Sébastien Thiéry : « La Jungle de Calais est une ville-monde, une forme urbaine à venir »

Écrit par
Déborah Antoinat
2016-04-13

Sébastien Thiéry est politologue et coordinateur des actions du PEROU, Pôle d'Exploration des Ressources Urbaines. Cette association fondée en septembre 2012 avec Gilles Clément développe des recherches dans de multiples hors-champ de la ville : bidonvilles, camps, refuges en tout genre, etc. La structure accompagne actuellement la création d'une ville nouvelle par les migrants et Calaisiens et participe à l'exposition « Habiter le campement » à la Cité de l'architecture.

Pouvez-vous nous présenter le PEROU ?

Le point de départ a été pour moi les troubles nés de l'action avec l'association les Enfants de Don Quichotte et le constat d'une inculture crasse des acteurs du champ social à l'endroit de la ville et de l'architecture et d'une pratique nulle des architectes et urbanistes sur les modules de sans-abri qui ne sont que des spéculations formelles. Le PEROU est un laboratoire né de cette articulation forte entre une dimension de recherche sur la question urbaine et architecturale et entre des actions politico-militantes. Nous travaillons sur ce qui est porteur d'avenir à l'interface entre la ville et le bidonville, sur des constructions matérielles mais aussi sur des situations d’expérimentations pour raconter que d'autres choses sont possibles.

La création du PEROU préexiste à la jungle de Calais. En quoi le Pérou y a-t-il trouvé là matière à réflexion ? Et à action ?

Il y a 3 ans, alors que les jungles étaient diffuses dans la ville, on a commencé à travailler avec des chercheurs en graphisme sur un projet de journal co-construit avec des migrants et diffusé dans la ville. Ce fut une manière pour moi de prendre le pouls de cette situation, de mieux saisir l’épaisseur des récits, des hommes et des langues. L'été dernier, j'ai écrit une intention «  New jungle Délire », un projet de recherche qui rassemble 8 groupes de recherche (architectes, anthropologues, géographes, paysagistes, ect.) augmenté d'un projet photographique. Ce projet fait référence à Rem Koolhaas dans l’introduction de New-York Delire, ouvrage publié en 1978 qui est un manifeste rétroactif pour Manhattan, l'envisageant comme une émergence urbaine du XXe. L'hypothèse pour la New Jungle est de se demander si elle n'est pas une forme urbaine du XXIe siècle qui n'aurait pas encore son manifeste, qui n' aurait pas encore sa condition d'urbanité et de travailler à la documenter et la cartographier.

"Nous travaillons sur ce qui est porteur d'avenir à l'interface entre la ville et le bidonville, sur des constructions matérielles mais aussi sur des situations d’expérimentations pour raconter que d'autres choses sont possibles." Sébastien Thiéry, fondateur du PEROU

Pouvez-vous repréciser l'enjeu de ce projet devenu un appel à idées intitulé «  Réinventer Calais » ?

On ne va rien construire sur Calais car il se construit déjà tellement de choses ! Il s'agit d'un véritable défi de rendre compte de ce qui s'invente dans la Jungle. Alors que la destruction commence à se mettre en œuvre, notre propos est une fiction dans laquelle les acteurs politiques lancent un appel à idées pour faire un Réinventer Calais. Le postulat est de se dire qu'il se passe quelque chose d'extraordinaire à Calais. Samedi 9 avril, nous avons distribué un journal « L’Autre journal d’informations de la ville de Calais », dans les rues de Calais. On y retrouve La lettre que la maire de Calais n’a pas adressée aux Calaisiennes et Calaisiens qui devient l'édito et un entretien où les acteurs publics expliquent qu'ils font volte-face sur cette question. Calais devient alors la capitale européenne de l'hospitalité. C'est un vrai appel à idées avec 9 grands projets qui sont des spéculations à partir de l'existant et des projets pour le bidonville et la ville. L’idée est d'accompagner une cité éphémère du XXIe siècle sur 5 ans, travailler sur des formes d'urbanité éphémères comme s'il s'agissait d'un village olympique à l'occasion des Jeux avec l’accueil de 5000 personnes venus du monde entier entraînant le développement d'infrastructures et d' équipements publics et de montrer comment cela génère de l'économie et de la ville. L'enjeu est de recueillir un certain nombre de réponses d'étudiants et professionnels de la fabrique de la ville, et les déposer à l'automne prochain sur le bureau des acteurs publics et sur celui des candidats à l’élection présidentielle.

