellules familiales, qui ont souvent joué un rôle important dans la structuration des systèmes d’autorité. Et au sein des familles,  il y a la place des femmes qui ont longtemps été évacuées du jeu. Autour de la question du système d’autorité, il y a donc tout un champ à réinventer, en tenant compte à la fois des domaines de compétences, et des échelles de responsabilité (petite et grande entreprise, collectivité locale, région, état ). Une fois posés les quatre choix – capitaux, modes de vie, système productif, système d’autorité – il faut affiner l’épure pour les rendre cohérents. C’est ainsi que l’on pourra proposer un système de satisfaction attractif. Je partage avec Bob Hopkins l’idée qu’on ne changera pas de modèle en proposant la pénitence.

"Le constat important, c’est qu’il plus facile de demander aux gens de modifier leur consommation si on leur offre des satisfactions dans d’autres champs." Jean Haëntjens

Justement, dans votre livre, vous écrivez : “Cette situation de mise en limite (du modèle de la consommation) ouvre un espace pour proposer une mutation des processus, mais elle implique aussi une grande habileté dans la conduite de cette mutation. Si celle-ci est subie, ou imposée trop brutalement, elle poussera très logiquement la société à se raidir et à refuser, au nom du maintien de l’emploi, les évolutions qui s’imposent dans le secteur de l’agriculture, des transports, de l’urbanisme et de l’énergie.” Nous vivons avec la crise sanitaire un moment de suspens, où la consommation a été mise à l’arrêt. Est-ce qu’il n’y a pas là une brèche qui s’ouvre pour repenser notre rapport au temps, au travail, à la consommation ?

Oui peut-être. Si la mise en limite du modèle de consommation est imposée par un événement extérieur, guerre ou épidémie, la population accepte la situation et s’adapte. Mais si elle décidée politiquement, ce n’est pas la même chose. Il y a sans doute des gens chez qui l’expérience du confinement va transformer les représentations et les modes de vie. Le constat important, c’est qu’il plus facile de demander aux gens de modifier leur consommation si on leur offre des satisfactions dans d’autres champs. Ces satisfactions peuvent être liées à l’activité professionnelle ou associative, à la participation à la valorisation d’un capital, à l’implication dans la gestion municipale, à la délibération… Tous ces leviers permettent de réorienter le système de satisfaction sans recourir à la restriction volontaire ou au principe moral, qui risquent vite de dériver vers une approche religieuse de l’écologie. Cela dit, il est vrai que le confinement déplace complètement le système de satisfactions. En cela, il rend possible une remise en cause et libère la réflexion. Par exemple, le télétravail permet à certains de se rendre compte qu’ils sont plus efficaces chez eux, que certaines réunions peuvent être supprimées, que certains rapports hiérarchiques ne sont pas légitimes. La situation va libérer les électrons, mais la question est de voir comment tout cela va se remagnétiser. Pour l’instant, personne n’a la réponse.

Dans votre livre, vous évoquez le rôle de l’Etat dans la conduite du changement, et notamment la nécessité d’investir dans des secteurs stratégiques, tels que le rail. Que pensez-vous des réponses actuellement données par le gouvernement ? Sont-elles de nature à “remagnétiser” la société différemment ?

Pour l’instant, l’enjeu est de sauver les meubles. On réfléchit à court terme, et c’est bien normal : ce n’est pas maintenant qu’on va créer de nouvelles lignes de TGV et de trains régionaux. Je pense cela dit qu’une réflexion se fera. D’ailleurs, elle est déjà engagée. Il y a trois ans, le ministre Emmanuel Macron supprimait les subventions au rail et voulait remplacer les trains par des autocars. Depuis, ce type de décision n’est plus dans l’air du temps. L’absence de limite institutionnelle à l’endettement pourrait rendre possible des investissements à long terme qui auraient pour autre fonction de soutenir une activité du BTP particulièrement frappée par la crise du COVID.

Malgré le covid-19 et la crise économique qui l’accompagne, l’écologie reste l’une des premières préoccupations des Français, selon certains sondages réalisés après le début du confinement. Peut-on en déduire que la société écologique est en train d’émerger, envers et contre tout ?

