Géographie
Redynamiser les centres villes : un levier essentiel pour renforcer le lien social

Des communes du Grand Paris aux petites villes rurales, la redynamisation commerciale des centres villes représente aujourd’hui un enjeu majeur de la fabrique urbaine. Des acteurs se structurent depuis quelques années pour soutenir des entrepreneurs engagés et contribuer à créer des espaces publics vivants créateurs de lien social. 

À l'est de Vincennes, une commune du Val-de-Marne, tout près de Paris, Julien Bachayani a ouvert sa boulangerie il y a près de 8 mois dans le quartier des Rigollots. A 39 ans, et après avoir travaillé plusieurs années pour des entreprises de logiciels, il décide de suivre sa passion.“J'ai toujours eu l’envie d’entreprendre, et de le faire dans un secteur qui me parle vraiment. Il y a environ 15 ans, en travaillant à Londres, j'ai découvert ce qu'on appelait les néo-boulangers : un format radicalement différent de la boulangerie française traditionnelle. Un atelier ouvert, une ambiance détendue et chaleureuse, des pains au levain, des farines complètes, une vraie dimension nutritionnelle et souvent un engagement fort. Ça m'a immédiatement parlé.”

Formations, stages, immersions et premier emploi : après un cycle qui durera près de quatre ans, Julien se lance dans la recherche d’un local, non sans difficulté. Il passe près d’un an à sillonner l'Île-de-France à vélo, à contacter des chambres de commerce, à rencontrer des bailleurs. Sans résultat. “En Île-de-France, les bons emplacements sont pris, et dans la quasi-totalité des cas, ceux qui sont disponibles affichent un fonds de commerce ou un droit au bail hors de portée. Puis, je suis tombé par hasard sur une annonce pour un local à Vincennes.” Son dossier est retenu. Il sera l'un des tout premiers locataires de La Foncière Centres-Villes Vivants, créée en 2023. 

L'équipe de la boulangerie "Premiers bonheurs" à Vincennes. Crédit photo : Gabrielle Ravencourt

Créer de lieux vivants

Aujourd'hui, la boulangerie tourne quasiment à plein régime. Six personnes y travaillent. Et ce qui surprend Julien autant que le succès commercial, c'est ce qui se passe entre les murs. La configuration du local, avec un fournil ouvert sur la boutique, est primordiale pour favoriser la convivialité. "Cela facilite la proximité et crée une ambiance où l'échange est naturel, attendu, possible, explique Julien. Il y a deux jours, deux clientes sont arrivées en avance, à 10h30. Elles ne se connaissaient pas. Je leur ai dit d'aller prendre un café et de revenir à 11h. Elles sont parties ensemble, elles ont sympathisé. Des exemples comme ça, il y en a plein. Dans la file d'attente, des inconnus engagent la conversation. On ne vient pas juste chercher son pain, on s'attarde, on échange.”

"Notre mission est de lutter contre la vacance, maîtriser les loyers et sauvegarder le commerce de proximité, particulièrement les lieux de vie créateurs de convivialité ainsi que les métiers de bouche en centre-ville." Johanna Macin, directrice des investissements de la foncière Centres-Villes Vivants

À cela s'ajoute une accessibilité tarifaire assumée. Le pain de campagne 100 % levain, 100 % bio, est proposé à 3,25 € les 500 grammes. À peine plus cher qu'une baguette tradition classique. "Le prix ouvre," résume Julien. Le résultat : une clientèle large, des familles aux retraités, des budgets modestes aux plus aisés. Des produits de qualité, longtemps réservés à une certaine clientèle avertie, deviennent ici accessibles à tout un quartier.

C'est précisément ce que la Foncière Centres Villes Vivants cherche à provoquer en maîtrisant les loyers : permettre à des commerçants comme Julien de proposer des prix justes sans sacrifier la qualité. "Notre mission est de lutter contre la vacance, maîtriser les loyers et sauvegarder le commerce de proximité, particulièrement les lieux de vie créateurs de convivialité ainsi que les métiers de bouche en centre-ville", résume Johanna Macin, la directrice des investissements de la foncière. Sur 129 communes de la Métropole du Grand Paris, 90 ont déjà fait appel à la foncière. 

