Nucléaire : quels risques ?

Écrit par
Nicolas Buchoud
2011-03-16

24 ans après la catastrophe de Tchernobyl, l’énergie nucléaire s’est largement développée en particulier en France, où elle représente 80 % de l’électricité produite. Mais si aucun accident de l’ampleur de celui de la centrale ukrainienne n’a eu lieu depuis, on peut se demander quels risques la production de ce type d’énergie implique-t-elle aujourd’hui.

Pas vraiment réputée pour être un pays pionnier de l’énergie nucléaire, l’Allemagne a pourtant eu la surprise de revenir sur le devant de "l’actualité de l’atome" en dévoilant en janvier dernier qu’elle était dans l’obligation d’évacuer 126 000 fûts de déchets radioactifs d’une ancienne mine de sel. Située dans la ville d’Asse en plein cœur du pays, ce stock de déchets radioactifs entreposé entre 1967 et 1978 risquait en effet de "concurrencer" la catastrophe écologie de la marée noire en Louisiane du fait de la présence d’infiltrations d’eau. Résultat : l’opération d’évacuation devrait durer près de 20 ans et coûter entre 2 et 3 milliards d’euros à l’Etat.

Une échelle pour mesurer la gravité des accidents nucléaires

Or, depuis le 26 avril 1986 et l’explosion du réacteur de la centrale de Tchernobyl, c’est davantage la gestion des déchets radioactifs qui a posé problème que les conséquences liées au risque nucléaire. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer l'échelle internationale des événements nucléaires également appelée INES (de l'anglais International Nuclear Event Scale). Cette dernière mesure la gravité d’un accident nucléaire et comprend 8 niveaux notés de 0 à 7. Si la mise en application internationale de l’INES date de 1991, les accidents antérieurs ont également été répertoriés. L’accident de Tchernobyl apparaît ainsi comme le seul cas classé en niveau 7 ("Accident majeur. Rejet majeur : effet étendu sur la santé et l'environnement ; Mort de plusieurs personnes sur le site et destruction de l'installation"). Le niveau 6 compte également un seul cas (celui de l’explosion de la cuve de déchets radioactifs dans l’usine de retraitement de Kystym en Russie) tandis que le niveau 5 en compte deux. Celui de Three Mile Island aux Etats-Unis et celui de Sellafield en Angleterre.

En France, l’accident nucléaire le plus grave a atteint le niveau 4 avec l’endommagement d'un cœur de la Centrale nucléaire de Saint-Laurent en 1980. Cet accident considéré comme "n'entraînant pas de risque important à l'extérieur du site" avait eu pour conséquence des rejets mineurs à l’extérieur du site et un "endommagement important du réacteur ou des barrières biologiques, ou exposition létale d'un travailleur". Quatre événements de niveau 3 ont également été répertoriés en France (1981 à La Hague, 1989 à Gravelines, 2002 à Roissy, 2008 à l'ONERA à Toulouse). Qualifiés "d’incidents graves" ou "d’accidents évités de peu" sur l’échelle de l’INES, ces derniers étaient considérés comme pouvant engendrer une "contamination grave avec effets aigus sur la santé d'un travailleur sur le site" alors que les incidences hors site étaient qualifiées de "très faible rejet". Enfin, une centaine de cas relevant de "l’anomalie" (niveau 1) sont référencés chaque année en France. Ces derniers sont "sans conséquences" à l’intérieur et à l’extérieur du site comme le millier de cas relevant du niveau 0 ("sans importance du point de vue de la sûreté").

C’est en 1973 que la France a crée son premier "Service central de sûreté des installations nucléaires" (SCSIN). Un organisme qui aura évolué au fil des années en acquérant des compétences élargies et un statut différent. Le dernier date de juin 2006, lorsque la France s’est dotée d’une nouvelle loi  ayant pour objectif de "mettre en œuvre dans le domaine du nucléaire les principes environnementaux applicables aux autres secteurs d’activité : principe de précaution, principe pollueur-payeur, principe d’information du public". Une initiative tardive qui aura permis la création d’un "Haut-Comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire" (HCTISN) dont la mission doit être de "contribuer à l’information du public sur les activités nucléaires, instance de débat et de concertation". Le HCTISN peut également "se saisir de toute question relative à la transparence de l’information en matière nucléaire". Cette loi impliquait aussi la création d’une Autorité de sûreté nucléaire (ASN), "autorité administrative indépendante qui sera chargée de contrôler les installations nucléaires ainsi que la radioprotection des hôpitaux et des centres de recherche. Elle sera chargée, en cas de crise d’informer le public et de faire des recommandations au gouvernement".Bref, deux organismes publics destinés à prévoir l’impensable sur un sujet qui enflamme les passions depuis que la France a décidé de faire du nucléaire sa principale source de production d’électricité. Il n’y a qu’à voir à ce propos les conclusions diamétralement opposées du "Réseau Sortir du nucléaire" et d’Areva sur la troisième génération de réacteur appelée EPR (European Pressurized Reactor). L’ASN émettant également de son côté ses conclusions sur la sécurité de ces nouveaux réacteurs nucléaires.