Dans La lettre que la maire de Calais n’a pas adressée aux Calaisiennes et Calaisiens, la jungle est présentée comme une «  extraordinaire ville mondialisée, généreuse et active ». Cela va à contre-courant du portrait dressé habituellement par les médias...Calais c'est aussi des écoles, des théâtres, des restaurants ? Qu avez-vous observé en allant sur le terrain ?

On n'est jamais arrivé à raconter sur ce qui se passe réellement à Calais. Il y a une telle croûte médiatique sur ce sujet qui fait que rien ne perce. C'est stupéfiant. La moitié a été rasée mais la Jungle, ce sont des shelters [des habitats préfabriqués en bois construits par les associations Help Refugees et l’Auberge des migrants], 48 restaurants, une trentaine d'épiceries, 3 écoles, 2 théâtres, une Église, une boite de nuits, une « Wharehouse » [une sorte de recyclerie qui organise les dons dans un entrepôt de 1700 mètres carrés].Les migrants (ils étaient environ 5000 début mars 2016) sont des bâtisseurs de « lieux de vie » comme l'a relevé, dans son ordonnance du 25 février 2016, le Tribunal administratif de Lille. C'est monstrueux ce qui a été construit par des migrants, avec l'appui de bénévoles venus du monde entier. C’est une folie et une beauté incroyable, à mille lieux du désastre et de la xénophobie que l'on décrit systématiquement. Mais les acteurs publics et du monde social ne peuvent entendre ce discours.

Baraque sur lesquelles est inscrit « Lieu de vie », début mars 2016. crédit : Sébastien Thiéry
Baraque sur lesquelles est inscrit « Lieu de vie », début mars 2016. crédit photo : Sébastien Thiéry

Il n'y a donc pas de violence dans la Jungle ?

Quand la jungle devient impasse, évidement les passeurs arrivent mais il y deux manières de défaire ce marché : ouvrir les frontières et construire l'hospitalité ici-même, travailler sur les procédures d'asile. Mener une politique accueillante et ambitieuse casserait ce marché. Il est impossible politiquement de dire que l'on va accueillir….

"La Jungle de Calais, ce sont des shelters, 48 restaurants, une trentaine d'épiceries, 3 écoles, 2 théâtres, une Église, une boite de nuits, une « Wharehouse »." Sébastien Thiéry

La violence, elle est générée par ce qui se détruit. C’est la conséquence directe de l'incurie des politiques publiques. La Jungle est une chance pour Calais. Il y a un manque de vision.

La solution est la réhabilitation plutôt que la destruction de la jungle ?

On ne défend pas le bidonville. La question c'est comment on se positionne face à cette situation, comment en l'accompagnant on le transforme. Ce qui fait que le bidonville demeure bidonville, c'est justement les politiques publiques qui ne cessent de pérenniser le bidonville dans sa forme invivable. Une ville est à 90 % des cas est un bidonville qui a réussi. C’est un processus simplement de développement si on prend soin de ce qui s'invente. En une demi journée, la boue on l’éradique...Si on fait un peu d'histoire, les formes urbaines sont par définition le résultat d'un processus de transformations, d'installations. Il faut transformer l'existant pour lui donner des formes plus désirables.

Peut-on désigner la jungle comme un bidonville ? À quelles formes urbaines existantes la rattacher ?

