La ville à l’heure du changement.
Seghir Lazri : "Pour que le sport joue pleinement son rôle social, il faut d'abord repenser les espaces urbains et sociaux eux-mêmes."

Sociologue du sport au Laboratoire Printemps de l’Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et chroniqueur pour L'Obs et RFI, Seghir Lazri revient dans cet entretien sur l'histoire du sport dans l'espace public, les inégalités d'accès aux équipements sportifs, les questions de genre et de racisation, et l'impact réel des grands événements sportifs dans les quartiers populaires. 

Comment le sport a-t-il investi l'espace public au fil du temps ? 

Le sport moderne apparaît au milieu du XIXe siècle, dans un contexte où les États-nations veulent produire des espaces contrôlés : il s'agit d'investir les corps pour mieux les gérer et les rendre mobilisables. Ce mouvement naît d'abord dans le monde germanophone, avec une perspective hygiéniste qui transforme la société et l'espace public. La défaite de 1870 contre la Prusse agit comme un détonateur en France : il faut développer des pratiques corporelles permettant de mobiliser rapidement des individus en cas de conflit. C'est de là que naît l'éducation physique en France, en s'inspirant de la gymnastique allemande.

En parallèle, les sports anglais se développent dans les public schools, portés par une nouvelle élite sociale qui a besoin d'incarner son nouveau statut par un nouveau rapport au corps avec des pratiques pensées à l'origine pour de jeunes garçons.

Deux courants s'affrontent ensuite en France au tournant du XXe siècle : les hébéristes, portés par Georges Hébert, qui défendent une éducation physique à vocation sanitaire et naturaliste, et le mouvement coubertiniste issu des idées de Pierre de Coubertin, plus tourné vers le sport de haut niveau et la compétition, hérité du modèle anglais. C'est finalement la vision de Coubertin qui l'emporte sur le plan organisationnel avec les grandes compétitions sportives tandis qu'Hébert s'impose davantage dans le champ éducatif et dans la gouvernance de l'État. Les deux héritages ont perduré : aujourd'hui encore, les critiques adressées au sport de haut niveau (excès, dérive vers la performance pure) viennent souvent de cet héritage hébertiste.

Ces logiques ont produit des effets sur deux plans : un corps normé porté par les élites sociales et l'émergence du professionnalisme dans les classes populaires qui représente une bataille politique et syndicale gagnée par les classes ouvrières via le sport.

Les quartiers prioritaires sont sous-équipés en équipements sportifs par rapport au reste du territoire et pourtant, une étude de décembre 2025 de l'ONPV (Observatoire national de la politique de la ville) montre que 99 % des habitants de QPV ont un équipement à moins de 15 minutes à pied. Comment expliquez-vous ce paradoxe ? Qu'est-ce que ces chiffres nous disent vraiment des inégalités territoriales ? 

À partir des années 1980, le sport prend une place importante dans les politiques de la ville, en réponse notamment aux émeutes urbaines de l'époque avec l'idée qu'un corps « contrôlé » par le sport est un corps plus calme.

Il y a une vraie disparité dans la nature des équipements : les piscines, dont le coût d'entretien augmente, sont de moins en moins accessibles dans les quartiers populaires. On observe une forte concentration de terrains de football, de city-stades, d'équipements à faible coût d'entretien, tandis que les espaces plus favorisés disposent davantage d'équipements privés.

Produire un équipement dans un territoire n'est qu'une première étape : il faut que les habitants se l'approprient, ce qui suppose que la pratique associée ait une résonance sociale dans leur environnement. Le terrain de tennis en est un bon exemple. Il est presque aussi présent en nombre que le terrain de football en France, mais très peu de joueurs de tennis issus des quartiers populaires accèdent à l'élite car la pratique mobilise des ressources sociales et symboliques qui la rendent moins « signifiante » dans certains territoires.

Les programmes sportifs de prévention de la délinquance fonctionnent-ils vraiment ?

Plus ou moins. Un club de rugby comme celui de Massy, dans l'Essonne, a permis l'émergence d'une élite sportive locale tout en jouant un rôle social dans la ville. Mais dans l'ensemble, ces politiques répondent davantage à une logique de gestion des tensions urbaines qu'à un objectif social pleinement assumé et certains quartiers restent très enclavés. Un fait est d’ailleurs révélateur : lors des émeutes de 2005, les premiers équipements touchés ont été les gymnases et les écoles.

Comment les habitants se réapproprient-ils l'espace public par eux-mêmes, via le foot de rue ou d'autres pratiques informelles ?