La gestion des déchets nucléaires

Si la création de ces deux organismes est censée garantir ce "principe de précaution" sur le territoire français, il n’en va pas forcément de même quand la problématique prend une dimension internationale. Ainsi, le dernier exemple en date remonte à juin dernier. Dans un documentaire intitulé "Déchets, le cauchemar du nucléaire" (également paru en ouvrage et diffusé sur Arte en novembre 2009. Dans ce dernier, les auteurs (la journaliste de Libération Laure Noualhat et le réalisateur Éric Guéret) révélaient l'existence d'un gigantesque site de stockage à Tomsk en pleine Sibérie contenant de l'uranium appauvri issu du ré-enrichissement de l'uranium de retraitement français. Une information qui aura incité Jean-Louis Borloo à saisir le Haut Comité pour la Transparence et l'Information sur la Sécurité Nucléaire (HCTISN) afin de connaître les flux exacts des matières échangées avec la Russie, ainsi que le bilan du retraitement français.Prévue du 8 au 10 juin 2010, cette visite sera une première fois repoussée en raison de "la perception très négative par les populations locales de la vision de la France sur l’activité du site de Tomsk". Pire, elle sera même finalement purement et simplement annulée le 29 juin dernier. "Cette décision a été prise suite à l'information reçue par le Président du HCTISN hier après-midi que deux membres du Haut comité prévus dans la délégation (qui appartiennent aux collèges des salariés et des associations de protection de l’environnement) n’étaient pas autorisés à pénétrer sur le site de Tomsk où se situent les installations de la société ROSATOM" indiquait le communiqué de la HCTISN.

Une problématique historique

Au-delà de cette affaire des déchets de Tomsk, la gestion des déchets nucléaire reste préoccupante alors que de nombreux pays font aujourd’hui le choix de l’énergie nucléaire. 62,5 % de ces déchets sont produits dans le cadre de la production d'électricité par les centrales nucléaires. Le reste est le résultat des autres activités du cycle nucléaire. Ces déchets radioactifs en provenance des centrales nucléaires sont gérés par l'ANDRA (Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs) et représentent 60 % du volume des déchets radioactifs traités par cet établissement public à caractère industriel et commercial (Epic).Aux prémices de l’énergie nucléaire, la gestion des déchets nucléaires n’a jamais été une priorité. Dans les années 50, ces derniers sont entreposés directement dans les centrales nucléaires. Envisagée à la fin des années 60 par le biais de deux campagnes internationales d’expérimentation, l’immersion en pleine mer est rapidement abandonnée. Un centre de stockage pour les déchets de faible et moyenne activité est finalement installé à proximité de l’usine de retraitement de combustible de La Hague en 1969.Confrontée au milieu des années 70 au choc pétrolier, la France décide d’accélérer la construction de ses centrales nucléaires. La quantité de déchets radioactifs est exponentielle et l’Etat demande alors au CEA (Commissariat à l’Energie Atomique) de créer un organisme chargé de gérer tous ces déchets. L’ANDRA est créée en 1979 et plusieurs mesures sont adoptées. Les déchets nucléaires sont désormais conditionnés dans des colis normalisés. Un système de collecte pour contrôler et maîtriser les eaux sortant du stockage est créé afin de mesurer l’impact du centre sur l’environnement. D’autre part, la France se dote en 1987 d’un deuxième centre de stockage des déchets de faible et moyenne activité dans l’Aube.Mais les déchets de haute activité à vie longue (plusieurs milliers d’années avant qu’ils soient sans danger) posent toujours problème. Faute d’une solution idéale, il est finalement décidé de les enfouir de façon définitive, en grande profondeur (un principe qui est loin de faire l’unanimité auprès des associations environnementales comme en atteste la position du réseau Sortir du nucléaire, de Greenpeace ou des Amis de la Terre).