C’est un lieu unique au monde où règne une solidarité internationale extraordinaire et cela ça n'existe nulle part ailleurs. Je ne connais aucun autre bidonville qui a été co-construit dans une telle épopée ! Les matériaux viennent du monde entier, les habitants viennent du monde, c’est une forme très singulière et contemporaine du bidonville. C’est une ville-monde, une forme urbaine à venir. Une « Jungle », gardons ce terme puisque c’est comme cela que les migrants l'appellent. C'est quelque chose qui est méconnu, qui 'a pas d'existence repérable dans l'histoire.

Une vue de la jungle de Calais. Crédit photo : Sébastien Thiéry

Quel avenir voyez-vous pour la Jungle ?

Aujourd'hui, il est dessiné par les pelleteuses donc elle n'ira pas bien loin. Lesbos, Vintimille, Lampedusa, c'est cela l'avenir. Ce n'est pas un vœu juste un constat. D'après l'ONU, en 2030, 1/3 de la population vivra en bidonville. Est-ce qu'on veut que les gens y « croupissent » ou l'on invente d'autres manières de les accueillir. Calais est en cela une formidable vue sur l'avenir.

Heroic Land est un projet de parc d’attractions prévu à l'horizon 2019 à Calais pensé comme une mesure compensatoire face à la crise des migrants d'un montant de 275 millions d’euros. Quel regard portez-vous sur ce projet et sur ce choix d’aménagement du territoire opéré par les autorités locales ?

Il est cohérent avec le reste ! Qu'est qu'un parc d'attractions sinon une prise de congés du réel ? Un parc d'attractions, c’est détourner l'attention du réel. « Heroic land » ! Alors que tant de héros qui ont traversé les mers sont juste à côté. C’est un mépris du réel. On est en train de dépenser 275 millions d'euros pour distraire le peuple. On a chiffré l'appel à idées « Réinventer Calais », cela représente 28 % de Heroic land. Sauver Calais passe par l’arrêt rapide et urgent de ce programme.

La jungle est-elle une forme d'utopie ?

La Jungle est pleine d'utopies mais elle n’est pas que de l'utopie. Elle est aussi de la boue et de la violence. Ce qui nous intéresse est ce qui fait promesse.

Pour en savoir plus :

« Réinventer Calais » sera présenté à la Cité de l'Architecture et du Patrimoine de Paris (lire notre article), à la Biennale d'Architecture de Venise le 28 mai, et à l'exposition « constellation.s » à Bordeaux le 3 juin.

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Automatiser la fabrique urbaine : les architectes face à l'IA

L'intelligence artificielle s’invite dans les agences d'architecture, où ses usages encore limités, soulèvent déjà des questions concrètes quant à son impact sur la fabrique de la ville de demain et le métier d’architecte.


Installée dans le 11e arrondissement de Paris, rue Titon, à quelques pas d’anciennes fabriques industrielles, l’agence Craft architectes compte deux architectes associés entourés d'une équipe de 4 personnes. Aurélien Porcher est l’un d’eux, et travaille principalement en maîtrise d'œuvre pour des équipements publics. Il a très tôt intégré les nouvelles technologies dans sa pratique professionnelle et regarde avec intérêt et vigilance l'arrivée de l'intelligence artificielle. Depuis quelques mois, il utilise régulièrement des outils IA pour l'assister dans son travail : génération d'images, rédaction de descriptifs, transcription et synthèse de réunions de chantier. « Cela nous permet des gains de temps et financiers non négligeables : les deux tiers du temps sur la création d'images et une moindre dépendance aux bureaux d'études et aux économistes, dont nous sommes souvent en attente pour le rendu des descriptifs techniques et qui prennent une part importante de nos honoraires », explique Aurélien Porcher. 