Si l’on prend les résultats du premier tour des municipales, qui a eu lieu la veille du confinement, on constate qu’à Bordeaux, Lyon, Strasbourg et d’autres grandes villes, les listes écologistes réalisent une nette poussée. C’est une tendance lourde, qui pourrait bien résonner avec le désir sanitaire d’air pur. Il se pourrait aussi que les Parisiens supportent moins bien la pollution urbaine après avoir goûté au chant des oiseaux et au ciel limpide. De plus, il existe désormais un 5e pouvoir, celui de « conseil scientifique ». Or, celui-ci nous explique que la pollution de l’air renforce la sensibilité au covid-19, ce qui est probable. La tolérance des citadins vis à vis de la voiture à carburant fossile pourrait donc se réduire. D’où la nécessité d’aménager des infrastructures alternatives, notamment des pistes cyclables, qui restent très insuffisantes.

La crise sanitaire révèle aussi la profonde crise des autorités politiques, en France du moins. Sur quelles autorités pourra s’appuyer la société pour surmonter la crise et favoriser l’avènement d’une société plus écologique ?

Sur toutes, et sur une répartition des rôles différente. Il faut aussi poser la question de l’échelle. Par exemple, aujourd'hui, l’autorité économique, c’est essentiellement le CAC40 (c’est avec lui que dialogue Bercy), alors qu’on peut imaginer un modèle économique accordant plus de poids aux petites entreprises et aux artisans. Il faut aussi réfléchir à une autre répartition des rôles entre collectivités locales et Etats centralisés. Les autorités à mobiliser sont également culturelles, familiales, et même religieuses. Pour l’instant, les grandes religions ne se sont pas beaucoup impliquées dans la question écologique. En 2015, le Pape François a bien produit sur ce thème l’encyclique Laudate Si, qui, publiée quelques mois avant la conférence de Paris, a été bien accueillie. Mais dans le même temps l’Eglise continue à nier la dimension démographique du défi écologique et reste en conséquence plutôt hostile à la contraception. Il y a peut-être une interpellation à lancer aux autorités religieuses sur la question de l’écologie.

Dans votre livre, vous décrivez aussi l’émergence de la nature comme autorité…

C’est une autorité qui se rappelle parfois brutalement à notre souvenir lorsqu’elle se manifeste par des crues, des canicules ou des ouragans. De là à évoquer les foudres de Jupiter ou à déifier une mythique Gaia, il y a selon moi un pas que, personnellement, je ne franchirai pas. Les idéologies se réclamant de la Nature ont montré qu’elles pouvaient justifier à peu près toutes les dérives, y compris, en invoquant la loi de la sélection naturelle, l’élimination des plus fragiles, l’eugénisme, ou la loi du plus fort. C’est plus en termes de symbolique que le concept de nature est intéressant. Prenons des espaces complètement artificiels, où il n’y a pas d’arbre, comme il en existe dans certaines mégapoles, et qui sont à vivre, particulièrement anxiogènes. Il me semble qu’une présence de la nature est essentielle pour donner du sens à l’existence. C’est de cette manière que je la perçois comme une autorité éthique.

Est-ce la raison pour laquelle vous vous montrez assez critique de la métropolisation, et ne la considérez pas comme une échelle pertinente pour conduire la transition écologique ?  

Il ne faut pas confondre mégapole et métropole. Une métropole comme Lyon, avec ses deux millions d’habitants, est parfaitement capable de conduire une transition écologique et elle est même en avance sur des villes plus petites. A contrario, les mégapoles de plus de dix millions d’habitants auront du mal à relever le défi du climat. Le Grand Paris a atteint une dimension qui est difficilement gérable. J’ai participé, pour la ville de Paris, à une réflexion sur l’autosuffisance énergétique et alimentaire de l’agglomération parisienne. Nous avons vite abouti à la conclusion qu’un tel objectif était hors de portée. Les mégapoles occidentales – New-York, Londres, et Paris – sont aussi les villes qui ont le plus souffert du coronavirus et cela laissera des traces. Selon moi, le modèle urbain de ville globale théorisé par Saskia Sassen en 1992 est incontestablement interrogé. Sa faiblesse n’est pas seulement d’ordre technique, écologique ou sanitaire, elle est aussi politique. Non seulement, il est très difficile de diriger de façon « municipale » une ville qui a la population d’un petit pays, mais un tel pouvoir, s’il réussissait à se constituer, susciterait très vite des craintes des pouvoirs de niveau supérieur. En France, par exemple, on imagine mal qu’un président de la République accepte un jour qu’une agglomération de 12 Millions d’habitants, pesant 30% du PIB national, soit dirigée par un maire de plein exercice. Un tel personnage deviendrait pour lui un rival évident.