L’argile choisi après dix ans de recherche

Les propriétés des roches doivent être étudiées via des laboratoires souterrains afin de choisir la plus efficace pour l’enfouissement des déchets. Le granit dans les Deux-Sèvres, les ardoises dans le Maine-et-Loire, les formations salines dans l’Ain et les argiles dans l’Aisne sont envisagés. Mais les scientifiques sont rapidement confrontés dans leur travail à l’opposition des populations locales. Une opposition qui prend de l’ampleur dès 1987 et le début des études géologiques pour aboutir trois ans plus tard au lancement d’un moratoire d’un an sur les laboratoires souterrains. Une loi est votée en décembre 1991 rendant l’ANDRA indépendante du CEA et encadrant de manière précise l’étude de faisabilité du stockage en profondeur. L’agence dispose de quinze ans pour réaliser cette étude. Quatre départements se porteront finalement volontaires pour accueillir un laboratoire souterrain (la Vienne, la Haute-Marne, la Meuse et le Gard). Les scientifiques relancent leur recherche en 1994 et il faut attendre 1998 pour voir le site de Bure en Haute-Marne choisi comme territoire pour le laboratoire souterrain. Implanté dans l’argile, ce dernier est mis en chantier en 2000. Le forage atteint la profondeur de 445 mètres en 2003 et les expérimentations sont lancées. En 2005, l’ANDRA publie ses conclusions de dix ans de recherche et indique que "la couche d’argile du site de Bure est parfaitement apte à recevoir un stockage et à contenir des déchets radioactifs".Parallèlement à cette décision, un débat public sur la gestion des déchets radioactifs est lancé la même année afin de faire remonter un certain nombre d’interrogations du public dont la principale porte sur la réversibilité du site. Résultat : en juin 2006, une nouvelle loi élargie la mission de l’ANDRA. L’agence doit entre autre rechercher un site pour les déchets de faibles activités à vie longue et concevoir le stockage profond souterrain réversible. En clair, la France se laisse la possibilité de récupérer ces déchets radioactifs (un principe qui devrait être défini dans la loi française dans les années qui viennent) . Plus récemment en octobre 2009, l’ANDRA a remis aux ministres en charge de l'énergie, de l'environnement et de la recherche un rapport dans lequel elle identifie une zone de 30 km2 environ, appelée ZIRA (Zone d'intérêt pour la reconnaissance approfondie), pour poursuivre l'étude de l'implantation des installations souterraines du futur centre de stockage fermé. Accepté par l'ASN (Autorité de sûreté nucléaire) et la Commission nationale d'évaluation, le Gouvernement a autorisé en mars 2010 l'ANDRA à réaliser des investigations plus approfondies sur cette zone. 

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Municipales : bilan d’un mandat mouvementé

A l’approche des élections municipales qui auront lieu dans les communes françaises les dimanches 15 et 22 mars prochain, les équipes sortantes publient leur bilan. L’occasion pour midi:onze de faire le point sur un mandat marqué par une succession de crises…

Enquêtes, études et actualités confirment qu’être élu de proximité n’est pas une sinécure. Mais pour le coup, le mandat municipal 2020-2026 aura été particulièrement éprouvant pour les maires et leurs équipes, avec à la clé une hausse inédite du nombre de démissions. Il faut dire que les élus locaux ont eu à affronter une succession de crises au cours des six dernières années. Quel impact le contexte national et international a-t-il eu sur la gestion locale ? Zoom en 5 points qui expliquent en grande partie la “colère des maires” au cours du dernier mandat. 

Une pandémie à gérer

Le dernier mandat municipal aura été frappé par la crise avant même de commencer : prévues les 15 et 22 mars 2020, les élections municipales se sont finalement tenues le 15 mars et le 28 juin, en raison de l’épidémie de COVID-19. Après un premier tour marqué par une abstention record (44,7%), le second tour a été reporté à l’après-confinement. 

Durant toute la crise sanitaire, les élus locaux ont été en première ligne : ils ont dû organiser la distribution des masques, la mise en place des centres de vaccination et le soutien aux commerces locaux très impactés par la succession des confinements. 

