« L’urbex nourrit mon besoin de tranquillité » : Entretien avec Chrixcel, photographe et exploratrice urbaine

Écrit par
Stéphanie Lemoine
2023-01-05

Photographe spécialisée dans l’art urbain et autrice de divers ouvrages sur le sujet, Chrixcel est aussi férue d’urbex. Pour midionze, elle revient sur cette pratique découverte en 2009, et qui l’a amenée à explorer plusieurs centaines de sites abandonnés en Europe…

Pouvez-vous tout d’abord définir l’urbex et circonscrire la pratique qu’il désigne ?

Le mot urbex est la contraction de « urban exploration ». L’expression a été popularisée par Jeff Chapman, un explorateur urbain qui a écrit un livre sur le sujet sous le pseudonyme de Ninjalicious. Elle désigne le fait de s’introduire dans des lieux abandonnés sans effraction, mais avec tous les risques physiques et légaux que cela implique. Il s’agit en effet d’endroits qui ne sont pas censés être visités, car ce sont des propriétés privées, parfois en mauvais état et difficiles d’accès. L’urbex a plusieurs branches. Il y a ceux qui visitent des espaces abandonnés pour y chercher une certaine solitude et s’imprégner des lieux. Beaucoup prennent des photos, si bien que la plus grosse communauté d’explorateurs urbains est constituée de photographes. Mais la pratique regroupe aussi toute une population qui pratique le paintball ou des jeux de guerre, sans parler des squatteurs.

Depuis quand pratiquez-vous l’urbex ? Et pour quelles raisons ?

J’ai toujours aimé l’architecture, et tout particulièrement l’architecture religieuse. Je ne saurais pas dire de quand date ma fascination pour les coupoles des églises. J’ai commencé l’urbex en 2009. Je suis tombée dedans grâce au graffiti, en visitant l’usine de Palaiseau qui était un « hall of fame » en Essonne, et où j’allais prendre en photo des graffitis. Ma pratique s’est affinée au fil du temps : j’ai commencé à être plus difficile sur les sites visités. Maintenant, je fais de l’urbex sans forcément chercher des graffitis.

Combien de sites avez-vous visités ?

Je n’ai pas compté, mais je dirais qu’il y en a plusieurs centaines…

Existe-t-il une typologie des sites courus par les explorateurs urbains ?

Cette typologie existe, avec des termes qui ont été inventés tout spécialement. On parle de rurex pour tous les bâtiments ruraux : fermes, maisons de maître, anciennes écuries, etc. Il y a aussi le voiturex, qui désigne l’exploration de spots dédiés aux voitures. Il existe par exemple deux lieux incroyables de ce type en Lorraine : ce sont des entrepôts de voitures anciennes en train de rouiller pour l’éternité. Certains privilégient aussi l’indus, soit l’exploration de bâtiments industriels. Il en existe beaucoup en Lorraine et en Belgique, mais d’une manière générale, le patrimoine architectural industriel en déshérence est assez impressionnant. Ce sont des sites dangereux parce que pollués. Tu as aussi tout ce que j’appelle les résidences secondaires, avec beaucoup de guillemets, car ce ne sont pas toujours des lieux abandonnés. Maintenant que l’urbex est mainstream, certains postent en effet des photos de maisons qui passent pour désaffectées, mais ne présentent pas forcément de marques de déclin, de « decay ». Le decay est une catégorie en soi, et désigne la recherche de traces d’usure. Enfin, les urbexeurs visitent d’anciennes administrations, des écoles, des couvents et autres édifices religieux, des orphelinats, etc. En Belgique par exemple, je me souviens du château Miranda qui a été rasé. C’était un vrai château où la SNCB avait logé une colonie de vacances.

Un hôpital psychiatrique en Italie, 2019. Crédit photo : Chrixcel


Pourrait-on établir une dernière catégorie, qui regrouperait la visite de zones d’exclusion, très brutalement abandonnées, telles que Tchernobyl ou Fukushima ?

Dans l’ouvrage qu’il a consacré au sujet, Nicolas Offenstadt établit une distinction entre urbex et infiltration. A Fukushima, on ne peut vraiment pas visiter la zone, même en touriste, contrairement à Tchernobyl où il existe carrément des tour operators. À Tchernobyl, on est à la frontière car il y a aussi de rares habitants qui vivent dans la zone, à leurs risques et périls. Mais là-bas, il y a tout un business qui selon moi n’est plus de l’urbex…

L’urbex est-il nécessairement gratuit ?

Entre le goût de l’interdit et le refus de la consommation, il règne un état d’esprit particulier chez les explorateurs urbains qui fait que l’urbex n’est pas du tourisme. L’urbex donne un sentiment de liberté totale, qui s’accompagne d’une certaine dose d’adrénaline, de peur, parce qu’on peut faire des mauvaises rencontres, tomber dans un trou, se blesser... Ce sont des sensations qu’on ne trouve plus dans les visites guidées, où l’on redevient un touriste lambda. On n’est plus du tout dans la transgression, qui est fondamentale dans l’urbex, et fait partie de son intérêt. Avec la peur, elle est une composante de l’expérience. La peur rend vivant, libère des hormones spécifiques, très différentes de celles que tu sécrètes quand tu es safe. Pour autant, l’urbex ne se résume pas à la transgression : il témoigne aussi très souvent d’un intérêt pour un patrimoine perdu, délaissé. Or, certains amoureux du patrimoine n’ont pas forcément envie de jouer les rebelles, et certains ne le peuvent pas, car il faut une bonne condition physique pour faire de l’urbex…

Cette condition explique-t-elle aussi la faible part des femmes chez les explorateurs urbains ?