"La démondialisation ne se fera pas à la Trump avec des droits de douane et des guerres commerciales, mais en développant les circuits courts énergétiques et alimentaires. Un second levier est celui de la résilience, de la capacité d’une ville à encaisser des chocs." Jean Haëntjens

Vous liez beaucoup la politique écologique des villes à leur autosuffisance énergétique et alimentaire. Pourquoi ?

D’abord parce que les villes s’y intéressent et travaillent dans ce sens. Mais il me semble qu’il y a dans cette quête d'autosuffisance plusieurs leviers intéressants. Le premier d’entre eux est qu’elle confère aux villes qui s’y engagent une indépendance économique : l’énergie constitue 5% du PIB avec les prix actuels. Si l’on intègre 5% de la valeur actuellement importée en la produisant localement, la différence est loin d’être négligeable. C’est très important de réintégrer de la valeur, et c’est ce que font les villes danoises qui produisent et distribuent leur énergie avec un actionnariat obligatoire des habitants. La démondialisation ne se fera pas à la Trump avec des droits de douane et des guerres commerciales, mais en développant les circuits courts énergétiques et alimentaires. Un second levier est celui de la résilience, de la capacité d’une ville à encaisser des chocs. Regardez aujourd’hui Toulouse, qui a tout misé sur l’aéronautique...

Justement, la crise du covid-19 a marqué l’essor des circuits courts alimentaires. Comment l’expliquer ?

Il y a plusieurs facteurs explicatifs. Le premier d’entre eux est qu’il n’est pas très rassurant d’aller faire la queue dans une grande surface. Ensuite, la solidarité et la volonté de faire travailler les acteurs locaux a sûrement joué pendant le confinement. La société a pris conscience qu’elle dépendait des agriculteurs. Là encore, la crise sanitaire a accéléré un mouvement qui était déjà engagé. Le bio est passé de 2 à 10% en dix ans, ce qui est une progression importante. Une autre raison est peut être que le facteur prix était moins pénalisant dans un conteste où l'on ne dépensait plus rien pour la mobilité et les loisirs. A mon sens, il est fondamental de maintenir cette dynamique après la crise sanitaire : à défaut de produire des masques et du gel, il est important qu’on puisse au moins produire localement des fruits et des légumes.

A la fin de votre livre, vous signalez aussi le levier fiscal comme décisif pour favoriser l’avènement d’une société écologique. Pouvez-vous développer cette idée ?

L’histoire des systèmes de satisfactions enseigne que chacun d’eux a inventé son propre système fiscal.  Au XIXe siècle, notre système fiscal s’est construit sur la production industrielle et nous sommes encore un peu dans cette logique. La TVA, qui est apparue après la deuxième guerre mondiale, est ainsi toujours considérée comme un impôt sur la production, puisqu’elle est collectée auprès des entreprises. De ce fait, et bien que disposant de différents taux, elle est très peu utilisée comme un outil pour orienter la consommation vers des secteurs favorables à l’environnement, tels que les énergies renouvelables, l’agriculture bio, la culture, l’architecture, etc. Les quelques tentatives qui ont été proposées pour utiliser la TVA à des fins sanitaires ou écologiques (taxer les sodas, par exemple) ont suscité des levées de bouclier. En France, l’impôt sur la consommation est considéré comme injuste au motif qu’elle n’est pas progressive. C’est selon moi un présupposé idéologique, car cet impôt n’est pas plus injuste que les charges sociales qui taxent le travail et freinent le développement des activités manuelles et des métiers d’entretien ou de réparation. Dans une perspective « écolo-consumériste », il serait plus intelligent de détaxer le travail et de taxer certaines consommations, comme l’achat de voitures. C’est ce qu’on fait certains pays scandinaves comme le Danemark. Le taux de TVA est à 25%, les charges sociales sont faibles. Pourtant, les inégalités y sont plus réduites qu’en France, le bilan écologique est bien meilleur et le taux de chômage est plus faible.