C'est justement un moyen de se réapproprier l'espace public, et d'exister en dehors du sport institutionnel. On observe l'émergence de nouvelles pratiques comme le street workout par exemple, qui part souvent d'un simple mobilier urbain avant qu'une véritable infrastructure ne se développe autour. Cela relève d'une forme de résistance par le corps, avec des points de comparaison historiques : la capoeira, au Brésil, procède du même geste dans un contexte social et politique encore plus marqué par la domination avec cette l'idée que l’on peut se réapproprier son propre corps comme acte de résistance. Le parkour répond à une logique similaire : des individus ségrégués dans un espace se le réapproprient de manière différente, en s'inspirant aussi d'autres cultures.

Comment les clubs sportifs locaux participent-ils à la construction d'une identité d’un quartier ou d’une ville ? 

Le système sportif français répond à une logique pyramidale : le grand champion vient de la base, pas d’ailleurs. Le sport engage une pratique démocratique où l’on va chercher les talents à la base pour en faire une élite. Les clubs répondent à cette exigence de démocratisation des pratiques, et créent à ce titre du tissu social et de la quotidienneté : ce sont des espaces où les gens se retrouvent, avec une dimension de protection et de reconnaissance qui dépasse la seule pratique sportive.

Y a-t-il une hiérarchie des corps « légitimes » à pratiquer un sport dans l'espace public ? Un joggeur en centre-ville et un jeune qui joue au foot en bas d'une tour sont-ils perçus de la même façon ?

Oui, bien sûr, mais elle dépend des espaces, les représentations n'étant pas les mêmes partout. Il y a une injonction normative très forte, véhiculée notamment par le champ médiatique et publicitaire, qui valorise des corps ultra-performants et très normés.

L'espace du travail détermine aussi fortement ce que doit être un corps. Un cadre supérieur, par le rythme même de son travail, doit avoir un corps qui « s'économise » : mince, endurant, jamais trop marqué, parce qu'un corps trop visible est perçu comme un corps qui « consomme trop ». Le rythme de ce travail n'est pas intense par sa dureté physique, mais par sa cadence : il faut être mobilisable et productif en permanence. À l'inverse, un corps ouvrier a besoin d'une puissance plus importante, avec le risque d'être davantage exposé et « abîmé ».

Vous avez travaillé sur la question raciale dans le rugby. Quels ont été les principaux enseignements lors de votre travail de recherche ?

Le rugby porte un imaginaire fortement lié au Sud-Ouest de la France. Mon travail de thèse porte sur des terrains éloignés de cet imaginaire, notamment en Seine-Saint-Denis. Historiquement, le rugby s'est d'abord implanté au nord (Le Racing et Stade français sont liés aux lycées Henri-IV et Saint-Louis), avant de s'enraciner dans le Sud-Ouest, porté par des élites laïques locales plutôt que par les patronages catholiques.

Aujourd'hui, les postes de jeu sont souvent distribués selon des lignes ethno-raciales : les postes d'engagement physique reviennent plus fréquemment aux joueurs racisés, souvent réorientés vers le rugby après avoir été écartés d'autres sports pour des raisons de gabarit, tandis que les postes de lecture du jeu restent davantage occupés par des joueurs blancs du Sud-Ouest. Ce phénomène est désigné dans la littérature anglo-saxonne sous le terme de stacking racial.

Sur le terrain, un joueur racisé qui encaisse un coup sans réagir est souvent jugé « naïf » tactiquement alors que cette absence de réaction répond à une logique économique concrète (un carton, en catégorie semi-amateur, peut coûter plusieurs centaines d'euros de prime de match).

Comment les normes de genre structurent-elles l'usage des espaces sportifs ? 

Les garçons occupent traditionnellement bien davantage l'espace public et la rue que les filles. Un microprocessus de légitimité fait qu'à mesure que les garçons sont plus nombreux dans un espace, les filles s'y sentent moins légitimes et l’investissent moins, ce qui les pousse parfois à constituer des collectifs entre elles pour se réapproprier des espaces sportifs,  une stratégie souvent mal comprise et taxée, à tort, de communautarisme, comme par exemple lors des 3e mi-temps dans le rugby fémimin où les hommes sont généralement évincés.

Il existe une orientation genrée en amont des pratiques, qui tient à un apprentissage du dégoût plutôt qu'à un choix positif. L’exemple de l'équitation est significatif. Cette discipline est très féminisée en pratique de loisir, mais l’élite sportive est majoritairement masculine. En cause, une socialisation différenciée à l'entraînement car les garçons consacrent davantage de temps au travail technique avec le cheval, les filles davantage de temps aux soins de l'animal, ce qui, à terme, les désengage des trajectoires de compétition de haut niveau.

Le sport est souvent présenté comme un vecteur naturel de mixité et de cohésion sociale. Ce discours résiste-t-il au terrain, ou masque-t-il de l'entre-soi et de l'exclusion  ?