L’urbex est une pratique que tout le monde ne peut pas se permettre. Par exemple, j’imagine qu’on ne l’aborde de la même manière quand on a trois enfants. Une femme qui a des responsabilités familiales n’aspire pas forcément à la même prise de risques. Pour faire de l’urbex, il faut quand même être libre de ses mouvements, ce qui équivaut le plus souvent, mais pas toujours, à ne pas avoir d’enfants à charge.

Italie, 2021. Modèle : modèle Floriane Slezarski. Crédit photo : Chrixcel.


Même si les femmes sont minoritaires dans l'urbex, certaines d'entre elles n'hésitent pas à braver tous les risques pour visiter des lieux à l'abandon.

Quels sont les « hot spots » de l’urbex ?

Il y a une espèce de mode dans les spots. Il y avait le château secret, mais qui n’était plus très secret, dans la Nièvre, désormais fermé car il a été racheté. Tout le monde se le passait, et il y avait même des sites Internet qui en vendaient les coordonnées GPS. Mais comme ce sont des communautés où tout le monde se connaît, dès qu’un lieu sort, tu peux être sûr qu’il va être visité par plein de gens. On évite de diffuser les adresses pour préserver les lieux. Le château que je viens d’évoquer, je l’ai visité deux fois, et il a été dépouillé.

Ça contrevient un peu à la règle de l’urbex, selon laquelle on ne laisse pas de traces sinon des empreintes de pas, et on ne prend rien si ce n’est des photos…

Oui. Mais il faut dire que dans certains lieux, on est très mal à l’aise car ils sont saturés d’objets, d’amoncellements, comme si leur propriétaire avait été frappé du syndrome de Diogène. La tentation d’y prélever un souvenir titille un peu. J’avoue que j’ai parfois ramené des livres de mes explorations. On trouve parfois des bibliothèques entières, et on se dit que les livres vont de toute façon finir à la poubelle ou chez Emmaüs. Cela dit, il y a un degré dans les prélèvements : ce n’est pas la même chose de prendre un livre ou une armoire entière. Mais il est indéniable qu’il y a tout un business autour de ces lieux. Dans le fameux château dans la Nièvre, il y avait 5 ou 6 machines à coudre Singer, qui disparaissaient à vue d’œil.

Outre ce château, quels sont les lieux qui vous ont le plus marquée ?

Je parlerais plus d’un pays que d’un lieu spécifique, que j’ai découvert en 2019 : l’Italie. J’en ai commencé l’exploration à Turin, et j’ai pris une grosse claque car on n’est plus dans les mêmes décors. En Italie, le patrimoine abandonné est absolument fabuleux, car l’art et l’artisanat sont omniprésents. Ma première visite a été un hôpital psychiatrique pour enfants qui se trouve dans la province de Turin. Ce sont des lieux assez poignants. J’y ai aussi découvert tout un panel de villas incroyables. Il y a aussi l’usine Oculus tower pas loin de Ferrare. C’est une ancienne distillerie Martini, on y entre très facilement, le lieu est en chantier, et c’est comme une espèce de cathédrale industrielle, où la coupole a un toit et des structures eiffeliennes. C’est un lieu très iconique en Italie, assez connu.

L'oculus tower, Italie, 2021 Chrixcel
L'oculus tower, Italie, 2021. Crédit photo : Chrixcel


Pratiquez-vous l’urbex seule ou en groupe ?

Ça dépend, mais généralement, nous ne sommes pas plus de 4. J’ai aussi entraîné une collègue de travail dans mes aventures. Elle voyait mes photos et avait ce petit côté aventurier au fond d’elle. Quand on est allées à Turin, ça a été le crash test. Il peut y avoir des appréhensions à faire une activité illégale, et elle est tombée dedans comme moi – et de plus elle est une photographe de talent. Depuis, elle est devenue mon modèle, et nous nous prenons en photo ensemble dans les lieux. Je trouve que cette démarche s’apparente un peu à un tag : ça revient à laisser une trace de nous dans les lieux, pour les regarder plus tard, quand nous serons nous-mêmes décrépites ! Je trouve que ça donne une autre dimension au lieu, ça le rend plus vivant.

Pouvez-vous décrire la communauté des explorateurs urbains ?