Au sein de l'agence Brenac & Gonzalez & Associés, forte d'une cinquantaine de personnes, Jean-Pierre Lévêque, l'un des cinq associés, raconte une utilisation à la marge, relevant davantage du « gadget » : « Nous utilisons l'IA à deux niveaux : en tant qu'assistant rédactionnel, notamment pour répondre à des appels d'offres, et comme outil réflexif à l'échelle du projet. On va questionner, poser des thématiques sur différentes plateformes comme Midjourney, ChatGPT ou Reve pour nourrir notre réflexion. Mais en aucun cas on lui demande de nous produire des architectures. Les images qui sortent de l'agence sont produites à partir de notre réflexion propre, de nos modélisations, de nos dessins. De la même façon, nous avons une utilisation extrêmement maîtrisée de l'assistance rédactionnelle, en interrogeant les outils y compris sur les biais qu'ils peuvent adopter. »

"En aucun cas on demande à l'IA de nous produire des architectures. Les images qui sortent de l'agence sont produites à partir de notre réflexion propre, de nos modélisations, de nos dessins." Jean-Pierre Lévêque, architecte (agence Brenac & Gonzalez & Associés)

Les usages décrits par ces deux architectes corroborent les résultats de Archigraphie 2024-2026 produite par l'Ordre des architectes, qui compile des données démographiques, sociales et économiques de la profession. L'étude a montré que 19 % des architectes du panel expérimentent l'intelligence artificielle ou collaborent avec une agence ayant investi dans cette technologie. Parmi eux, une grande majorité l'utilisent régulièrement ou occasionnellement pour de la recherche d'information dans le contexte professionnel (81 %) ou du rédactionnel (80 %). Ils sont moins nombreux à y recourir pour de la génération d'image (61 %), et seulement une petite minorité pour de la génération d'objet 3D (22 %) ou de la génération de projet (9 %).

Le risque d'une ville optimisée sans architecte ?

Qu'en est-il à l'échelle de la fabrique urbaine ? Peu d'outils existent à ce stade, et aucun ne semble permettre de piloter intégralement un projet. Un logiciel suscite toutefois quelques inquiétudes : Forma. Développé par Autodesk, il est utilisé en amont des projets pour étudier leurs comportements dans le cadre d'études de capacité et de faisabilité en termes d'ensoleillement, de surface ou de vent. Pour Olivier Celnik, architecte (agence Z.STUDIO), co-référent numérique au sein du Conseil national de l'Ordre des architectes et spécialiste des outils numériques pour l'architecture et la construction,  il est essentiel de distinguer les contextes et les finalités de ses usages. « S’il est utilisé en amont pour faire une première analyse rapide avant de faire appel à des architectes, pourquoi pas, estime l’architecte. Mais si l'idée est de pousser des études de capacité et de faisabilité sans faire appel à un architecte, si des maîtres d'ouvrage, bailleurs ou promoteurs cherchent à optimiser les parcelles et à construire le plus possible en fonction des contraintes réglementaires et techniques, alors c'est plus inquiétant pour la fabrique de la ville, et je pense vraiment que ça va se répandre. Entre ces outils et d'autres qui permettent de dessiner des plans d'appartements dans des surfaces bâties, on peut penser que certains auront l'intention de venir voir des architectes juste pour dessiner des façades et déposer des permis de construire. »

"Entre ces outils et d'autres qui permettent de dessiner des plans d'appartements dans des surfaces bâties, on peut penser que certains auront l'intention de venir voir des architectes juste pour dessiner des façades et déposer des permis de construire." Olivier Celnik, architecte (agence Z.STUDIO)

Selon Jean-Pierre Lévêque, ces appréhensions sont à nuancer : l’architecte estime que les discours sur l'impact de l'IA sont largement exagérés et souvent mal sourcés, les outils existants restant embryonnaires, loin des promesses : « À l'échelle urbaine, l'outil d'IA développé par exemple par la société Buildrz intègre la totalité des PLU français, superposés aux données cadastrales. Leur offre permet de faire des faisabilités sur des parcelles dans toute la France, avec des indicateurs de rentabilité au mètre carré. Cela étant, nous étions bêta-testeurs de ce logiciel. Les faisabilités qu'il produisait ne tenaient absolument aucun compte d'une quelconque habitabilité en termes de logements. Ça donnait des choses complètement aberrantes. À ce stade, c'est un indicateur incapable de transformer cette faisabilité en projet sans l'architecte. »