Il y a toujours des limites à ces constructions-là. Le sport peut être une forme d'ouverture, d'émancipation ; il répond à des impératifs de cohésion, il rompt avec certaines inégalités et certaines formes d'exclusion. Ça, c'est forcément évident.

Néanmoins, il conforte aussi un entre-soi assez puissant. Le choix de la pratique sportive est déjà, en soi, un élément de distinction sociale : en fonction de la position qu'on occupe dans la société, on ne choisit pas le même sport : la voile rassemble le même type de population, le football reste populaire mais compte aussi des clubs d'élite, d'autres sports comme la boxe restent plus populaires.

Le street workout, par exemple, rassemble souvent des personnes racisées issues de quartiers populaires, là où ces équipements sont significatifs alors que l’on en trouve très peu dans le 16ème arrondissement de Paris, contrairement à d'autres quartiers. Le sport renforce donc aussi cette idée d'entre-soi.

Et parfois, il devient un levier d'accaparement d'un territoire qui n'était pas censé être celui des classes qui y arrivent, notamment dans les espaces de gentrification, ce n'est pas un hasard si on retrouve autant de clubs d'escalade à Saint-Ouen ou à Pantin.

Les grands événements sportifs (JO, Mondiaux) sont-ils un vrai levier d'aménagement urbain et de transformation sociale ?

C'est l'État qui porte l'essentiel de l'engagement financier et logistique (infrastructures, matériel), le CIO se limitant à l'organisation et la diffusion. L'État a intérêt à ce que les équipements produits soient rentables et réutilisables, pour éviter le scénario des Jeux de Montréal en 1976, qui ont durablement endetté la ville.

Sur le plan social, les bénéfices vont plus souvent aux populations aisées : une part de logements sociaux est prévue dans les aménagements liés aux Jeux, mais une grande partie est privatisée ou revendue. Le Grand Palais rénové est aujourd'hui davantage tourné vers l'accueil de grandes entreprises. L'impact réel de la piscine olympique sur la Seine-Saint-Denis reste incertain à ce stade.

Quels leviers manquent aujourd'hui pour que l'espace public sportif devienne un terrain d'égalité, plutôt qu'un lieu qui reproduit les inégalités ?

Il faut d'abord s'attaquer à la ségrégation spatiale. Le sport reste un levier symbolique, il produit des imaginaires, des trajectoires individuelles d'émancipation mais tant que les populations restent assignées à des espaces d'entre-soi, il ne résout pas le problème à lui seul. Le sport relève de l'ordre de l'action, de l'affect et de l'imaginaire ; il peut susciter des mobilisations matérielles, mais ne remplace pas une politique de rénovation urbaine. Pour que le sport joue pleinement son rôle social, il faut d'abord repenser les espaces urbains et sociaux eux-mêmes.

2026-07-31
Porosités urbaines, une piste pour le renouvellement urbain

Murs pignons, toits d’immeubles, ponts, porte-à-faux, etc. : face à la saturation du bâti, investir les porosités urbaines s'affiche désormais comme un levier pour certains architectes soucieux de renouvellement urbain.

C’est le prototype de logement « Parasite Prefab » de Lara Calder qui suggère de prendre possession des piles d’un pont, la Rucksack House de Stefan Eberstadt (Maison sac à dos), l'installation « Quartiers d'été » du collectif Cabanon Vertical, qui propose des extensions sur les façades, ou encore le projet « Ermitage » du collectif polonais "Centrala",qui vise à aménager une résidence d’artiste dans une dent creuse large de… 122 cms.

Selon l’architecte Stéphane Malka, ces espaces portent en eux une véritable identité : « Les porosités ne sont pas des non lieux mais de vrais espaces dépourvus de fonctionnalités. Il faut transcender l'âme du lieu en leur trouvant un nouvel usage ». Ses études sur les porosités urbaines vont de la galerie Bunker (2009) qu'il greffe sous la station du métro Barbès à des échafaudages en guise de jardins (Bio-Box, 2006) ou au projet manifeste « Auto-Défense (2009) », qui propose d'installer des modules d'habitations dans l'Arche dans un esprit de « guérilla architecturale ».