Il y a plusieurs communautés d’urbexeurs. Il y a des camps et des clans, comme dans le graffiti. Il y a des gens qui sont plus respectueux des lieux, et fondent l’urbex sur le plaisir qu’ils ont à les visiter. Ces pratiquants-là sont généralement plus axés sur les photos qualitatives. Ils se repèrent, se retrouvent et se rencontrent, soit en ligne, soit directement sur les spots. On se donne des conseils techniques, on compare nos appareils, nos outils photographiques. Il y aurait une autre communauté, souvent plus jeune, qui est plus dans le sensationnel, avec des photos sur boostées, prises au téléphone. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait vraiment un entre deux. Ensuite, on trouve différents styles : celle qui emmène sa chienne partout, celle qui fait du nurbex, d’autres font du bondage, bref tout un tas de sous-communautés. L’urbex se prête à beaucoup de mises en scène qui créent autant de sous-catégories. J’ai l’impression qu’il y a aussi des différences entre pays : en Belgique ou en Italie, on n’a aucun souci à t’indiquer des spots, alors qu’en France on est plus méfiant. En tous cas, il y a un vrai enjeu en termes de spots, d’adresses… Plus un spot est rare, plus il génère de compétition…

Au-delà de la photographie, de la collecte de graffitis, qu'allez-vous chercher dans ces lieux abandonnés ?

Il y a quelque chose de l’ordre du mental. Ce que je trouve très apaisant dans cette pratique, c’est qu’elle nourrit un besoin de solitude. Quand je pratique l’urbex et qu’on est 3 ou 4, j’aime bien partir de mon côté pour explorer à mon rythme, sans personne collé à mes basques. J’aime m’imprégner de ces lieux toute seule. Quand on est avec quelqu’un, il me semble qu’on rate des informations, des ressentis. Étant de nature assez contemplative, je retrouve dans cette pratique en solitaire une forme de méditation. Il y a souvent quelque chose relaxant dans ces lieux, même s’il y a parfois des lieux plus pesants, sans qu’on sache pourquoi : est-ce parce qu’il y des odeurs, des bruits ? On ressent parfois des sensations physiques désagréables, notamment quand tu entres dans une pièce où il y a des produits chimiques. Il y a aussi des sensations physiques de ne pas être à l’aise sur un plancher qui craque et au travers duquel tu peux passer. Une fois, on était deux dans une maison qui avait brûlé, et d’autres explorateurs avaient installé une échelle en métal à cheval sur les marches d’un escalier. J’y suis passée, mais je n’étais pas à l’aise, il y avait deux trois mètres de vide en dessous. Et parfois, quelque chose vous saisit qui est de l’ordre de l’irrationnel. Je me souviens d’une maison en Belgique, où je me suis demandé ce qui avait pu se passer. Quand j’en suis sortie, je n’étais vraiment pas bien. C’était une ferme en Flandres, dans un quartier très propret, avec des petites maisons bien alignées. Le spot était comme une verrue, en vente depuis 20 ans, et personne ne l’achetait, sans qu’on sache pourquoi. En le visitant, j’avais mal au crâne, il y avait des odeurs bizarres, plein de choses étranges… Je ne suis pas trop dans le paranormal, mais je pense que certaines choses peuvent rester imprégnées dans les murs.

L’urbex est une pratique codifiée, régie par des règles de conduite. Quelles sont-elles et comment se sont-elles forgées ?

Je me réfère surtout à ce que dit Ninjalicious : ne rien laisser sinon des empreintes de pas, et ne prendre que des photos. On évite de casser, d’entrer par effraction. Mais il y a toujours des gens qui sont tellement prêts à entrer qu’on est contents qu’ils vous en facilitent l’accès. Je me souviens du bureau central en Lorraine. Les deux gros barreaux en fer avaient été sciés et on a pu entrer grâce à cela. On ne fait pas d’effraction mais ça nous arrange bien que certains le fassent pour nous.

l'urbex en Italie permet de découvrir des sites imprégnés d'art
Une cimenterie en Italie, 2020. Crédit photo : Chrixcel


Une visite n’est pas le produit du hasard. Quelles sont les étapes et précautions que l’on doit prendre avant de visiter un lieu ?

Déjà, s'assurer que le lieu existe toujours ! Ça m’est déjà arrivé pour une église en Flandres, que j’avais repérée sur Internet. Quand je suis arrivée, les tractopelles étaient là, en train de la détruire. Pour repérer un lieu, on travaille avec Google maps. Une fois le lieu repéré, on cherche des contacts sur place qui nous indiquent comment pénétrer à l’intérieur et nous donnent des conseils et des mises en garde. Il faut avoir des indications sur l’heure idéale où entrer pour ne pas se faire répérer. Il y a donc toute une préparation sur le repérage des coordonnées GPS et le contexte sur place…

Est-ce que cette préparation, qui mobilise des outils numériques, peut expliquer que l’urbex jouisse d’une faveur somme toute récente ?

En effet, j’ai l’impression qu’il y a une recrudescence de pratiquants depuis 5 ans. Quand j’ai commencé il y a dix ans, ce n’était pas aussi mainstream. C’est exponentiel car il y a toute une communauté de YouTubeurs, de jeunes qui font des vidéos à sensation avec du placement de produits. C’est devenu un business, une activité cool à faire, et plus du tout cachée. Je pense que c’est lié à l’engouement pour la photo d’urbex. Sur YellowKorner, qui est (selon moi !) un peu le IKEA de la photo, on retrouve des tirages d’urbex à mettre aux murs chez soi. Les magazines en parlent beaucoup, la bibliographie est croissante, et beaucoup de sites Internet se sont spécialisés sur le sujet… Idem sur Instagram et Pinterest, où l’on trouve énormément de matière…

Quelles sont selon vous les conséquences de cette expansion ?