Quels sont les autres leviers selon vous d’une transition vers un système écolo-humaniste ?

Un levier très important est l’organisation de l’espace : une société ne se gère pas seulement par des règles et des lois, mais aussi par la structuration de l’espace et du temps. Pour l’instant, nos dirigeants ignorent ce qui fait la qualité urbanistique d’une cité et intègrent peu cette dimensions dans les politiques publiques. Depuis quarante ans, la France, comme de nombreux autres pays, a délaissé l'aménagement de son territoire et a laissé jouer la loi du marché. On continue ainsi à construire dans une région parisienne saturée au motif que l’on y constate un déficit de logements. Or, beaucoup de sociétés, dont la nôtre, ont su, à certains moments, porter des visions volontaristes de l’aménagement de leur territoire, qui ont été souvent bénéfiques. Pour de nombreux historiens, l’un des atouts qui a permis à l’Empire romain de dominer le monde antique a été l’attention qu’il portait à l’aménagement des territoires conquis. Ils étaient aussitôt maillés par des routes et pourvus de villes dont les forums et les amphithéâtres évoquaient le modèle de la capitale Impériale… Quand on organise l’espace, il se passe quelque chose. Il est certain qu’on ne peut plus le faire de façon régalienne, mais cela reste un levier essentiel lorsque l’on veut changer de paradigme.

En savoir plus :

Jean Haëntjens, Comment l’écologie réinvente la politique - pour une économie des satisfactions, éditions Rue de l’échiquier, Paris. Parution en version numérique le 28 mai 2020.

Le site Internet de Jean Haëntjens : http://www.jeanhaentjens.com

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Face à la défiance des électeurs et à l’abstention croissante, les collectivités locales expérimentent de nouvelles formes de participation. Ces innovations suffiront-elles à revitaliser la démocratie locale ? À l’approche des élections municipales, midi:onze fait le point.

Un essoufflement de la confiance envers la démocratie locale à relativiser 

Plus d’un Français sur deux (55 %) s’est abstenu lors des élections municipales de 2020. Un taux record en hausse de vingt points par rapport à 2014, dans un contexte marqué par la crise sanitaire. Au premier tour des élections régionales de 2021, l’abstention a même atteint 66 %. À cette baisse de participation électorale, s’ajoute une défiance croissante envers les représentants politiques, perçus comme éloignés des préoccupations quotidiennes. Selon la 17e vague du baromètre OpinionWay pour le Cevipof, publiée en février 2026, seulement 22 % des Français déclarent avoir confiance dans la politique. 

Pourtant, ce constat est à nuancer : les acteurs de proximité, comme les maires (60 % de confiance) et les conseils municipaux (58 %), ainsi que les institutions incarnant le soin et la solidarité, conservent un niveau de confiance correct. « même si des réponses techniques peuvent être apportées pour lutter contre l’abstention, le cœur du problème réside dans cette crise de foi républicaine et cette prise de distance avec la chose publique », expliquent Jérôme Fourquet et Jérémie Peltier dans un article de 2021 pour la Fondation Jean-Jaurès, Dès lors, comment remédier à cette désaffection croissante ?

79 % des Français souhaitent un recours plus fréquent au référendum, 77 % sont favorables aux conventions citoyennes et 79 % estiment qu’il faudrait donner plus de pouvoir aux collectivités locales. 

Souvent présentée comme une solution au sentiment d’impuissance citoyenne, la démocratie participative suscite un engouement certain. La demande pour davantage de participation directe est réelle : selon l’enquête du Cevipof précédemment cité et paru en février 2026, 79 % des Français souhaitent un recours plus fréquent au référendum, 77 % sont favorables aux conventions citoyennes et 79 % estiment qu’il faudrait donner plus de pouvoir aux collectivités locales. 