La responsabilité du projet et le plagiat en question

Cette intégration limitée de l'IA présente des limites réelles qui interrogent la nature même du métier. L'IA ne comprend pas le contexte : normes évolutives mal intégrées, interprétations locales, contraintes techniques propres à chaque projet. « On est dans un secteur où les normes de construction, d’incendie ou d’accessibilité évoluent régulièrement et on se rend compte qu'il y a parfois des ajustements à faire suivant la dernière norme qui a évolué et qui n'est pas forcément prise en compte. Ce qui peut être un appui et une assistance pour des architectes confirmés, qui connaissent le métier et ses prérogatives, peut représenter un risque pour les jeunes professionnels qui pourraient foncer tête baissée en déléguant un certain nombre de tâches à une IA sans détecter les erreurs éventuelles », souligne Aurélien Porcher.

Une prudence partagée par Olivier Celnik, qui pointe la nécessité pour la profession de s'emparer de ce sujet afin de penser les usages de l'IA dans le cadre déontologique de la profession : « Pas d'utilisation sans formation ! C'est tellement facile à utiliser en apparence, mais c'est tellement facile aussi de ne pas bien faire. Il faut s'assurer que c'est cohérent, et ça suppose qu'on sache de quoi il s'agit. Si on se dit que grâce à une IA on peut faire des analyses d'offres, écrire des CCTP (cahier des clauses techniques particulières), faire des calculs de structures, mais que soi-même on n'est pas compétent sur ces sujets, il y a un risque énorme. Si c'est de la conception sur des choses qu'on maîtrise et qu'on peut se dire "oui, je vois que c'est conforme" ou "je vois qu'il y a une anomalie", parce qu'on sait le détecter, c'est différent. Par exemple, si dans le PLU il faut être implanté en retrait de la limite parcellaire et que dans la proposition de l'IA on est collé à la parcelle, nous on sait qu'il faut vérifier ce genre de chose et ça nous saute aux yeux. » 

"Si on se dit que grâce à une IA on peut faire des analyses d'offres, écrire des CCTP (cahier des clauses techniques particulières), faire des calculs de structures, mais que soi-même on n'est pas compétent sur ces sujets, il y a un risque énorme." Olivier Celnik, architecte

Et la responsabilité de l’architecte reste entièrement engagée. « Lorsqu' on est à la tête d'une agence d'architecture et qu'on a des collaborateurs, des stagiaires, des assistants, c'est nous personnellement, en tant que dirigeants, qui sommes responsables de leur production, quoi qu'ils fassent, rappelle Olivier Celnik. C'est exactement pareil avec l'IA, on ne peut pas dire que c'est la faute de l'outil. »

Autre point d’alerte : le risque de plagiat. 48 % des architectes craignent que l'IA augmente le risque de plagiat de leurs travaux, tandis que 38 % redoutent qu'elle puisse un jour remplacer leur rôle, selon l'Archigraphie. L'Ordre des architectes se penche actuellement sur ces questions de droit d'auteur et de plagiat, avec la menace de voir apparaître des formes de façades copiées sur celles d'autres architectes. « L'enjeu est d'alerter les architectes sur leur obligation de respecter le code de déontologie et d'examiner de quelle façon ce code pourrait être mis à mal par une utilisation non réfléchie de l'IA, que ce soit par nous-mêmes, par nos collaborateurs, par nos clients, ou qu'il s'agisse de plagiats que nous commettrions ou dont nous serions victimes. »

Quid du métier d’architecte ?

Enfin, des interrogations se posent plus largement sur l'avenir de la profession. Début avril, une étude de la Coface et de l'Observatoire des emplois menacés et émergents a établi que 16% des emplois en France pourraient être menacés par l'IA et disparaître, et ce principalement dans les grandes métropoles. Les secteurs de l'architecture et de l'ingénierie font partie des plus exposés à l'automatisation par l'IA et donc “à risque” (23.4%). La méthodologie de l’étude a mesuré l’exposition technique des tâches qui composent les métiers à l’automatisation par l’IA et  précise que cela “ ne préjuge ainsi nullement d’un volume de destruction nette d’emplois.” 