Durant l'épidémie de COVID-19, les municipalités ont été en première ligne. Elles ont dû notamment mettre en place des centres de vaccination. Source photo : mufidpwt pour Pixabay

Le choc de la guerre en Ukraine

A peine l’épidémie achevée, une autre crise commençait, énergétique cette fois. Débutée en février 2022, la guerre en Ukraine a eu des répercussions majeures sur les budgets communaux. A l’hébergement et la scolarisation des familles ukrainiennes réfugiées, s’est ajoutée l’explosion des prix de l’énergie. Pour les communes qui n’avaient pas mis en place de mix énergétique, le choc a conduit à des arbitrages drastiques : fermeture de piscines, extinction de l'éclairage public nocturne, baisse du chauffage dans les gymnases, etc. Parallèlement à l’envolée des coûts de fonctionnement, l’inflation dans le secteur de l’alimentation (cantines scolaires) et de la construction réduisait les capacités d’investissement des municipalités et intercommunalités. 

Face à l'envolée des prix de l'énergie, de nombreuses communes ont réduit l'éclairage public. Source photo : suvajit via Pixabay

Entre les maires et l’Etat, un divorce consommé ? 

La crise énergétique aura été d’autant plus rude qu’entre 2020 et 2026, l’Etat change les règles du jeu. Il y a d’abord la suppression de la taxe d’habitation, achevée en 2023 pour les résidences principales. En partie compensée, cette mesure supprime un levier fiscal qui aurait permis aux municipalités de mieux absorber le choc de l’inflation. D’autant qu’au cours du dernier mandat, la Dotation Globale de Fonctionnement (DGF) n’a pas suivi la hausse vertigineuse des dépenses pensant sur les communes. De plus en plus, les maires sentent leur statut passer de celui de “bâtisseurs” à celui de simples “gestionnaires” chargés d’appliquer des décisions prises par un Etat centralisateur. D’où une défiance croissante : en 2023, 45 % des maires déclaraient ne pas recueillir de reconnaissance de la part de l’Etat et de ses services contre 28 % en 2020 (hausse de 17 points en trois ans).

La suppression de la taxe d'habitation a suscité l'incompréhension de nombre d'élus. Source photo : AlexBarcley via Pixabay.

Le défi du "Zéro Artificialisation Nette" (ZAN)

Pour les élus municipaux, la loi Climat et résilience adoptée en août 2021 aura été le grand dossier technique et politique du mandat. Les maires ont dû intégrer le principe “ZAN”, soit l'objectif de ne plus bétonner de nouvelles terres d'ici 2050 pour limiter l’étalement urbain. A la clé, de fortes tensions. En 2022, l’association des maires ruraux de France (AMRF) dénonçait ainsi une ruralité “mise sous cloche” et condamnée au déclin démographique. Cette fronde a conduit le gouvernement à adopter une “garantie rurale” en 2023, puis à repousser certains délais de mise en conformité dans la loi TRACE en 2025. Dans le même temps, les élus subissaient pourtant de plein fouet l’un des effets majeurs de l'artificialisation des sols, intensifié par le dérèglement climatique : les inondations. Dans le Nord en 2023-24, puis le sud-ouest en février 2026, les crues de l’hiver ont eu un impact humain et financier colossal…

Une inondation en France en 2024. Crédit photo : midionze

Un climat sécuritaire dégradé

Enfin, le mandat 2020-2026 a vu croître l'inquiétude quant à la sécurité des représentants locaux et équipements publics. Au cours des six dernières années, il a beaucoup été question des agressions contre les élus. En 2023, la démission du maire de Saint-Brevin après l'incendie de son domicile provoquait un émoi national. Dans son sillage, le ministère de l’intérieur créait le Centre d'analyse et de lutte contre les atteintes aux élus (CALAE). Publiée en mai 2025, sa première étude révélait que les maires sont les plus touchés par les violences faites aux élus (62% en 2023, 64% en 2024), suivent les adjoints et conseillers municipaux (15% en 2023, 18% en 2024). Cette violence diffuse a pu aussi se manifester lors des émeutes ayant suivi la mort de Nahel en juin 2023 : des dizaines de mairies étaient alors prises pour cibles. 

Violence envers les élus, émeutes, narco-trafic : la sécurité s'annonce comme l'un des thèmes de la prochaine élection municipale. Crédit photo : Neurolink via Pixabay
La démocratie locale est-elle à bout de souffle ?

Face à la défiance des électeurs et à l’abstention croissante, les collectivités locales expérimentent de nouvelles formes de participation. Ces innovations suffiront-elles à revitaliser la démocratie locale ? À l’approche des élections municipales, midi:onze fait le point.