Une vision "patiente" du capital

Leur modèle économique repose sur des acquisitions stratégiques en hypercentre, conservées sur le long terme (15 à 20 ans). “Là où une foncière classique cherche une maximisation des profits à court terme, nous alignons nos objectifs de rentabilité avec l'intérêt général. De plus, nous intervenons en étroite collaboration avec les municipalités.” précise Johanna Macin. Concrètement, la foncière achète les murs soit via le droit de préemption urbain exercé par les communes, soit directement auprès des vendeurs et propose aux commerçants des loyers progressifs pour accompagner leur phase de démarrage. 

"La tension entre rentabilité et intérêt général, c'est le cœur de mon métier", explique la directrice des investissements. La réponse passe par une sélection rigoureuse des acquisitions : emplacement en hypercentre, bonne vitrine, prix d'achat cohérent avec le marché local, et surtout un loyer en adéquation avec la réalité économique du commerce installé. "Nous n'allons pas chercher des rendements qui asphyxieraient le preneur."

Des résultats concrets

La boulangerie bio de Julien à Vincennes, installée dans un local vacant depuis le Covid, figure parmi leurs projets emblématiques. Autres succès : un caviste à Cachan, une pharmacie dans un ancien McDonald's ou encore la maîtrise stratégique de dix commerces autour de la gare de Bécon-les-Bruyères à Courbevoie. La vacance commerciale est variable en fonction des territoires de la métropole. Dans certains centres-villes, la problématique est davantage celle de la surreprésentation de certaines activités qui se multiplient comme les ongleries, la restauration rapide ou les activités de services.”

Selon le ministère de l’Economie et des Finances, le taux de vacance des commerces de centre-ville en 2024 était de 14%, un chiffre qui a doublé en quinze ans (6 % en 2010). Enjeu essentiel à la cohésion sociale et à l’attractivité des territoires, le sujet reste sensible pour les pouvoirs publics. Un rapport sur l’avenir du commerce de proximité a été remis le 5 novembre dernier au Gouvernement avec 30 mesures phares. 

La vacance commerciale est variable en fonction des territoires de la métropole. Dans certains centres-villes, la problématique est davantage celle de la surreprésentation de certaines activités qui se multiplient comme les ongleries, la restauration rapide ou les activités de services.” Johanna Macin

L'évolution des modes de consommation (e-commerce, achat/vente d’occasion, télétravail…) et la forte pression spéculative sur le foncier en petite couronne expliquent en partie cet état des lieux. Les loyers deviennent parfois déconnectés de la rentabilité réelle des commerces de proximité. Pour Johanna Macin : “Les problématiques actuelles de pouvoir d’achat impactent directement les commerces de proximité. Les grandes enseignes en périphérie très fréquentés comme Action, Grand frais ou Lidl jouent aussi un rôle : ces acteurs investissent peu les centres villes avec un modèle encore organisé autour de la voiture et ont donc besoin de vastes parkings connectés aux axes routiers, incompatibles avec le foncier dense des hypercentres.”

Pour la directrice des investissements, le commerce a "une place centrale" dans la vie urbaine : "Il catalyse une grande partie de l'animation. Il qualifie ou déqualifie un cadre urbain. Mais il est une composante, et il est crucial de penser l'offre de logement adaptée, l'offre de services et d'équipements pour créer des synergies et des flux qui créent véritablement l'urbanité d'une ville."

Le café-boulangerie "Chez Cocotte" à Gibles (Saône-et-Loire). Crédit photo : Thibault Pinguet et Atelier Domino

Sauvegarder le dernier commerce dans les territoires ruraux 

La problématique de la vacance commerciale ne s'arrête pas aux portes des métropoles. Dans les villages et petites villes, c'est souvent le maintien des derniers commerces qui est en jeu : la boulangerie, l'épicerie, le café. Des structures comme Villages Vivants ont fait de cette problématique leur raison d'être, avec un modèle différent mais une même conviction : le commerce de proximité est essentiel pour créer du lien social. 