"Les porosités ne sont pas des non lieux mais de vrais espaces dépourvus de fonctionnalités. Il faut transcender l'âme du lieu en leur trouvant un nouvel usage." Stéphane Malka, architecte

Des racines utopistes et artistiques

Investir ces lieux « alternatifs » n'est pas une excentricité de l'architecture contemporaine. Déjà en 1965, quelques architectes soulignaient le danger de l'explosion démographique et imaginaient un volet de solutions, dont la plupart sont restées au stade de l'utopie. Parmi eux, Yona Friedman, membre du GIPA (Groupe international d'architecture prospective) : construite en suspension à partir de modules attachés à une ossature surélevée de plusieurs mètres, sa Ville Spatiale propose rien moins que de superposer une ville à la ville. A la même époque, les utopistes d’Archigram ont également alimenté la réflexion sur la densité urbaine avec le projet « Instant City », qui mettait en avant l'idée d'une ville nomade et aérienne dans laquelle des structures gonflages créent une architecture de l'instantané. Favoriser la prothèse plutôt que la transformation radicale a aussi nourri l'architecte prospectif jean-Louis Chanéac qui a imaginé des cellules parasites à poser sur les façades des grands ensembles pour agrandir les appartements, reflet de ses convictions sur la modularité et l'accès à l'habitat pour le plus grand nombre.

"Le fait de reconstruire sur la ville déjà existante tempère les prix et permet surtout d'augmenter l'offre." Stéphane Malka

Le monde de l'Art n'est pas en reste. L'artiste japonais Tadashi Kawamata, dont les cabanes réalisées à partir de matériaux de récupération ont orné la façade du Centre Pompidou en 2010, s'intéresse à ces zones intermédiaires qui subsistent dans l’espace urbain. C’est aussi le cas d’Alain Bublex : reprenant les idées d'Archigram, le plasticien français imagine « Plug-in City », soit des unités mobiles d'habitations à poser sur des structures déjà existantes.

Créer des surprises architecturales

Pour Stéphane Malka, les délaissés urbains comportent de nombreux avantages. Premier d’entre eux : contourner un prix du foncier particulièrement élevé dans les grandes métropoles. « Le fait de reconstruire sur la ville déjà existante tempère les prix et permet surtout d'augmenter l'offre. De plus, cela permet de créer des surprises et génère de la spontanéité », estime l’architecte, ajoutant que « cela permet de faire des économies liées aux destructions et au recyclage des déchets de chantier ». Pourtant, un tel positionnement se heurte encore aux réticences de ceux qui veulent préserver le patrimoine en l'état. «  Les seules limites aujourd'hui sont les règlementations, qui restent rigides. C’est le cas de mon projet « Bio-Box » (installer des terrasses en façades) qui n’a pas reçu aujourd'hui d’ autorisation, alors qu’il permettrait au Parisiens de disposer d'une terrasse pour quelques centaines d'euros » .

2011-09-01
Écrit par
Pierre Monsegur
Un logement social parisien : l'Astrolabe

Nicolas Ziesel, de KOZ architectes, nous présente l'une des réalisations phares de son agence : l'Astrolarbre. Soit un ensemble de 12 logements sociaux parisiens en bois dont l'originalité tient aussi bien à la qualité environnementale du bâti qu'aux solutions imaginées pour permettre aux habitants de mieux vivre ensemble...

2010-06-29
Écrit par
midi:onze
Produire en milieu urbain : la tour vivante de SOA

Créé en 2005 par le cabinet d'architecture SOA, le concept de la Tour vivante propose de produire des denrées agricoles en milieu urbain. Une solution possible aux problèmes d'approvisionnement posés par l'explosion urbaine...

2011-01-04
Écrit par
midi:onze
Reconquérir les rues avec Nicolas Soulier - Chapitre 1

Nicolas Soulier est l'auteur aux éditions ULMER de Reconquérir les rues, ouvrage indispensable pour refertiliser les espaces publics. Troisième et dernier volet de notre entretien vidéo avec l'urbaniste.

Pour en savoir plus :

Nicolas Soulier, Reconquérir les rues. Exemples à travers le monde, éditions ULMER, 2012, 288 pages.

2012-12-05
Le gaspillage alimentaire, enjeu économique et moral

Effet rebond d’une société de l’hyperconsommation, le gaspillage alimentaire est devenu un sujet d’études depuis quelques années et arrive progressivement dans le débat public. A l’occasion de la 4ème édition de la Semaine Européenne de la Réduction des Déchets (SERD du 17 au 25 novembre), midi : onze s’intéresse à la question.

Véritable enjeu économique, écologique, social mais aussi éthique, le gaspillage alimentaire n’a pas aujourd’hui de définition officielle et peut englober des approches assez variables en fonction des organismes. Le plus généralement, les « pertes et gaspillages alimentaires » renvoient à la quantité de nourriture qui aurait pu être mangée par l’homme et qui est finalement jetée. Et les chiffres parlent d’eux-mêmes : en France, le gaspillage alimentaire représente un coût de 400 euros pour une famille de quatre personnes et un volume annuel, par habitant, de 20 à 30 kg de nourriture jetée. La FAO (Food and agriculture organisation) donne aussi quelques chiffres : selon elle, un tiers de la production alimentaire mondiale est perdu ou jeté, soit l’équivalent de 1, 3 milliards de tonnes chaque année, alors même qu’un milliard de personnes sont considérées comme mal nourries au niveau mondial.