Pour Loïc Blondiau, professeur de science politique à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, la démocratie participative, apparue dans les années 1960 et développée à la fin des années 1990, regroupe l’ensemble des dispositifs visant à associer les citoyens aux processus de décision politique. Cela inclut les réunions publiques, les consultations en ligne, les enquêtes publiques, les conseils de quartier (obligatoires pour les communes de plus de 80 000 habitants), le droit de pétition local, les budgets participatifs, les jurys citoyens ou encore les conseils d’enfants et de jeunes. En 2024, 460 collectivités avaient mis en place des budgets participatifs. À Poitiers, une liste citoyenne élue en 2020 a créé une assemblée citoyenne et populaire, composée notamment de 50 citoyens tirés au sort, autonome pour débattre et voter des propositions soumises au Conseil municipal. Lors de sa première édition en 2023, deux propositions sur la lutte contre les incivilités ont été adoptées, engageant la municipalité à les mettre en œuvre.

La démocratie participative, un symptôme davantage qu’une solution 

Politistes et cofondateurs de Partie Prenante, une agence spécialisée dans les coopérations territoriales, Manon Loisel et Nicolas Rio proposent un point de vue sans détour dans leur essai  au titre sans équivoque :  “ Pour en finir avec la démocratie participative (Edition Textuel, 2024). Pour eux, loin de compenser le déficit de représentativité des élus, la démocratie participative contribue souvent à le maintenir, voire à le renforcer. Ils soulignent que l’essentiel des efforts se concentre sur le format des dispositifs plutôt que sur leurs effets réels. Si la démocratie participative séduit tant les institutions, c’est qu’elle leur permet de reprendre le contrôle sur la participation citoyenne, en gardant la maîtrise du cadre et du déroulement.” 

Un point de vue partagé par Loïc Blondiaux. Dans un article paru sur vie-publique.fr, il souligne que, face à l’érosion de la légitimité des gouvernants, ceux-ci sont contraints de recourir à d’autres modalités de prise de décision pour éviter ou canaliser les conflits avec la population : “L’élévation du niveau d’éducation, l’affaiblissement des corps intermédiaires et la montée des réseaux sociaux ont transformé le contexte de la décision politique, obligeant à repenser l’action publique. À l’échelle locale, de nombreux projets d’aménagement rencontrent désormais l’opposition de riverains qui ne souhaitent pas être impactés négativement par des choix auxquels ils n’ont pas été associés. À l’échelle nationale, des mouvements sociaux récents ont soulevé la question du fonctionnement des institutions de la démocratie représentative à l’image des Gilets jaunes ou des mobilisations en faveur du climat.”

Le dépouillement des votes lors de l'élection municipale de 2020. Credit photo : midionze

Les réponses apportées aux Grand Débat national (décembre 2018 – avril 2019) puis à la Convention citoyenne pour le climat (avril 2019 – juin 2020) ont souvent déçu, renforçant le sentiment que ces consultations ne sont que des formalités. Sherry Arnstein avait théorisé en 1969 une échelle de la participation, distinguant information, consultation, concertation et codécision, le premier niveau étant celui de la manipulation ou de la « non-participation », où l’illusion d’une association des citoyens est donnée sans réel pouvoir.

Au niveau municipal, le taux de participation aux dispositifs est estimé à seulement 1 % de la population.

Aussi, le déficit de représentativité des élus se reproduit au sein de ces nouvelles instances, où les participants, qualifiés de « TLM » (Toujours Les Mêmes), sont majoritairement des hommes CSP+, retraités ou propriétaires. Ceux qui utilisent les outils de la démocratie participative sont en grande majorité ceux qui se présentent aux élections, ceux qui votent et s'impliquent dans la vie locale. Au niveau municipal, le taux de participation aux dispositifs est estimé à seulement 1 % de la population. Par ailleurs, la question des suites données aux consultations reste entière : les propositions demeurent souvent à l’état de projets, sans mise en œuvre concrète. Pour y remédier, Nantes a instauré un droit de suite pour suivre la réalisation des engagements pris.