Ce que j’observe, c’est que ce n’est pas très bon pour les spots, qui sont déjà fragiles. Comme il y a de plus en plus d’adresses qui circulent, les spots sont ravagés, taggués. On soupçonne que certains urbexeurs à l’affût des exclusivités tagguent les lieux pour dire qu’ils étaient les premiers et empêcher les suivants d’avoir des photos semblables. La photo va primer sur la beauté du lieu et sur son respect…

En même temps, vous êtes arrivée à l’urbex par le graffiti…

C’est vrai. Il y a sans doute quelque chose de paradoxal, mais pour moi et pour beaucoup il y a des lieux « graffables », et d’autres qui ne le sont pas… La communauté urbex est généralement respectueuse des lieux et attachée à leur histoire. Chez l’urbexeur qui aime l’histoire, la notion patrimoniale est importante, et le graffiti n’a pas forcément sa place dans ces espaces-là…

Est-ce qu’il y a chez beaucoup d’explorateurs urbains cette dimension patrimoniale, cette volonté de sonder la mémoire d’un lieu…

Oui. A titre personnel, je ne le fais pas bien car je n’en ai pas le temps, mais j’admire le travail de Janine Pendleton, qui est paléontologue et pratique l’urbex de façon très méticuleuse. Elle a un blog qu’elle alimente, elle cherche, enquête, fouine, et sublime chaque lieu avec des anecdotes. Pour moi, c’est de l’archéologie, elle fait revivre les lieux. D’autres, comme Nicolas Offenstadt, sont très attachés à l’histoire. C’est d’ailleurs lui qui a organisé le premier colloque universitaire sur l’urbex. Certains mettent en avant la transformation des lieux abandonnés, leur réhabilitation en espaces dédiés au tourisme. Par exemple, Aude Le Gallou développe l’aspect géographique de l’urbex, mais s’intéresse à plein d’autres choses, comme le business des coordonnées GPS.

La plus grosse communauté d’explorateurs urbains, vous l'avez dit, est constituée de photographes. Quelle serait la singularité de votre regard photographique ?

C’est difficile à dire, car on est un peu noyés dans une masse de photos. Je vais peut-être plus aller dans le détail, quand beaucoup de photographes, comme Romain Meffre et Yves Marchand, ont tendance à prendre en photo tout l’espace, au grand-angle. J’aime particulièrement faire des focus, mais je ne suis pas la seule. L’une des méthodes de publication qui me distingue est de les ordonner sur Instagram en mosaïques plus ou moins cohérentes en termes de textures, de thématiques et de formes…

Une mosaïque photographique de textures. Crédit photo : Chrixcel


Cette manière de composer vos photos laisse entendre qu’il y a dans l’urgence quelque chose de l’ordre de la collection. Faire de l’urbex, est-ce collectionner des lieux ?

Oui, c’est d’ailleurs la même chose avec le street art. Je le « chasse » en collectionneuse, comme d’autres d’ailleurs… C’est l’une des composantes de l’esprit photographique, et le principe de la série. Quand je fais une série, je fais de la collecte, en plus de la collection. C’est un peu comme si tu collectais des échantillons de réalité, que tu matérialises par l’image. Tu joues ensuite avec des structures, des couleurs, tu assembles selon ta propre sensibilité…

Y a-t-il aussi une volonté de fixer, de conserver une trace, un souvenir, d’espaces voués à la disparition ou à la transformation…

Tout à fait, il y a cette idée de conservation, de postérité, et elle d’autant plus facilitée qu’on est à l’ère du digital et qu’on peut conserver des traces numériques plus facilement que des traces sur papier…

Pour en savoir plus :

Bibliographie sélective de Chrixcel :

Vanités urbaines, Paris, éditions Critères, 2015, 192 pages, 29 €

Avec Codex Urbanus :

Le Bestiaire fantastique du Street art, Paris, éditions Alternatives, 2018, 240 pages, 30 €

Street illusions, Paris, éditions Alternatives, 2020, 240 pages, 29,90 €

Avec Thom Thom :

Guide du Street art à Paris, Paris, éditions Alternatives, 2022, 160 pages, 13,50 €

Compte Instagram : @chrixcel

*Le portrait de Chrixcel qui figure en ouverture de cet entretien a été pris par Floriane Slezarski dans une villa en Italie, 2022.

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Comment le sport a-t-il investi l'espace public au fil du temps ? 

Le sport moderne apparaît au milieu du XIXe siècle, dans un contexte où les États-nations veulent produire des espaces contrôlés : il s'agit d'investir les corps pour mieux les gérer et les rendre mobilisables. Ce mouvement naît d'abord dans le monde germanophone, avec une perspective hygiéniste qui transforme la société et l'espace public. La défaite de 1870 contre la Prusse agit comme un détonateur en France : il faut développer des pratiques corporelles permettant de mobiliser rapidement des individus en cas de conflit. C'est de là que naît l'éducation physique en France, en s'inspirant de la gymnastique allemande.