Elle a par ailleurs fait réagir Jean-Pierre Lévêque : « Ça m'énerve ! Il y a clairement des professions qui peuvent être mises en danger, mais pas l'architecture. Ce qui me tranquillise par rapport à toutes ces études, c'est qu'il y a une chose que l'IA ne remplacera jamais : l'assurance. Si on fait appel à des architectes, c'est parce qu'ils ont une déontologie, une obligation de formation, une obligation d'assurance. Si vous avez une fuite d'eau, un effondrement, vous pensez qu'on va aller chercher le créateur de l'application IA en responsabilité ? Non, c'est l'architecte qui sera en première ligne. » 

"Si vous avez une fuite d'eau, un effondrement, vous pensez qu'on va aller chercher le créateur de l'application IA en responsabilité ? Non, c'est l'architecte qui sera en première ligne." Jean-Pierre Lévêque, architecte

Les graphistes, perspectivistes ou économistes du bâtiment ont en revanche des inquiétudes réelles à avoir selon les architectes interrogés, sans compter la question de la formation des jeunes architectes. Pour Olivier Celnik : « Comment les jeunes, les juniors, vont-ils se former pour créer des compétences, de l'expérience et devenir seniors si les tâches d'assistanat sont délégués aux outils IA ? Au lieu d'avoir trois stagiaires, on aura un vrai stagiaire et le reste, ce sera de l'IA ? Je sens une vraie menace et je n'ai pas de réponse », avoue-t-il, se disant aujourd'hui davantage inquiet qu'optimiste face aux évolutions potentielles engendrées par le déploiement massif de cette technologie.

Entre usages embryonnaires et questions de fond, l'intelligence artificielle bouscule la profession sans la transformer. Les architectes s'en emparent avec prudence, conscients à la fois de ses apports (gain de temps, ouverture créative) et de ses limites : une technologie qui ne comprend ni le contexte, ni les normes dans leur complexité, ni la responsabilité qui reste, quoi qu'il arrive, celle de l'architecte. Ce qui se joue, peut-être, c'est moins la survie du métier que sa recomposition : vers un architecte plus attentif à ses prérogatives, plus vigilant sur les usages qu'il délègue, et plus attentif à transmettre ce que l'IA ne sait pas encore faire.

20 petites leçons d'économie de matière : un livre pour mieux pratiquer le réemploi

Dans un cours opus illustré, Victor Meesters (Rotor) et Vincent Laureau, architectes, rassemblent 20 études de cas qui offrent autant de “recettes” pour économiser les ressources et matériaux. A travers cette typologie des formes du réemploi, un enjeu : “changer l’architecture par le vocabulaire”. 

La pression sur les ressources et l’état de crise énergétique permanent ont déterminé l’émergence dans l’architecture d’un nouveau pensum : le réemploi des matériaux de construction. Mais cette ambition de bon sens amène son lot de questions et de tâtonnements. Alors, pour guider les professionnels, Victor Meesters et Vincent Laureau, architectes, publiaient il y a quelques semaines un livre de “recettes” à l’attention des professionnels de la maîtrise d'œuvre. 

Nommer les gestes du réemploi

Comme l’explique à la fin le chapitre “genèse du livre”, tout est né d’une invitation faite à Victor Meesters, fondateur du collectif ROTOR, à enseigner le projet d’architecture en master à l’ENSA Paris-Val de Seine. Le réemploi figure parmi les thèmes à aborder, et donne lieu à une série d’exercices où les étudiants découvrent les méthodes, filières professionnelles, et bien sûr contraintes et opportunités liées à cet enjeu. 