L’organisation des collectivités et la présidentialisation des institutions locales 

Les solutions proposées par Manon Loisel et Nicolas Rio passent par plusieurs leviers : recueillir les témoignages des publics inaudibles, recourir au tirage au sort en complément du suffrage universel, confronter l’administration à d’autres expertises, s’appuyer sur des contre-pouvoirs et distinguer la fonction de chef de l’exécutif de celle de président de l’assemblée au niveau local. Actuellement, le maire ou le président d’intercommunalité est aussi celui qui préside le conseil municipal ou communautaire, ce qui pose des questions de manque de délibération et de débat contradictoire. Cette concentration des pouvoirs est d’autant plus problématique que l’intercommunalité, renforcée depuis 30 ans par des réformes successives, vise à mutualiser les moyens des communes pour pallier leur morcellement (34 875 communes en 2025). Les fusions entre EPCI (établissements publics de coopération intercommunale) se sont par ailleurs multipliées, passant de 2 601 en 2009 à 1 254 en 2025. 

Les solutions proposées passent par plusieurs leviers : recueillir les témoignages des publics inaudibles, recourir au tirage au sort en complément du suffrage universel, confronter l’administration à d’autres expertises, s’appuyer sur des contre-pouvoirs et distinguer la fonction de chef de l’exécutif de celle de président de l’assemblée au niveau local.

Pourtant, cette évolution suscite des inquiétudes chez les maires, qui craignent une perte d’autonomie, une complexité accrue et un éloignement des décisions locales. Les transferts de compétences, comme ceux relatifs à l’eau ou à l’assainissement, ont été aménagés face aux résistances, tandis que la Cour des comptes et le Sénat pointent des dysfonctionnements : gouvernance peu lisible, prises de décision opaques, sentiment de dépossession des élus et risque d’affaiblissement de la démocratie locale, accentuant la dissociation entre l’action publique (qui se joue au sein des groupements de communes) et la vie démocratique, où les maires restent les élus identifiés par les citoyens.

Dans une société de plus en plus polarisée mais aussi connectée, et ce malgré les inégalités d’accès au numérique, les civic tech (outils numériques de participation citoyenne) ont sans doute un rôle à jouer pour faciliter l’engagement des citoyens les plus désabusés. Cependant, il faut veiller à ne pas tomber dans le « civic washing », où ces outils serviraient davantage à donner une image moderne des institutions qu’à réellement renforcer la participation. Confrontée à des défis multiples, la démocratie locale doit donc trouver un équilibre entre innovation et ancrage dans les réalités territoriales, sous peine de voir se creuser encore davantage le fossé entre les citoyens et leurs représentants.

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Baromètre de la confiance politique CEVIPOF 2026

Tribune de Manon Loisel et Nicolas Rio publiée en 2022 sur Médiacités 

Edith Maruéjouls, géographe du genre : “L’égalité se construit dans des espaces partagés, par l’apprentissage de la négociation, du partage, du renoncement, de la reconnaissance et du conflit.”

Edith Maruéjouls est géographe du genre. En 2014, elle a créé le bureau d’études L’Arobe (l'Atelier Recherche Observatoire Égalité), spécialisé dans l'aménagement égalitaire des espaces et la lutte contre les stéréotypes de genre. Elle a récemment co-écrit avec la designer sociale Célia Ferrer Faire Société égale (éditions Double ponctuation). A mi-chemin de l’essai et du guide pratique, l’ouvrage questionne les inégalités de genre et donne des solutions concrètes en faveur d’une société plus inclusive. Entretien.

Votre bureau d’études vise à proposer des solutions pour créer des espaces égalitaires et inclusifs. Quels types de projets menez-vous au sein de votre bureau d’études ?