Un essoufflement de la confiance envers la démocratie locale à relativiser 

Plus d’un Français sur deux (55 %) s’est abstenu lors des élections municipales de 2020. Un taux record en hausse de vingt points par rapport à 2014, dans un contexte marqué par la crise sanitaire. Au premier tour des élections régionales de 2021, l’abstention a même atteint 66 %. À cette baisse de participation électorale, s’ajoute une défiance croissante envers les représentants politiques, perçus comme éloignés des préoccupations quotidiennes. Selon la 17e vague du baromètre OpinionWay pour le Cevipof, publiée en février 2026, seulement 22 % des Français déclarent avoir confiance dans la politique. 

Pourtant, ce constat est à nuancer : les acteurs de proximité, comme les maires (60 % de confiance) et les conseils municipaux (58 %), ainsi que les institutions incarnant le soin et la solidarité, conservent un niveau de confiance correct. « même si des réponses techniques peuvent être apportées pour lutter contre l’abstention, le cœur du problème réside dans cette crise de foi républicaine et cette prise de distance avec la chose publique », expliquent Jérôme Fourquet et Jérémie Peltier dans un article de 2021 pour la Fondation Jean-Jaurès, Dès lors, comment remédier à cette désaffection croissante ?

79 % des Français souhaitent un recours plus fréquent au référendum, 77 % sont favorables aux conventions citoyennes et 79 % estiment qu’il faudrait donner plus de pouvoir aux collectivités locales. 

Souvent présentée comme une solution au sentiment d’impuissance citoyenne, la démocratie participative suscite un engouement certain. La demande pour davantage de participation directe est réelle : selon l’enquête du Cevipof précédemment cité et paru en février 2026, 79 % des Français souhaitent un recours plus fréquent au référendum, 77 % sont favorables aux conventions citoyennes et 79 % estiment qu’il faudrait donner plus de pouvoir aux collectivités locales. 

Pour Loïc Blondiau, professeur de science politique à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, la démocratie participative, apparue dans les années 1960 et développée à la fin des années 1990, regroupe l’ensemble des dispositifs visant à associer les citoyens aux processus de décision politique. Cela inclut les réunions publiques, les consultations en ligne, les enquêtes publiques, les conseils de quartier (obligatoires pour les communes de plus de 80 000 habitants), le droit de pétition local, les budgets participatifs, les jurys citoyens ou encore les conseils d’enfants et de jeunes. En 2024, 460 collectivités avaient mis en place des budgets participatifs. À Poitiers, une liste citoyenne élue en 2020 a créé une assemblée citoyenne et populaire, composée notamment de 50 citoyens tirés au sort, autonome pour débattre et voter des propositions soumises au Conseil municipal. Lors de sa première édition en 2023, deux propositions sur la lutte contre les incivilités ont été adoptées, engageant la municipalité à les mettre en œuvre.

La démocratie participative, un symptôme davantage qu’une solution 

Politistes et cofondateurs de Partie Prenante, une agence spécialisée dans les coopérations territoriales, Manon Loisel et Nicolas Rio proposent un point de vue sans détour dans leur essai  au titre sans équivoque :  “ Pour en finir avec la démocratie participative (Edition Textuel, 2024). Pour eux, loin de compenser le déficit de représentativité des élus, la démocratie participative contribue souvent à le maintenir, voire à le renforcer. Ils soulignent que l’essentiel des efforts se concentre sur le format des dispositifs plutôt que sur leurs effets réels. Si la démocratie participative séduit tant les institutions, c’est qu’elle leur permet de reprendre le contrôle sur la participation citoyenne, en gardant la maîtrise du cadre et du déroulement.” 

Un point de vue partagé par Loïc Blondiaux. Dans un article paru sur vie-publique.fr, il souligne que, face à l’érosion de la légitimité des gouvernants, ceux-ci sont contraints de recourir à d’autres modalités de prise de décision pour éviter ou canaliser les conflits avec la population : “L’élévation du niveau d’éducation, l’affaiblissement des corps intermédiaires et la montée des réseaux sociaux ont transformé le contexte de la décision politique, obligeant à repenser l’action publique. À l’échelle locale, de nombreux projets d’aménagement rencontrent désormais l’opposition de riverains qui ne souhaitent pas être impactés négativement par des choix auxquels ils n’ont pas été associés. À l’échelle nationale, des mouvements sociaux récents ont soulevé la question du fonctionnement des institutions de la démocratie représentative à l’image des Gilets jaunes ou des mobilisations en faveur du climat.”