Suivent entre 2021 et 2024 des “carnets du réemploi” publiés dans la revue L’architecture d’Aujourd’hui entre 2021 et 2024. Dans la lignée de ces publications, 20 petites leçons d’économie de matière regroupe dans un opus à la modestie assumée les préconisations émises alors. Dessins à l’appui, ses auteurs y décrivent 20 gestes, du plus modeste au plus ambitieux. Au-delà de l’objectif fixé - la préservation des ressources, énergétiques notamment - il s’agit d’entrer dans le détail des opérations, des manières de faire. “Nous posons ici l’hypothèse que pour changer les pratiques architecturales, il convient d’abord d’en définir le vocabulaire”, expliquent les deux auteurs en introduction. (...) Réemployer des matériaux anciens devait donner lieu à la réactivation d’un vocabulaire oublié, tout en ressuscitant des savoir-faire”. 

Renouer avec les gestes anciens pour écrire l’architecture au présent

Ici, l’ambition de mettre des mots sur l’éventail des opérations fondées sur le réemploi donne lieu à 20 notions-clés adossées à des études de cas tout autour du monde. S’y dévoilent des traditions ancestrales, comme le “Hikiya” : née dans l’archipel sismique du Japon, la technique consiste à bâtir sans vis ni clous des édifices en bois entièrement démontables en cas d’incendie. On y trouve aussi des solutions d’inspiration plus inattendues, comme la location de matériaux de construction. Dans tous les cas, le réemploi compose avec diverses contraintes très actuelles, comme la nécessité de mieux isoler thermiquement les bâtiments. Plutôt que de tout benner, Victor Meesters et Vincent Laureau proposent par exemple de “mettre les bâtiments anciens sous cloche”, comme l’a fait notamment Bernard Tschumi sur le site du Fresnoy à Tourcoing, ou de “dissocier les contraintes” en réutilisant comme second peau les fenêtres en simple vitrage. Quelque soit la solution adoptée, le réemploi déjoue les routines architecturales. Il invite par exemple à “concevoir avec l’imprévu”, à rebours des étapes classiques du projet architectural où tout est planifié, ou à pratiquer “l’art d’utiliser les restes” en “sous-cyclant” sur site les inévitables rebuts de tout chantier. A travers les 20 notions abordées, l’ouvrage dessine ainsi une très riche typologie de gestes qui tous composent avec la longue histoire de l’architecture. Signe que le réemploi, loin d’être une mode, fut longtemps la condition partagée de toute construction…  

En savoir plus  

Victor Meesters (Rotor) et Vincent Laureau, 20 petites leçons d’économie de matière, éditions Wild project, collection Villes terrestres, 108 p., 14 €

Municipales : bilan d’un mandat mouvementé

A l’approche des élections municipales qui auront lieu dans les communes françaises les dimanches 15 et 22 mars prochain, les équipes sortantes publient leur bilan. L’occasion pour midi:onze de faire le point sur un mandat marqué par une succession de crises…

Enquêtes, études et actualités confirment qu’être élu de proximité n’est pas une sinécure. Mais pour le coup, le mandat municipal 2020-2026 aura été particulièrement éprouvant pour les maires et leurs équipes, avec à la clé une hausse inédite du nombre de démissions. Il faut dire que les élus locaux ont eu à affronter une succession de crises au cours des six dernières années. Quel impact le contexte national et international a-t-il eu sur la gestion locale ? Zoom en 5 points qui expliquent en grande partie la “colère des maires” au cours du dernier mandat. 

Une pandémie à gérer

Le dernier mandat municipal aura été frappé par la crise avant même de commencer : prévues les 15 et 22 mars 2020, les élections municipales se sont finalement tenues le 15 mars et le 28 juin, en raison de l’épidémie de COVID-19. Après un premier tour marqué par une abstention record (44,7%), le second tour a été reporté à l’après-confinement. 

Durant toute la crise sanitaire, les élus locaux ont été en première ligne : ils ont dû organiser la distribution des masques, la mise en place des centres de vaccination et le soutien aux commerces locaux très impactés par la succession des confinements. 