Née en 2017 sous forme associative, devenue Société Coopérative d'Intérêt Collectif en 2018 puis dotée d'une foncière solidaire en 2020, Villages Vivants opère depuis Crest, dans la Drôme, et Clermont-Ferrand dans le Puy-de-Dôme. Sa mission : réhumaniser des territoires ruraux, par le levier du foncier et de l’immobilier.

Des porteurs de projets (commerces, services de proximité, espaces de vie sociale) font appel à la structure quand ils se heurtent à un obstacle immobilier : prix d'achat trop élevé, banques frileuses face à des territoires jugés peu dynamiques, montant des travaux trop lourds. La coopérative achète le bien, réalise les travaux, puis le loue au porteur de projet. "Le local, c'est un outil de travail qui doit servir à appuyer l'activité, pas à l'empêcher d'exister”, estime Florie Gaillard, responsable de la communication de Villages Vivants. 

Le financement repose sur l'épargne citoyenne : chaque année, des campagnes de levée de fonds permettent aux citoyens de devenir sociétaires à partir de 100 euros. Quel que soit le montant investi, chaque sociétaire dispose d'une voix égale en assemblée générale. Ces fonds servent directement à l'achat des biens. La structure se finance également via des prestations d'accompagnement et des formations spécialisées en montage de foncières solidaires et économie sociale en milieu rural.

"Le local, c'est un outil de travail qui doit servir à appuyer l'activité, pas à l'empêcher d'exister !”  Florie Gaillard, responsable de la communication de Villages Vivants 

Du sur-mesure pour chaque village

La coopérative immobilière, rurale et solidaire intervient dans le grand quart sud-est de la France; Leur objectif : ouvrir 4 à 10 lieux par an. À ce jour, 35 lieux ont été achetés, dont une grande partie sont situés en zone prioritaire (75%) ou dans une commune de moins de 1 000 habitants (41%); Chaque projet est traité sur mesure, par un chargé d'accompagnement dédié qui analyse le territoire, rencontre les acteurs locaux, s'appuie sur un comité d'expertise bénévole pluridisciplinaire. La majorité des lieux ouverts sont multi-activités “ C’est une nécessité en milieu rural : quand les commerces sont rares, ils doivent répondre à plusieurs besoins à la fois”, ajoute Florie Gaillard. “Une problématique récurrente, ce sont les départs en retraite de commerçants qui ne trouvent pas de repreneurs. Notre action est conditionnée à l'existence préalable d'un porteur de projet identifié.”

“ La multi-activité est une nécessité en milieu rural. Quand les commerces sont rares, ils doivent répondre à plusieurs besoins à la fois.” Florie Gaillard

À Gibles, un village de 600 habitants en Saône-et-Loire, Villages Vivants a accompagné un couple à reprendre l'activité de la dernière boulangerie qui s'apprêtait à fermer. Sans repreneurs, les habitants de Gibles auraient dû se rendre dans des épiceries situées à plus de 10 minutes en voiture. Pendant les travaux, la mairie a organisé une distribution de pain provisoire dans une salle communale. Depuis la réouverture, des commerçants du marché local témoignent : "On revoit des gens qu'on ne voyait plus. Avant, ils allaient chercher leur pain ailleurs. “Chez Cocotte” est désormais une boulangerie-pâtisserie, avec un pain principalement fait avec des farines anciennes, locales et biologiques, et une épicerie composée à 80% de produits issus de l’agriculture biologique . Des pizzas sont également proposées tous les vendredis soirs et un salon de thé toute la journée.“ C’est en chaîne. Plus il y a de commerces, plus cela attire d’autres commerces, et donc des familles. Ça redonne vie au bourg” , explique Corentine, gérante de Chez Cocotte.