En parallèle, les sports anglais se développent dans les public schools, portés par une nouvelle élite sociale qui a besoin d'incarner son nouveau statut par un nouveau rapport au corps avec des pratiques pensées à l'origine pour de jeunes garçons.

Deux courants s'affrontent ensuite en France au tournant du XXe siècle : les hébéristes, portés par Georges Hébert, qui défendent une éducation physique à vocation sanitaire et naturaliste, et le mouvement coubertiniste issu des idées de Pierre de Coubertin, plus tourné vers le sport de haut niveau et la compétition, hérité du modèle anglais. C'est finalement la vision de Coubertin qui l'emporte sur le plan organisationnel avec les grandes compétitions sportives tandis qu'Hébert s'impose davantage dans le champ éducatif et dans la gouvernance de l'État. Les deux héritages ont perduré : aujourd'hui encore, les critiques adressées au sport de haut niveau (excès, dérive vers la performance pure) viennent souvent de cet héritage hébertiste.

Ces logiques ont produit des effets sur deux plans : un corps normé porté par les élites sociales et l'émergence du professionnalisme dans les classes populaires qui représente une bataille politique et syndicale gagnée par les classes ouvrières via le sport.

Les quartiers prioritaires sont sous-équipés en équipements sportifs par rapport au reste du territoire et pourtant, une étude de décembre 2025 de l'ONPV (Observatoire national de la politique de la ville) montre que 99 % des habitants de QPV ont un équipement à moins de 15 minutes à pied. Comment expliquez-vous ce paradoxe ? Qu'est-ce que ces chiffres nous disent vraiment des inégalités territoriales ? 

À partir des années 1980, le sport prend une place importante dans les politiques de la ville, en réponse notamment aux émeutes urbaines de l'époque avec l'idée qu'un corps « contrôlé » par le sport est un corps plus calme.

Il y a une vraie disparité dans la nature des équipements : les piscines, dont le coût d'entretien augmente, sont de moins en moins accessibles dans les quartiers populaires. On observe une forte concentration de terrains de football, de city-stades, d'équipements à faible coût d'entretien, tandis que les espaces plus favorisés disposent davantage d'équipements privés.

Produire un équipement dans un territoire n'est qu'une première étape : il faut que les habitants se l'approprient, ce qui suppose que la pratique associée ait une résonance sociale dans leur environnement. Le terrain de tennis en est un bon exemple. Il est presque aussi présent en nombre que le terrain de football en France, mais très peu de joueurs de tennis issus des quartiers populaires accèdent à l'élite car la pratique mobilise des ressources sociales et symboliques qui la rendent moins « signifiante » dans certains territoires.

Les programmes sportifs de prévention de la délinquance fonctionnent-ils vraiment ?

Plus ou moins. Un club de rugby comme celui de Massy, dans l'Essonne, a permis l'émergence d'une élite sportive locale tout en jouant un rôle social dans la ville. Mais dans l'ensemble, ces politiques répondent davantage à une logique de gestion des tensions urbaines qu'à un objectif social pleinement assumé et certains quartiers restent très enclavés. Un fait est d’ailleurs révélateur : lors des émeutes de 2005, les premiers équipements touchés ont été les gymnases et les écoles.

Comment les habitants se réapproprient-ils l'espace public par eux-mêmes, via le foot de rue ou d'autres pratiques informelles ?

C'est justement un moyen de se réapproprier l'espace public, et d'exister en dehors du sport institutionnel. On observe l'émergence de nouvelles pratiques comme le street workout par exemple, qui part souvent d'un simple mobilier urbain avant qu'une véritable infrastructure ne se développe autour. Cela relève d'une forme de résistance par le corps, avec des points de comparaison historiques : la capoeira, au Brésil, procède du même geste dans un contexte social et politique encore plus marqué par la domination avec cette l'idée que l’on peut se réapproprier son propre corps comme acte de résistance. Le parkour répond à une logique similaire : des individus ségrégués dans un espace se le réapproprient de manière différente, en s'inspirant aussi d'autres cultures.

Comment les clubs sportifs locaux participent-ils à la construction d'une identité d’un quartier ou d’une ville ? 

Le système sportif français répond à une logique pyramidale : le grand champion vient de la base, pas d’ailleurs. Le sport engage une pratique démocratique où l’on va chercher les talents à la base pour en faire une élite. Les clubs répondent à cette exigence de démocratisation des pratiques, et créent à ce titre du tissu social et de la quotidienneté : ce sont des espaces où les gens se retrouvent, avec une dimension de protection et de reconnaissance qui dépasse la seule pratique sportive.

Y a-t-il une hiérarchie des corps « légitimes » à pratiquer un sport dans l'espace public ? Un joggeur en centre-ville et un jeune qui joue au foot en bas d'une tour sont-ils perçus de la même façon ?

Oui, bien sûr, mais elle dépend des espaces, les représentations n'étant pas les mêmes partout. Il y a une injonction normative très forte, véhiculée notamment par le champ médiatique et publicitaire, qui valorise des corps ultra-performants et très normés.