Durant l'épidémie de COVID-19, les municipalités ont été en première ligne. Elles ont dû notamment mettre en place des centres de vaccination. Source photo : mufidpwt pour Pixabay

Le choc de la guerre en Ukraine

A peine l’épidémie achevée, une autre crise commençait, énergétique cette fois. Débutée en février 2022, la guerre en Ukraine a eu des répercussions majeures sur les budgets communaux. A l’hébergement et la scolarisation des familles ukrainiennes réfugiées, s’est ajoutée l’explosion des prix de l’énergie. Pour les communes qui n’avaient pas mis en place de mix énergétique, le choc a conduit à des arbitrages drastiques : fermeture de piscines, extinction de l'éclairage public nocturne, baisse du chauffage dans les gymnases, etc. Parallèlement à l’envolée des coûts de fonctionnement, l’inflation dans le secteur de l’alimentation (cantines scolaires) et de la construction réduisait les capacités d’investissement des municipalités et intercommunalités. 

Face à l'envolée des prix de l'énergie, de nombreuses communes ont réduit l'éclairage public. Source photo : suvajit via Pixabay

Entre les maires et l’Etat, un divorce consommé ? 

La crise énergétique aura été d’autant plus rude qu’entre 2020 et 2026, l’Etat change les règles du jeu. Il y a d’abord la suppression de la taxe d’habitation, achevée en 2023 pour les résidences principales. En partie compensée, cette mesure supprime un levier fiscal qui aurait permis aux municipalités de mieux absorber le choc de l’inflation. D’autant qu’au cours du dernier mandat, la Dotation Globale de Fonctionnement (DGF) n’a pas suivi la hausse vertigineuse des dépenses pensant sur les communes. De plus en plus, les maires sentent leur statut passer de celui de “bâtisseurs” à celui de simples “gestionnaires” chargés d’appliquer des décisions prises par un Etat centralisateur. D’où une défiance croissante : en 2023, 45 % des maires déclaraient ne pas recueillir de reconnaissance de la part de l’Etat et de ses services contre 28 % en 2020 (hausse de 17 points en trois ans).

La suppression de la taxe d'habitation a suscité l'incompréhension de nombre d'élus. Source photo : AlexBarcley via Pixabay.

Le défi du "Zéro Artificialisation Nette" (ZAN)

Pour les élus municipaux, la loi Climat et résilience adoptée en août 2021 aura été le grand dossier technique et politique du mandat. Les maires ont dû intégrer le principe “ZAN”, soit l'objectif de ne plus bétonner de nouvelles terres d'ici 2050 pour limiter l’étalement urbain. A la clé, de fortes tensions. En 2022, l’association des maires ruraux de France (AMRF) dénonçait ainsi une ruralité “mise sous cloche” et condamnée au déclin démographique. Cette fronde a conduit le gouvernement à adopter une “garantie rurale” en 2023, puis à repousser certains délais de mise en conformité dans la loi TRACE en 2025. Dans le même temps, les élus subissaient pourtant de plein fouet l’un des effets majeurs de l'artificialisation des sols, intensifié par le dérèglement climatique : les inondations. Dans le Nord en 2023-24, puis le sud-ouest en février 2026, les crues de l’hiver ont eu un impact humain et financier colossal…

Une inondation en France en 2024. Crédit photo : midionze

Un climat sécuritaire dégradé

Enfin, le mandat 2020-2026 a vu croître l'inquiétude quant à la sécurité des représentants locaux et équipements publics. Au cours des six dernières années, il a beaucoup été question des agressions contre les élus. En 2023, la démission du maire de Saint-Brevin après l'incendie de son domicile provoquait un émoi national. Dans son sillage, le ministère de l’intérieur créait le Centre d'analyse et de lutte contre les atteintes aux élus (CALAE). Publiée en mai 2025, sa première étude révélait que les maires sont les plus touchés par les violences faites aux élus (62% en 2023, 64% en 2024), suivent les adjoints et conseillers municipaux (15% en 2023, 18% en 2024). Cette violence diffuse a pu aussi se manifester lors des émeutes ayant suivi la mort de Nahel en juin 2023 : des dizaines de mairies étaient alors prises pour cibles. 

Violence envers les élus, émeutes, narco-trafic : la sécurité s'annonce comme l'un des thèmes de la prochaine élection municipale. Crédit photo : Neurolink via Pixabay