Selon la FAO, un tiers de la production alimentaire mondiale est perdu ou jeté, soit l’équivalent de 1, 3 milliards de tonnes chaque année, alors même qu’un milliard de personnes sont considérées comme mal nourries au niveau mondial.

Du gaspillage à tous les niveaux de la chaîne alimentaire

« La France ne fait pas figure d’exception : ses commerces alimentaires regorgent de 180 % de la quantité de nourriture dont sa population a vraiment besoin. On pourrait économiser 33% des aliments produits dans le monde, soit assez pour répondre aux besoins nutritionnels de 3 milliards d’humains supplémentaires », annonce Tristran Stuart, leader d’opinion anglais engagé dans le gaspillage alimentaire et qui signe la préface du livre de Bruno Lhoste La grande (sur-)bouffe. Pour en finir avec le gaspillage alimentaire, publié en 2012 aux éditions Rue de l’Echiquier. Dans son livre, l’auteur met en avant les pertes et gaspillages qui se déroulent à tous les stades de la chaine alimentaire : production, transport, stockage, transformation, distribution et consommation. « Le rôle de la grande distribution se déroule en amont et aval : elle a un impact très fort en tant qu’acheteur (en reportant les surplux sur les fournisseurs) et en tant que prescripteur à travers la publicité et les offres promotionnelles qui permettent de liquider les surstocks… sans parler des critères esthétiques pour les fruits et les légumes qui éliminent une grande partie de la production », explique Bruno Lhoste. Et la suppression en 2009 de normes européennes pour mettre fin au calibrage des fruits et des légumes n’a pas vraiment changé la donne.

Un cadre institutionnel qui se met en place

Chapeautée par l’ADEME, la Semaine Européenne de la Réduction des Déchets (SERD) organise cette année 2 888 actions partout en France. L’ambition affichée de cet événement est de sensibiliser le plus grand nombre à « la nécessité de réduire la quantité de déchets produite en France et de donner des clés pour agir au quotidien ». Au programme : collectes, animations, mises à disposition de bac à compost, stands d’informations et de documentations au niveau des collectivités, entreprises, écoles…L’Europe commence également à s’impliquer. Le Parlement européen a adopté une résolution le 19 janvier 2012 afin de réduire de moitié le gaspillage alimentaire d’ici 2025 et 2014 sera « l’Année Européenne de la lutte contre le gaspillage alimentaire. »

"Le rôle de la grande distribution se déroule en amont et aval : elle a un impact très fort en tant qu’acheteur (en reportant les surplux sur les fournisseurs) et en tant que prescripteur à travers la publicité et les offres promotionnelles qui permettent de liquider les surstocks… sans parler des critères esthétiques pour les fruits et les légumes qui éliminent une grande partie de la production." Bruno Hhoste, auteur de La grande (sur-)bouffe (éditions Rue de l'échiquier)

En France, le Grenelle de l’Environnement a abouti à une mesure réglementaire en vigueur depuis le 1er janvier 2012 (l'article 204 de la loi Grenelle II). Désormais les "gros producteurs" (Industries agro-alimentaires, commerce et grande distribution, restauration, marchés,…) de biodéchets sont tenus de les faire traiter en vue de permettre la valorisation de la matière de manière à limiter les émissions de gaz à effet de serre et à favoriser le retour au sol.Pour participer à l’objectif de réduire de moitié le volume des déchets alimentaires d’ici à 2025, le ministère de l'Agriculture a relancé le sujet à travers « un pacte national contre le gaspillage » d'ici à juin 2013. En pratique, le programme annoncé se traduit par deux mesures principales : collecter les invendus au profit des plus démunis en généralisant aux 22 marchés d’intérêt national (Min) d’ici 2013 les premiers accords avec des associations caritatives et lancer cinq opérations pilotes en janvier (dans des collèges en Dordogne et un restaurant d’entreprises en Mayenne) pour réduire la part des déchets dans la restauration collective. Le ministre dédié à l’agroalimentaire Guillaume Garot souhaite également favoriser la vente à l’unité dans les rayons de la grande distribution. « Il s’agit pour le moment d’un effet d’annonce, on attend le plan. L’heure n’est plus à l’expérimentation et à quelques sites pilotes. L’enjeu est tel qu’il nécessite un véritable changement d’échelle. Il manque une politique territoriale alimentaire en France », estime pour sa part l’auteur de La grande (sur)bouffe.Reste que le gâchis alimentaire ne pourra jamais être réduit à zéro. Tristran Stuart estime qu’il est acceptable de prévoir 130% de surplus dans la production pour éviter les impondérables (mauvaises récoltes, problèmes d’approvisionnements). De plus, une part inévitable de déchets est produite, de l’ordre de 50% selon une étude réalisée par la FNE : il s’agit ici des déchets non comestibles comme les carcasses ou les coquilles… Toutefois, un potentiel de réduction existe. Il passe notamment par ces trois leviers : un objectif central de « réduction » des déchets, de «réutilisation » notamment à travers des banques alimentaires et de « recyclage » avec entre autres l’alimentation animale, le compost, la méthanisation (méthode qui permet également de produire du gaz) pour tout ce qui ne peut pas être consommé…