Au sein du bureau d’études, nous intervenons sur une grande diversité de projets, mais notre cœur de métier repose sur le travail de terrain, entendu à la fois comme un espace concret et comme une méthodologie. Dès l’origine, nous avons choisi de privilégier des démarches inscrites dans la durée, proches des pratiques professionnelles, des usages quotidiens et des espaces concernés, plutôt que des interventions ponctuelles. Cette approche implique une immersion fine dans les contextes étudiés, par exemple dans le champ scolaire, en travaillant avec les enfants et les adultes présents dans ces espaces. L’entrée par l’espace constitue un levier central, permettant d’ancrer l’analyse dans un territoire autour duquel s’organisent projets, acteurs, métiers et pratiques. Le terrain peut désigner un espace public, une collectivité, une politique sectorielle ou un enjeu politique précis. Notre travail consiste à observer, comprendre les fonctionnements spatiaux et organisationnels et introduire les questions d’égalité de manière contextualisée.

Un de nos principes fondamentaux est d’agir dans les cadres existants, sans attendre des moyens supplémentaires ou des conditions idéales, afin de montrer que l’action est possible avec les ressources disponibles. Les enseignements issus du terrain sont diffusés via la formation, l’accompagnement des professionnels, l’analyse de la commande publique et des interventions dans l’espace public.

Auriez-vous quelques exemples emblématiques de solutions concrètes proposées ?

Un projet emblématique est celui que nous menons avec le département de la Gironde sur la construction de quatorze collèges. L’intervention s’est faite en amont, dès le Programme Technique et Fonctionnel, en introduisant des prescriptions d’aménagement égalitaire : blocs sanitaires mixtes, espaces interstitiels, cantine comme lieu de socialisation. Les équipes d’architectes ont été formées et accompagnées pour intégrer ces enjeux dès la phase de conception. Les projets ont été suivis jusqu’à leur mise en usage, permettant d’observer les effets concrets. L’introduction de sanitaires mixtes constitue un choix novateur, pensant les usagers au-delà de la seule catégorie de sexe et intégrant âges, corps, identités et étapes de la puberté. Ce projet illustre le passage d’un travail centré sur les usages à une intervention sur la valeur structurante de la construction, matérielle et politique, en rendant visibles les enjeux d’égalité dans l’espace bâti. D’autres terrains, comme les équipements sportifs et les espaces de jeu, prolongent ces réflexions sur les inégalités de genre.

"Le terrain montre que les inégalités ne se résument pas à une reproduction sociale, mais relèvent aussi de mécanismes de production actifs. Elles résultent d’actions et de non-actions, et sont modifiables si les acteurs saisissent les leviers existants."

Quels enseignements dressez-vous de votre expérience du terrain sur la persistance des stéréotypes de genre dès l’enfance et l’adolescence ?

Le terrain montre que les inégalités ne se résument pas à une reproduction sociale, mais relèvent aussi de mécanismes de production actifs. Elles résultent d’actions et de non-actions, et sont modifiables si les acteurs saisissent les leviers existants. L’ouvrage Société égale illustre cette conviction : chaque chapitre se conclut par des questions opérationnelles, montrant que l’action est possible avec les ressources et compétences existantes. À l’inverse, l’absence d’intervention maintient les systèmes de domination. Les données de terrain montrent la stabilité remarquable des mécanismes d’inégalités sur plusieurs décennies, tant dans la structuration des relations filles-garçons que dans la construction de la masculinité au sein des groupes de pairs.

Dans quelle mesure l’échelle de la cour d’école est-elle intéressante pour comprendre les mécanismes sociaux plus larges ?

La cour d’école est un espace heuristique pour observer les dynamiques sociales, non pas seulement en tant que lieu de formation des « générations futures », mais par la façon dont les adultes et la société structurent l’enfance. C’est un lieu de relations contraint et régulé, où les enfants partagent temps, espaces et activités. La mixité formelle n’y garantit pas l’égalité réelle : la non-mixité et la « police du genre » s’y installent comme normes ordinaires. L’enjeu central est la hiérarchisation et la reconnaissance des filles comme corps social légitime, capables d’occuper physiquement et symboliquement les lieux. Travailler en faveur de l’égalité implique de permettre aux garçons d’investir des pratiques féminisées et de remettre en question les normes de masculinité. L’égalité ne peut être pensée que dans un seul sens : elle nécessite la transformation conjointe des places, rôles et représentations dès l’enfance.