Le dépouillement des votes lors de l'élection municipale de 2020. Credit photo : midionze

Les réponses apportées aux Grand Débat national (décembre 2018 – avril 2019) puis à la Convention citoyenne pour le climat (avril 2019 – juin 2020) ont souvent déçu, renforçant le sentiment que ces consultations ne sont que des formalités. Sherry Arnstein avait théorisé en 1969 une échelle de la participation, distinguant information, consultation, concertation et codécision, le premier niveau étant celui de la manipulation ou de la « non-participation », où l’illusion d’une association des citoyens est donnée sans réel pouvoir.

Au niveau municipal, le taux de participation aux dispositifs est estimé à seulement 1 % de la population.

Aussi, le déficit de représentativité des élus se reproduit au sein de ces nouvelles instances, où les participants, qualifiés de « TLM » (Toujours Les Mêmes), sont majoritairement des hommes CSP+, retraités ou propriétaires. Ceux qui utilisent les outils de la démocratie participative sont en grande majorité ceux qui se présentent aux élections, ceux qui votent et s'impliquent dans la vie locale. Au niveau municipal, le taux de participation aux dispositifs est estimé à seulement 1 % de la population. Par ailleurs, la question des suites données aux consultations reste entière : les propositions demeurent souvent à l’état de projets, sans mise en œuvre concrète. Pour y remédier, Nantes a instauré un droit de suite pour suivre la réalisation des engagements pris.

L’organisation des collectivités et la présidentialisation des institutions locales 

Les solutions proposées par Manon Loisel et Nicolas Rio passent par plusieurs leviers : recueillir les témoignages des publics inaudibles, recourir au tirage au sort en complément du suffrage universel, confronter l’administration à d’autres expertises, s’appuyer sur des contre-pouvoirs et distinguer la fonction de chef de l’exécutif de celle de président de l’assemblée au niveau local. Actuellement, le maire ou le président d’intercommunalité est aussi celui qui préside le conseil municipal ou communautaire, ce qui pose des questions de manque de délibération et de débat contradictoire. Cette concentration des pouvoirs est d’autant plus problématique que l’intercommunalité, renforcée depuis 30 ans par des réformes successives, vise à mutualiser les moyens des communes pour pallier leur morcellement (34 875 communes en 2025). Les fusions entre EPCI (établissements publics de coopération intercommunale) se sont par ailleurs multipliées, passant de 2 601 en 2009 à 1 254 en 2025. 

Les solutions proposées passent par plusieurs leviers : recueillir les témoignages des publics inaudibles, recourir au tirage au sort en complément du suffrage universel, confronter l’administration à d’autres expertises, s’appuyer sur des contre-pouvoirs et distinguer la fonction de chef de l’exécutif de celle de président de l’assemblée au niveau local.

Pourtant, cette évolution suscite des inquiétudes chez les maires, qui craignent une perte d’autonomie, une complexité accrue et un éloignement des décisions locales. Les transferts de compétences, comme ceux relatifs à l’eau ou à l’assainissement, ont été aménagés face aux résistances, tandis que la Cour des comptes et le Sénat pointent des dysfonctionnements : gouvernance peu lisible, prises de décision opaques, sentiment de dépossession des élus et risque d’affaiblissement de la démocratie locale, accentuant la dissociation entre l’action publique (qui se joue au sein des groupements de communes) et la vie démocratique, où les maires restent les élus identifiés par les citoyens.

Dans une société de plus en plus polarisée mais aussi connectée, et ce malgré les inégalités d’accès au numérique, les civic tech (outils numériques de participation citoyenne) ont sans doute un rôle à jouer pour faciliter l’engagement des citoyens les plus désabusés. Cependant, il faut veiller à ne pas tomber dans le « civic washing », où ces outils serviraient davantage à donner une image moderne des institutions qu’à réellement renforcer la participation. Confrontée à des défis multiples, la démocratie locale doit donc trouver un équilibre entre innovation et ancrage dans les réalités territoriales, sous peine de voir se creuser encore davantage le fossé entre les citoyens et leurs représentants.

En savoir plus

Baromètre de la confiance politique CEVIPOF 2026

Tribune de Manon Loisel et Nicolas Rio publiée en 2022 sur Médiacités 

Edith Maruéjouls, géographe du genre : “L’égalité se construit dans des espaces partagés, par l’apprentissage de la négociation, du partage, du renoncement, de la reconnaissance et du conflit.”

Edith Maruéjouls est géographe du genre. En 2014, elle a créé le bureau d’études L’Arobe (l'Atelier Recherche Observatoire Égalité), spécialisé dans l'aménagement égalitaire des espaces et la lutte contre les stéréotypes de genre. Elle a récemment co-écrit avec la designer sociale Célia Ferrer Faire Société égale (éditions Double ponctuation). A mi-chemin de l’essai et du guide pratique, l’ouvrage questionne les inégalités de genre et donne des solutions concrètes en faveur d’une société plus inclusive. Entretien.