" Il y a eu une perte du fil de l’origine de la nourriture. On a oublié que ce n’était pas n’importe quel produit manufacturé, et ce, surtout en milieu urbain." Bruno Lhoste

Le gaspillage alimentaire, un phénomène culturel

A travers les 6 R (Réduire, redistribuer, recycler mais aussi reconnaître, reconnecter et Réapprendre), Bruno Lhoste propose une lecture plus large du problème et dégage une explication davantage culturelle : « Il y a eu une perte du fil de l’origine de la nourriture. On a oublié que ce n’était pas n’importe quel produit manufacturé, et ce, surtout en milieu urbain. De plus, il n’y a plus le savoir-faire traditionnel que l’on apprenait auparavant dans la famille ou le milieu scolaire de la cuisine des restes. Il y a une composante culturelle énorme dans le gaspillage alimentaire ». Les Amap, l’engouement croissant pour les circuits courts qui mettent directement en lien le producteur et le consommateur (comme la Ruche qui dit Oui !) ouvrent la voie vers une relocalisation de l’économie et offrent la possibilité de reprendre contact avec un système de production alimentaire plus « durable » et moins standardisé. En toile de fond se dessine une problématique plus globale à l’échelle du territoire : Alors même que 75% de la population mondiale vivra en ville en 2050, la question de l’autonomie alimentaire et de l’approvisionnement des denrées devient cruciale et devrait inciter les différents acteurs à donner à la question alimentaire une dimension plus humaine.

2012-11-20
La CoRévolution porte une multitude d'alternatives»

Anne-Sophie Novel est journaliste, docteure en économie et fondatrice du blog collectif Ecoloinfo.com. Elle vient de publier un ouvrage co-écrit avec Stéphane Riot : Vive la co-révoltion. Pour une société collaborative aux éditions Alternatives. Midionze l'a interrogée sur cette notion.

 

Tout d'abord, pourriez-vous définir le terme de "co-révolution" ?

La Corévolution désigne l'ensemble des pratiques collaboratives qui émergent à tous les niveaux de la société aujourd'hui. Dans un contexte de crises économique et écologique, les dynamiques de partage sont réinventées, portées par l'essor des technologies numériques et par le besoin de tisser du lien social. Ce phénomène est global et montre à quel point il est possible de "faire autrement" aujourd'hui. Face à ma morosité ambiante, la CoRévolution porte une multitude d'alternatives qui ouvrent de nouveaux possibles, pour peu qu'on veuille bien les voir.

Selon vous, la consommation collaborative est l'un des champs de la co-révolution ?

Bien sûr, c'est la partie émergée de l'iceberg, une façon de partager, donner, troquer qui est facilitée par la diffusion d'une "mentalité 2.0" (en référence au Web 2.0 et aux échanges transversaux rendus possibles avec l'essor des blogs et des réseaux sociaux, etc.). Les logiques à l'œuvre dans la consommation collaborative sont très anciennes mais totalement renouvelées par le numérique et les échanges pair-à-pair (peer to peer). Désormais, un besoin donné (se déplacer) peut être satisfait par une multitude de possibilités, ce qui réinvente l'abondance et permet différents modes de consommation.

"Désormais, un besoin donné (se déplacer) peut être satisfait par une multitude de possibilités, ce qui réinvente l'abondance et permet différents modes de consommation." Anne-Sophie Novel, co-autrice de Vive la co-révolution  

Quels sont les différents piliers qui la constituent ?

Nous avons identifié quatre piliers : la crise économique qui nous oblige à avoir plus fréquemment recours au "système D", la crise écologique qui fait que nous sommes "tous concernés", les révolutions arabes, érables et le mouvement des indignés qui font que nous sommes "tous mobilisés" et enfin le web qui nous permet d'être "tous connectés", en permanence reliés.  

Quelles nuances peut-on tracer entre consommation collaborative et économie de fonctionnalité ?

Les deux sont fortement liées : l'économie de fonctionnalité travaille les services là où la consommation collaborative favorise l'usage et l'accès sur la propriété. A terme, les entreprises verront leurs modèles modifiés par ces nouvelles façons d'aborder la consommation, les constructeurs automobiles feront probablement plus de location que de vente, ou seront en tout cas obligés de revoir leur conception de véhicules pour un usage plus partagé et fréquent qu'aujourd'hui (une voiture est à l'arrêt 92% du temps).