L'espace du travail détermine aussi fortement ce que doit être un corps. Un cadre supérieur, par le rythme même de son travail, doit avoir un corps qui « s'économise » : mince, endurant, jamais trop marqué, parce qu'un corps trop visible est perçu comme un corps qui « consomme trop ». Le rythme de ce travail n'est pas intense par sa dureté physique, mais par sa cadence : il faut être mobilisable et productif en permanence. À l'inverse, un corps ouvrier a besoin d'une puissance plus importante, avec le risque d'être davantage exposé et « abîmé ».

Vous avez travaillé sur la question raciale dans le rugby. Quels ont été les principaux enseignements lors de votre travail de recherche ?

Le rugby porte un imaginaire fortement lié au Sud-Ouest de la France. Mon travail de thèse porte sur des terrains éloignés de cet imaginaire, notamment en Seine-Saint-Denis. Historiquement, le rugby s'est d'abord implanté au nord (Le Racing et Stade français sont liés aux lycées Henri-IV et Saint-Louis), avant de s'enraciner dans le Sud-Ouest, porté par des élites laïques locales plutôt que par les patronages catholiques.

Aujourd'hui, les postes de jeu sont souvent distribués selon des lignes ethno-raciales : les postes d'engagement physique reviennent plus fréquemment aux joueurs racisés, souvent réorientés vers le rugby après avoir été écartés d'autres sports pour des raisons de gabarit, tandis que les postes de lecture du jeu restent davantage occupés par des joueurs blancs du Sud-Ouest. Ce phénomène est désigné dans la littérature anglo-saxonne sous le terme de stacking racial.

Sur le terrain, un joueur racisé qui encaisse un coup sans réagir est souvent jugé « naïf » tactiquement alors que cette absence de réaction répond à une logique économique concrète (un carton, en catégorie semi-amateur, peut coûter plusieurs centaines d'euros de prime de match).

Comment les normes de genre structurent-elles l'usage des espaces sportifs ? 

Les garçons occupent traditionnellement bien davantage l'espace public et la rue que les filles. Un microprocessus de légitimité fait qu'à mesure que les garçons sont plus nombreux dans un espace, les filles s'y sentent moins légitimes et l’investissent moins, ce qui les pousse parfois à constituer des collectifs entre elles pour se réapproprier des espaces sportifs,  une stratégie souvent mal comprise et taxée, à tort, de communautarisme, comme par exemple lors des 3e mi-temps dans le rugby fémimin où les hommes sont généralement évincés.

Il existe une orientation genrée en amont des pratiques, qui tient à un apprentissage du dégoût plutôt qu'à un choix positif. L’exemple de l'équitation est significatif. Cette discipline est très féminisée en pratique de loisir, mais l’élite sportive est majoritairement masculine. En cause, une socialisation différenciée à l'entraînement car les garçons consacrent davantage de temps au travail technique avec le cheval, les filles davantage de temps aux soins de l'animal, ce qui, à terme, les désengage des trajectoires de compétition de haut niveau.

Le sport est souvent présenté comme un vecteur naturel de mixité et de cohésion sociale. Ce discours résiste-t-il au terrain, ou masque-t-il de l'entre-soi et de l'exclusion  ?

Il y a toujours des limites à ces constructions-là. Le sport peut être une forme d'ouverture, d'émancipation ; il répond à des impératifs de cohésion, il rompt avec certaines inégalités et certaines formes d'exclusion. Ça, c'est forcément évident.

Néanmoins, il conforte aussi un entre-soi assez puissant. Le choix de la pratique sportive est déjà, en soi, un élément de distinction sociale : en fonction de la position qu'on occupe dans la société, on ne choisit pas le même sport : la voile rassemble le même type de population, le football reste populaire mais compte aussi des clubs d'élite, d'autres sports comme la boxe restent plus populaires.

Le street workout, par exemple, rassemble souvent des personnes racisées issues de quartiers populaires, là où ces équipements sont significatifs alors que l’on en trouve très peu dans le 16ème arrondissement de Paris, contrairement à d'autres quartiers. Le sport renforce donc aussi cette idée d'entre-soi.

Et parfois, il devient un levier d'accaparement d'un territoire qui n'était pas censé être celui des classes qui y arrivent, notamment dans les espaces de gentrification, ce n'est pas un hasard si on retrouve autant de clubs d'escalade à Saint-Ouen ou à Pantin.

Les grands événements sportifs (JO, Mondiaux) sont-ils un vrai levier d'aménagement urbain et de transformation sociale ?

C'est l'État qui porte l'essentiel de l'engagement financier et logistique (infrastructures, matériel), le CIO se limitant à l'organisation et la diffusion. L'État a intérêt à ce que les équipements produits soient rentables et réutilisables, pour éviter le scénario des Jeux de Montréal en 1976, qui ont durablement endetté la ville.

Sur le plan social, les bénéfices vont plus souvent aux populations aisées : une part de logements sociaux est prévue dans les aménagements liés aux Jeux, mais une grande partie est privatisée ou revendue. Le Grand Palais rénové est aujourd'hui davantage tourné vers l'accueil de grandes entreprises. L'impact réel de la piscine olympique sur la Seine-Saint-Denis reste incertain à ce stade.