Votre bureau d’études vise à proposer des solutions pour créer des espaces égalitaires et inclusifs. Quels types de projets menez-vous au sein de votre bureau d’études ?

Au sein du bureau d’études, nous intervenons sur une grande diversité de projets, mais notre cœur de métier repose sur le travail de terrain, entendu à la fois comme un espace concret et comme une méthodologie. Dès l’origine, nous avons choisi de privilégier des démarches inscrites dans la durée, proches des pratiques professionnelles, des usages quotidiens et des espaces concernés, plutôt que des interventions ponctuelles. Cette approche implique une immersion fine dans les contextes étudiés, par exemple dans le champ scolaire, en travaillant avec les enfants et les adultes présents dans ces espaces. L’entrée par l’espace constitue un levier central, permettant d’ancrer l’analyse dans un territoire autour duquel s’organisent projets, acteurs, métiers et pratiques. Le terrain peut désigner un espace public, une collectivité, une politique sectorielle ou un enjeu politique précis. Notre travail consiste à observer, comprendre les fonctionnements spatiaux et organisationnels et introduire les questions d’égalité de manière contextualisée.

Un de nos principes fondamentaux est d’agir dans les cadres existants, sans attendre des moyens supplémentaires ou des conditions idéales, afin de montrer que l’action est possible avec les ressources disponibles. Les enseignements issus du terrain sont diffusés via la formation, l’accompagnement des professionnels, l’analyse de la commande publique et des interventions dans l’espace public.

Auriez-vous quelques exemples emblématiques de solutions concrètes proposées ?

Un projet emblématique est celui que nous menons avec le département de la Gironde sur la construction de quatorze collèges. L’intervention s’est faite en amont, dès le Programme Technique et Fonctionnel, en introduisant des prescriptions d’aménagement égalitaire : blocs sanitaires mixtes, espaces interstitiels, cantine comme lieu de socialisation. Les équipes d’architectes ont été formées et accompagnées pour intégrer ces enjeux dès la phase de conception. Les projets ont été suivis jusqu’à leur mise en usage, permettant d’observer les effets concrets. L’introduction de sanitaires mixtes constitue un choix novateur, pensant les usagers au-delà de la seule catégorie de sexe et intégrant âges, corps, identités et étapes de la puberté. Ce projet illustre le passage d’un travail centré sur les usages à une intervention sur la valeur structurante de la construction, matérielle et politique, en rendant visibles les enjeux d’égalité dans l’espace bâti. D’autres terrains, comme les équipements sportifs et les espaces de jeu, prolongent ces réflexions sur les inégalités de genre.

"Le terrain montre que les inégalités ne se résument pas à une reproduction sociale, mais relèvent aussi de mécanismes de production actifs. Elles résultent d’actions et de non-actions, et sont modifiables si les acteurs saisissent les leviers existants."

Quels enseignements dressez-vous de votre expérience du terrain sur la persistance des stéréotypes de genre dès l’enfance et l’adolescence ?

Le terrain montre que les inégalités ne se résument pas à une reproduction sociale, mais relèvent aussi de mécanismes de production actifs. Elles résultent d’actions et de non-actions, et sont modifiables si les acteurs saisissent les leviers existants. L’ouvrage Société égale illustre cette conviction : chaque chapitre se conclut par des questions opérationnelles, montrant que l’action est possible avec les ressources et compétences existantes. À l’inverse, l’absence d’intervention maintient les systèmes de domination. Les données de terrain montrent la stabilité remarquable des mécanismes d’inégalités sur plusieurs décennies, tant dans la structuration des relations filles-garçons que dans la construction de la masculinité au sein des groupes de pairs.

Dans quelle mesure l’échelle de la cour d’école est-elle intéressante pour comprendre les mécanismes sociaux plus larges ?

La cour d’école est un espace heuristique pour observer les dynamiques sociales, non pas seulement en tant que lieu de formation des « générations futures », mais par la façon dont les adultes et la société structurent l’enfance. C’est un lieu de relations contraint et régulé, où les enfants partagent temps, espaces et activités. La mixité formelle n’y garantit pas l’égalité réelle : la non-mixité et la « police du genre » s’y installent comme normes ordinaires. L’enjeu central est la hiérarchisation et la reconnaissance des filles comme corps social légitime, capables d’occuper physiquement et symboliquement les lieux. Travailler en faveur de l’égalité implique de permettre aux garçons d’investir des pratiques féminisées et de remettre en question les normes de masculinité. L’égalité ne peut être pensée que dans un seul sens : elle nécessite la transformation conjointe des places, rôles et représentations dès l’enfance.