Quelles sont les forces de ce "mouvement " ?

La force de ce mouvement est qu'il vient de la base, qu'il se construit sur une logique ascendante, par et pour les usagers. Cela est véritablement révolutionnaire. Nous sommes peut-être dans une "bulle" du collaboratif, de la co-création, de la co-construction et de l'économie du "co", mais une chose est sûre: les tendances actuelles sont pour certaines parties pour durer.

"La force de ce mouvement est qu'il vient de la base, qu'il se construit sur une logique ascendante, par et pour les usagers." Anne-Sophie Novel

Des fonds d'investissements misent sur les start-up de la consommation collaborative, la finance participative vient de se doter d'une association pour être mieux représentée en France, Ashoka vient de créer un lieu dédié à la co-construction, des forums tels convergences2015 réunissent de plus en plus de monde...

Ses principaux obstacles ? Ses limites ?

Certains services de consommation collaborative sont sympathiques mais n'ont pas les moyens d'assurer un modèle économique digne de ce nom. Certains acteurs voient d'un mauvais œil ces nouveaux services et font pression pour une réglementation juridique. Les logiques de co-construction demandent beaucoup de temps aussi, et chaque acteur doit aussi travailler sa propre posture pour être apte à véritablement collaborer.

Qu'est ce qui selon vous est véritablement novateur et "révolutionnaire" dans la consommation collaborative ?

Le pouvoir que reprennent les consommateurs sur leur consommation, le fait de sortir de l'hyperconsommation et de générer plus d'autonomie et de solidarité. Dans nos sociétés développées, ce retour de nouvelles dynamiques de partage fait du bien ! Après, cela est peut être "contraint" par la crise, mais ça reste enthousiasmant.

Dans quelle mesure la consommation collaborative et le développement durable (DD) sont-ils liés ? En quoi la co-révolution sert-elle le DD ?

La consommation collaborative permet concrètement de mutualiser les usages, d'éviter que chacun possède des objets "dans son coin" alors qu'ils ne servent qu'occasionnellement. Partager ou louer ces objets permet de rendre service à d'autres pour la durée de leur usage. Le fait d'échanger des compétences ou des services permet aussi de (re)tisser des liens sociaux que nous avons souvent oubliés.

"La consommation collaborative permet concrètement de mutualiser les usages, d'éviter que chacun possède des objets "dans son coin" alors qu'ils ne servent qu'occasionnellement." Anne-Sophie Novel

Plutôt que de jeter des choses qui nous sont devenues inutiles, on dispose de possibilités plus nombreuses pour les donner ou les réutiliser différemment. En réalité, on entre ici dans le développement durable par les portes économiques et sociales. L'avantage est que cela sert de fait des aspects plus environnementaux, et ce alors qu'il reste encore beaucoup à faire en matière de sensibilisation au DD. La consommation collaborative est un coup de pouce formidable pour le DD. Pour la CoRévolution en général, les logiques de co-contruction ou de co-création ONG-Entreprises, ainsi que les modifications profondes du management sont autant d'éléments qui réinventent les façons de faire en portant des valeurs plus solidaires, plus conviviales, véritablement au service du vivre-ensemble.

 

Pour en savoir plus :

Anne-Sophie Novel et Stéphane Riot, Vive la corévolution. Pour une société collaborative, éditions Alternatives, collection Manifestô, 2012, 208 pages.

2012-10-30
"La RSE doit être au coeur de la stratégie de l'entreprise"

Nicolas Mottis est économiste et professeur à l’ESSEC. Il s’intéresse à deux domaines de recherche principaux : la gestion de projets dans les environnements high-tech et le pilotage des performances sur les marchés financiers avec notamment les aspects liés aux interactions entre les firmes et ses mêmes marchés financiers. Il répond à nos questions sur la RSE (Responsabilité sociale des entreprises) et sur l’innovation.

Vous vous intéressez au concept de «création de valeur », pouvez-vous préciser cette notion ? Quelle est votre approche sur les liens entre valeurs financières et impacts environnementaux et bien-être des salariés dans une entreprise ?

Pendant longtemps, la vision de la performance était dominée par les critères de performances financière pour l’actionnaire. Depuis 15-20 ans, cette dimension de la performance a connu une forte montée en puissance, avec par exemple comme conséquence les débats sur l'alignement des rémunérations des dirigeants sur l'intérêt des actionnaires. Par la suite, les performances financières ont été mises en lien avec des critères extra-financiers, ou E.S.G (Environnemental, social, de gouvernance). De nombreuses études ont été publiées sur les liens entre performances financières et ESG, mais les conclusions sont encore très ouvertes. En effet, création de valeur pour l'actionnaire et performances ESG ne vont pas forcément de pair. Cela est d'autant plus sensible en période de crise, alors que de nombreux dirigeants d’entreprise se demandent si les éléments E.S.G vont réellement permettre à leurs entreprises de se consolider.