Quels leviers manquent aujourd'hui pour que l'espace public sportif devienne un terrain d'égalité, plutôt qu'un lieu qui reproduit les inégalités ?

Il faut d'abord s'attaquer à la ségrégation spatiale. Le sport reste un levier symbolique, il produit des imaginaires, des trajectoires individuelles d'émancipation mais tant que les populations restent assignées à des espaces d'entre-soi, il ne résout pas le problème à lui seul. Le sport relève de l'ordre de l'action, de l'affect et de l'imaginaire ; il peut susciter des mobilisations matérielles, mais ne remplace pas une politique de rénovation urbaine. Pour que le sport joue pleinement son rôle social, il faut d'abord repenser les espaces urbains et sociaux eux-mêmes.

La ville sensible : un prisme nécessaire pour repenser l'urbanisme contemporain

La fabrique urbaine s’élabore à partir de plans, maquettes et indicateurs de façon à rendre la ville optimisée et fonctionnelle, oubliant parfois qu’elle est aussi une expérience vécue, par des corps, des sens, des émotions. C'est précisément cet angle que le podcast Villes sensibles choisit d'explorer, en faisant des cinq sens un point de départ pour mieux comprendre les enjeux urbains actuels. 

Un angle mort dans la fabrique de la ville

Le constat est documenté. Jean-Paul Thibaud, sociologue et directeur de recherche au CNRS au laboratoire CRESSON, est une référence majeure en France sur la question des ambiances urbaines. Selon lui, l'environnement sensoriel des espaces habités comme les sons, lumières, odeurs, chaleur, est trop souvent négligé dans la conception urbaine, alors qu'il participe directement au bien-être des habitants. Il propose le concept d'ambiance comme outil pour repenser la ville : une ambiance n'est pas quelque chose qu'on perçoit, c'est quelque chose qu'on éprouve. Elle se situe entre le monde objectif, que ce soit les formes bâties, les signaux physiques et le monde subjectif (les émotions, les ressentis). C'est ce qui fait qu'un espace peut être hospitalier ou oppressant, vivant ou aseptisé. Selon le chercheur, « la conception de l'espace ne consiste plus seulement à fabriquer des formes bâties mais également à installer des atmosphères sensibles. »

Et l’absence d'intégration de la dimension sensorielle a des conséquences concrètes sur la qualité de vie, la santé, et le rapport des habitants à leur ville.

Des enjeux sanitaires et sociaux sous-estimés

Appréhender la ville par les sens, c’est aussi s’intéresser à des défis concrets. Le bruit urbain est aujourd'hui classé par l'OMS comme le deuxième facteur environnemental le plus nocif pour la santé en Europe, juste derrière la pollution atmosphérique. En France, 54 % des habitants citent les transports comme première source de nuisance sonore. Des gaz d'échappement à l'odeur, plus agréable, de la boulangerie du coin de la rue, l'odorat est lui aussi très sollicité en ville, alors que la pollution de l'air a causé près de 8 millions de décès dans le monde en 2021. Avec le sens du toucher, c'est notamment la question des matériaux qui est soulevée, à l’heure où les villes tentent de réguler les îlots de chaleur urbains du fait des revêtements de sols ou du manque de végétalisation et d'eau dans les espaces publics. 

Ce que révèlent les travaux de l'architecte et docteure en urbanisme Théa Manola est particulièrement instructif pour les professionnels du secteur. Ses enquêtes menées dans des quartiers durables à Malmö et Amsterdam montrent un écart frappant : les habitants décrivent leur cadre de vie en termes sensoriels avec les sons, les odeurs, le vent ou la vue alors que les outils de conception restent le plus souvent centrés sur “les dimensions techno-écologiques”, tels que la production d’énergie, la mobilité et la gestion de l'eau.

Autrement dit, même les projets les plus ambitieux en matière de durabilité négligent une dimension que les usagers, eux, placent au cœur de leur expérience urbaine. Il y a là un angle mort structurel dans les méthodologies de projet : la dimension sensorielle est absente des indicateurs, des cahiers des charges, des évaluations post-livraison.“ Prendre en considération le sensible est alors aussi une façon de donner corps de manière concrète à l’habitant, acteur central de la durabilité urbaine”, estime la chercheuse.  

Le podcast Villes sensibles s’attachera donc à donner la parole à des architectes, chercheurs, artistes, acteurs de terrain qui intègrent ces réflexions dans leur pratique professionnelle pour questionner l'habitabilité des espaces urbains.

Ecouter le podcast : https://podcast.ausha.co/villes-sensibles

En savoir plus

Municipales : bilan d’un mandat mouvementé

A l’approche des élections municipales qui auront lieu dans les communes françaises les dimanches 15 et 22 mars prochain, les équipes sortantes publient leur bilan. L’occasion pour midi:onze de faire le point sur un mandat marqué par une succession de crises…

Enquêtes, études et actualités confirment qu’être élu de proximité n’est pas une sinécure. Mais pour le coup, le mandat municipal 2020-2026 aura été particulièrement éprouvant pour les maires et leurs équipes, avec à la clé une hausse inédite du nombre de démissions. Il faut dire que les élus locaux ont eu à affronter une succession de crises au cours des six dernières années. Quel impact le contexte national et international a-t-il eu sur la gestion locale ? Zoom en 5 points qui expliquent en grande partie la “colère des maires” au cours du dernier mandat. 