Toilettes mixtes dans un collège de Gironde
"Dans la cour d'école, la mixité formelle n’y garantit pas l’égalité réelle : la non-mixité et la « police du genre » s’y installent comme normes ordinaires."

A l’échelle de la ville, les enjeux d’égalité et de violences sexistes et sexuelles sont-ils pris en compte à la hauteur des enjeux ?

Les politiques publiques ne sont pas aujourd’hui à la hauteur des enjeux. Néanmoins, certaines collectivités expérimentent et développent des initiatives intéressantes, comme à Nantes qui porte l’ambition de devenir la première ville non-sexiste en 2030 et Poitiers dont la mairie a été élue par un collectif citoyen. Cependant, ces initiatives restent encore peu nombreuses et dispersées. L’absence d’un projet politique global limite l’efficacité. Les questions d’égalité ne peuvent être réduites à des comportements individuels. Faire porter la responsabilité sur les jeunes filles constitue une erreur en leur disant par exemple “Foncez, osez”, car elle ignore les mécanismes cumulatifs d’exclusion et le rôle structurant des adultes.

Les freins actuels tiennent à l’absence de vision politique structurante, de moyens pérennes et de reconnaissance institutionnelle des approches féministes. Les résistances se traduisent par la marginalisation des luttes féministes, l’absence de transmission des savoirs et la montée de discours masculinistes. Les politiques d’égalité et de lutte contre les violences peinent à être intégrées comme paradigme central de l’action publique, contrairement à d’autres cadres largement admis, comme l’écologie ou la lutte contre la pauvreté. La question féministe demeure souvent marginalisée, perçue comme partisane ou illégitime, y compris dans la recherche et les pratiques professionnelles.

"Les politiques d’égalité et de lutte contre les violences peinent à être intégrées comme paradigme central de l’action publique, contrairement à d’autres cadres largement admis, comme l’écologie ou la lutte contre la pauvreté. La question féministe demeure souvent marginalisée, perçue comme partisane ou illégitime, y compris dans la recherche et les pratiques professionnelles."

Quelles sont les conséquences de l’absence d’espaces égalitaires et inclusifs pour la société?

L’hypothèse centrale est que les violences émergent là où la relation à l’autre n’est ni apprise, ni encadrée, ni rendue possible. L’égalité se construit dans des espaces partagés, par l’apprentissage de la négociation, du partage, du renoncement, de la reconnaissance et du conflit. Le conflit encadré structure la relation sociale. Sans encadrement, il produit de la violence. La séparation systématique installe une défiance durable et une violence symbolique.

Travailler en faveur de l’égalité revient à affirmer que la relation entre les sexes est possible et nécessaire, non pour gommer les différences, mais pour construire un espace commun fondé sur la liberté, la confiance et le respect. La généralisation de la séparation dans les moments ordinaires de sociabilité constitue un échec collectif majeur.

Vous avez récemment publié un ouvrage co-écrit avec la designer sociale Célia Ferrer, Faire Société égale après avoir publié en 2022 Faire je(u) égal (éditions Double ponctuation) . Quelle est l’ambition de ce nouveau livre ? 

L’ouvrage Faire Société égale, co-écrit avec Célia Ferrer, s’inscrit dans un temps long de recherche et de terrain. Il vise à donner forme aux paroles recueillies et à rendre hommage aux personnes rencontrées. Le choix d’une écriture à deux voix permet de montrer la pluralité des approches féministes. Structuré autour des droits fondamentaux, le livre interroge les évidences sociales et propose des pistes de transformation accessibles, à partir de questions concrètes. Il aborde des enjeux sociétaux tels que la parentalité, le soin, la pauvreté ou le vieillissement, en affirmant la nécessité de l’engagement. En conclusion, il insiste sur l’importance de projeter des imaginaires positifs et de penser le plaisir collectif d’être ensemble, fondé sur des actes concrets de confiance et de solidarité, comme condition d’un projet de société égalitaire.

En savoir plus

Célia Ferrer et Édith Maruéjouls, Faire société égale : des outils pour agir, éditions Double ponctuation, 2025, 336 pages, 20 euros