"En période de crise, de nombreux dirigeants d’entreprise se demandent si les éléments E.S.G vont réellement permettre à leurs entreprises de se consolider." Nicolas Mottis, économiste

Pour une entreprise, dans quelle mesure, le développement durable est-il un investissement qui peut s’avérer rentable à moyen et long terme ? Quels sont les avantages offerts aux entreprises qui choisissent de se positionner sur ce segment ?

Il y a quatre cas assez simples. Le premier cas concerne la majorité des entreprises. Faire des économies d’énergie, adapter des attitudes éco-responsables permet de faire des économies : isolation du bâtiment, plan de mobilité, économie de papier, de matières premières…Ici, on fait des gains sur les deux tableaux.

Le deuxième cas concerne des entreprises qui sont concernées par une réglementation en place ou à venir. Le fait d’anticiper offre alors un avantage concurrentiel pour ses structures que ce soit auprès des clients pour un appel d’offre ou auprès des autorités…

Le troisième cas évoque les entreprises qui sont dans une situation contradictoire. Elles décident de faire des efforts mais savent déjà que cela va leur coûter de l’argent. Cette décision s’inscrit dans une approche, une vision à moyen terme. En période de crise, les critères E.S.G ne sont alors plus privilégiés.

Enfin, le quatrième cas met en avant des entreprises qui décident de travailler sur la RSE pour redéfinir leur façon de faire du business, elles choisissent la voie de l’innovation pour proposer de nouvelles façons de faire, de nouveaux usages, de repenser leur modèle. Cela concerne notamment les entreprises de l’économie de fonctionnalité (on ne vend plus un bien mais l’usage de ce bien). Ce quatrième cas n’est pas le plus répandu même si de grands groupes et des PME s’y intéressent depuis environ 5 ans, il se situe davantage dans sa phase de réflexion et d’exploration.

"En France comme en Europe, il y a tout d’abord un frein structurel, un frein mental à considérer que la RSE serait une sorte de lubie des dirigeants, un simple outil de communication." Nicolas Mottis

Selon vous, quels sont en France les freins à l'innovation en matière de développement durable?

En France comme en Europe, il y a tout d’abord un frein structurel, un frein mental à considérer que la RSE serait une sorte de lubie des dirigeants, un simple outil de communication. Beaucoup estiment encore qu’elle est périphérique au métier, qu’elle est une contrainte alors qu’elle doit être au cœur de la stratégie d’une entreprise. L’autre frein est à mon sens conjecturel. Aujourd’hui, la préoccupation des entreprises c’est déjà de survivre, les dirigeants des PME sont assez stressés et voient la RSE comme quelque chose de secondaire.

Quelles innovations en lien avec le développement durable vous semblent aujourd'hui les plus prometteuses ?

Il y a beaucoup de choses intéressantes sur la question de l’efficacité énergétique pour différents acteurs (énergéticiens, distributeurs d’énergie, industries) avec notamment l’intégration de nouvelles sources d’énergies, l’optimisation des process, l’intégration dans les réseaux et le rôle des systèmes d’informations…

"L’urgence, c’est de redonner confiance aux entrepreneurs et dirigeants qui sont à l’heure actuelle en phase de report ou même d’annulation de leurs projets." Nicolas Mottis

Dans quelle mesure les innovations liées au thème du développement durable peuvent-elles être une piste pour sortir de la crise ?

Je pense qu’il s’agit d’une piste comme une autre mais qu’en période de crise, l’enjeu central, l’urgence, c’est de redonner confiance aux entrepreneurs et dirigeants qui sont à l’heure actuelle en phase de report ou même d’annulation de leurs projets. Le levier de l’innovation pour créer de nouveaux projets, de nouveaux services a un rôle à jouer mais à moyen terme car cela demande un investissement temps important et pas forcément d’argent.

Que pensez-vous de la politique du gouvernement en la matière, va-t-elle assez loin ?

Je pense que le gouvernement a un rôle clé à jouer et que la politique actuelle en fait déjà beaucoup même si on voudrait toujours que les autorités en fassent plus. Le gouvernement fait notamment des choses intéressantes sur la question de la rénovation thermique et son ambition de structurer les filières. Le rôle du gouvernement, son positionnement doit surtout être de proposer une vision longue et une stabilité dans ses orientations pour soutenir l’innovation qui a besoin de constance et d’équilibre…

2012-10-16