Toilettes mixtes dans un collège de Gironde
"Dans la cour d'école, la mixité formelle n’y garantit pas l’égalité réelle : la non-mixité et la « police du genre » s’y installent comme normes ordinaires."

A l’échelle de la ville, les enjeux d’égalité et de violences sexistes et sexuelles sont-ils pris en compte à la hauteur des enjeux ?

Les politiques publiques ne sont pas aujourd’hui à la hauteur des enjeux. Néanmoins, certaines collectivités expérimentent et développent des initiatives intéressantes, comme à Nantes qui porte l’ambition de devenir la première ville non-sexiste en 2030 et Poitiers dont la mairie a été élue par un collectif citoyen. Cependant, ces initiatives restent encore peu nombreuses et dispersées. L’absence d’un projet politique global limite l’efficacité. Les questions d’égalité ne peuvent être réduites à des comportements individuels. Faire porter la responsabilité sur les jeunes filles constitue une erreur en leur disant par exemple “Foncez, osez”, car elle ignore les mécanismes cumulatifs d’exclusion et le rôle structurant des adultes.

Les freins actuels tiennent à l’absence de vision politique structurante, de moyens pérennes et de reconnaissance institutionnelle des approches féministes. Les résistances se traduisent par la marginalisation des luttes féministes, l’absence de transmission des savoirs et la montée de discours masculinistes. Les politiques d’égalité et de lutte contre les violences peinent à être intégrées comme paradigme central de l’action publique, contrairement à d’autres cadres largement admis, comme l’écologie ou la lutte contre la pauvreté. La question féministe demeure souvent marginalisée, perçue comme partisane ou illégitime, y compris dans la recherche et les pratiques professionnelles.

"Les politiques d’égalité et de lutte contre les violences peinent à être intégrées comme paradigme central de l’action publique, contrairement à d’autres cadres largement admis, comme l’écologie ou la lutte contre la pauvreté. La question féministe demeure souvent marginalisée, perçue comme partisane ou illégitime, y compris dans la recherche et les pratiques professionnelles."

Quelles sont les conséquences de l’absence d’espaces égalitaires et inclusifs pour la société?

L’hypothèse centrale est que les violences émergent là où la relation à l’autre n’est ni apprise, ni encadrée, ni rendue possible. L’égalité se construit dans des espaces partagés, par l’apprentissage de la négociation, du partage, du renoncement, de la reconnaissance et du conflit. Le conflit encadré structure la relation sociale. Sans encadrement, il produit de la violence. La séparation systématique installe une défiance durable et une violence symbolique.

Travailler en faveur de l’égalité revient à affirmer que la relation entre les sexes est possible et nécessaire, non pour gommer les différences, mais pour construire un espace commun fondé sur la liberté, la confiance et le respect. La généralisation de la séparation dans les moments ordinaires de sociabilité constitue un échec collectif majeur.

Vous avez récemment publié un ouvrage co-écrit avec la designer sociale Célia Ferrer, Faire Société égale après avoir publié en 2022 Faire je(u) égal (éditions Double ponctuation) . Quelle est l’ambition de ce nouveau livre ? 

L’ouvrage Faire Société égale, co-écrit avec Célia Ferrer, s’inscrit dans un temps long de recherche et de terrain. Il vise à donner forme aux paroles recueillies et à rendre hommage aux personnes rencontrées. Le choix d’une écriture à deux voix permet de montrer la pluralité des approches féministes. Structuré autour des droits fondamentaux, le livre interroge les évidences sociales et propose des pistes de transformation accessibles, à partir de questions concrètes. Il aborde des enjeux sociétaux tels que la parentalité, le soin, la pauvreté ou le vieillissement, en affirmant la nécessité de l’engagement. En conclusion, il insiste sur l’importance de projeter des imaginaires positifs et de penser le plaisir collectif d’être ensemble, fondé sur des actes concrets de confiance et de solidarité, comme condition d’un projet de société égalitaire.

En savoir plus

Célia Ferrer et Édith Maruéjouls, Faire société égale : des outils pour agir, éditions Double ponctuation, 2025, 336 pages, 20 euros