Une pandémie à gérer

Le dernier mandat municipal aura été frappé par la crise avant même de commencer : prévues les 15 et 22 mars 2020, les élections municipales se sont finalement tenues le 15 mars et le 28 juin, en raison de l’épidémie de COVID-19. Après un premier tour marqué par une abstention record (44,7%), le second tour a été reporté à l’après-confinement. 

Durant toute la crise sanitaire, les élus locaux ont été en première ligne : ils ont dû organiser la distribution des masques, la mise en place des centres de vaccination et le soutien aux commerces locaux très impactés par la succession des confinements. 

Durant l'épidémie de COVID-19, les municipalités ont été en première ligne. Elles ont dû notamment mettre en place des centres de vaccination. Source photo : mufidpwt pour Pixabay

Le choc de la guerre en Ukraine

A peine l’épidémie achevée, une autre crise commençait, énergétique cette fois. Débutée en février 2022, la guerre en Ukraine a eu des répercussions majeures sur les budgets communaux. A l’hébergement et la scolarisation des familles ukrainiennes réfugiées, s’est ajoutée l’explosion des prix de l’énergie. Pour les communes qui n’avaient pas mis en place de mix énergétique, le choc a conduit à des arbitrages drastiques : fermeture de piscines, extinction de l'éclairage public nocturne, baisse du chauffage dans les gymnases, etc. Parallèlement à l’envolée des coûts de fonctionnement, l’inflation dans le secteur de l’alimentation (cantines scolaires) et de la construction réduisait les capacités d’investissement des municipalités et intercommunalités. 

Face à l'envolée des prix de l'énergie, de nombreuses communes ont réduit l'éclairage public. Source photo : suvajit via Pixabay

Entre les maires et l’Etat, un divorce consommé ? 

La crise énergétique aura été d’autant plus rude qu’entre 2020 et 2026, l’Etat change les règles du jeu. Il y a d’abord la suppression de la taxe d’habitation, achevée en 2023 pour les résidences principales. En partie compensée, cette mesure supprime un levier fiscal qui aurait permis aux municipalités de mieux absorber le choc de l’inflation. D’autant qu’au cours du dernier mandat, la Dotation Globale de Fonctionnement (DGF) n’a pas suivi la hausse vertigineuse des dépenses pensant sur les communes. De plus en plus, les maires sentent leur statut passer de celui de “bâtisseurs” à celui de simples “gestionnaires” chargés d’appliquer des décisions prises par un Etat centralisateur. D’où une défiance croissante : en 2023, 45 % des maires déclaraient ne pas recueillir de reconnaissance de la part de l’Etat et de ses services contre 28 % en 2020 (hausse de 17 points en trois ans).

La suppression de la taxe d'habitation a suscité l'incompréhension de nombre d'élus. Source photo : AlexBarcley via Pixabay.

Le défi du "Zéro Artificialisation Nette" (ZAN)

Pour les élus municipaux, la loi Climat et résilience adoptée en août 2021 aura été le grand dossier technique et politique du mandat. Les maires ont dû intégrer le principe “ZAN”, soit l'objectif de ne plus bétonner de nouvelles terres d'ici 2050 pour limiter l’étalement urbain. A la clé, de fortes tensions. En 2022, l’association des maires ruraux de France (AMRF) dénonçait ainsi une ruralité “mise sous cloche” et condamnée au déclin démographique. Cette fronde a conduit le gouvernement à adopter une “garantie rurale” en 2023, puis à repousser certains délais de mise en conformité dans la loi TRACE en 2025. Dans le même temps, les élus subissaient pourtant de plein fouet l’un des effets majeurs de l'artificialisation des sols, intensifié par le dérèglement climatique : les inondations. Dans le Nord en 2023-24, puis le sud-ouest en février 2026, les crues de l’hiver ont eu un impact humain et financier colossal…

Une inondation en France en 2024. Crédit photo : midionze

Un climat sécuritaire dégradé

Enfin, le mandat 2020-2026 a vu croître l'inquiétude quant à la sécurité des représentants locaux et équipements publics. Au cours des six dernières années, il a beaucoup été question des agressions contre les élus. En 2023, la démission du maire de Saint-Brevin après l'incendie de son domicile provoquait un émoi national. Dans son sillage, le ministère de l’intérieur créait le Centre d'analyse et de lutte contre les atteintes aux élus (CALAE). Publiée en mai 2025, sa première étude révélait que les maires sont les plus touchés par les violences faites aux élus (62% en 2023, 64% en 2024), suivent les adjoints et conseillers municipaux (15% en 2023, 18% en 2024). Cette violence diffuse a pu aussi se manifester lors des émeutes ayant suivi la mort de Nahel en juin 2023 : des dizaines de mairies étaient alors prises pour cibles. 

Violence envers les élus, émeutes, narco-trafic : la sécurité s'annonce comme l'un des thèmes de la prochaine élection municipale. Crédit photo : Neurolink via Pixabay