L'intérieur de "Chez Cocotte", crédit photo : Thibaut Pinguet et l'Atelier Domino

Des impacts qui se mesurent

Villages Vivants vient de lancer sa première mesure d'utilité sociale et environnementale, baptisée Musette. Les premiers chiffres, issus de 33 lieux, sont éloquents : 80 % des usagers des commerces habitent la commune,  preuve d'un ancrage très local. 93 % des usagers de lieux hybrides ont rencontré sur place des personnes hors de leur cercle habituel. 97 % constatent un effet positif sur leur vie quotidienne. 100 % des lieux travaillent avec des fournisseurs locaux.

Et les externalités positives dépassent souvent le lieu lui-même. Dans un village d'Ardèche, à Boffres, depuis l'ouverture d'une auberge accompagnée par Villages Vivants, un autre restaurant a ouvert l’an dernier et un espace loué au sein de l’auberge accueille des activités artistiques ou culturelles comme des cours de yoga, ce qui renforce l'attractivité du lieu. “ Il y a une dynamique réelle sur notre territoire et qui se ressent au-delà de Boffres. Des habitants font 30 à 40 minutes de voiture pour venir chez nous”, raconte Ariane, associée et “cuistote” au sein de l’auberge. Le commerce joue ici un rôle de catalyseur de dynamisme territorial. Les collectivités l'ont compris : de plus en plus de communes deviennent sociétaires de la coopérative, rejoignant sa gouvernance pour encourager et pérenniser cette dynamique sur leur territoire.

"Dans les communes rurales, le bar-tabac n’est pas seulement un lieu de consommation. C’est un espace de reconnaissance sociale, un point de rencontre avec les voisins, un lieu où se construisent les appartenances locales. Sa disparition transforme en profondeur les modes de sociabilité." Hugo Subtil

Et les impacts de l’affaiblissement du lien social sur le plan politique sont connus. Une note du Centre pour la recherche économique et ses applications (CEPREMAP) publiée en janvier 2026 par le chercheur Hugo Subtil (Université de Zurich) a analysé les conséquences politiques de l'érosion des lieux de sociabilité en France, en s'appuyant sur l'étude de 18 000 fermetures de bars-tabacs entre 2002 et 2022, croisée avec les résultats électoraux sur vingt-cinq ans. Les résultats montrent que la fermeture de ces établissements contribue à la progression du vote d'extrême droite indépendamment de l'immigration, du chômage ou d'autres indicateurs économiques, avec des effets très faibles à court terme mais qui augmentent fortement dans le temps. Aucune autre fermeture commerciale ne produit d'effet comparable : la spécificité des bars-tabacs tient à leur fonction de lieu de socialisation, et les effets sont trois fois plus forts dans les communes rurales, où ces établissements constituent souvent le dernier espace de sociabilité.

L'auberge de Boffres en Ardèche. Crédit photo : Tim Futurog

En savoir plus

Le rapport de la Banque des territoires sur l'avenir du commerce de proximité est disponible en ligne ICI.

La note du CEPREMAP sur les conséquences politiques de la fermeture des bars-tabacs est à lire ICI.

2026-06-15
Julie Pommier et Iana Vicq : « La géographie de l’invisible, c’est une géographie de la précarité. »

Julie Pommier et Iana Vicq, architectes associées d’Augure Studio, publient une étude sur la situation des coursiers à Paris. Objectif : proposer des dispositifs urbains et architecturaux inclusifs en partenariat avec l’association CoopCycle dans le cadre de l’appel à projets FAIRE 2023 du Pavillon de l’Arsenal. Entretien. 

Ce sont en grande majorité des hommes, précaires et d’origine étrangère. Ils arpentent les rues des grandes villes à vélo pour livrer à domicile les repas préparés par les restaurants référencés sur des plateformes de la FoodTech, Uber Eats et Deliveroo en tête. Leurs journées de travail sont rythmées par l’attente des commandes et leur livraison. Entre deux courses, ils se regroupent discrètement entre livreurs d’une même communauté. 

Dans le cadre de l’appel à projets FAIRE du Pavillon de l’Arsenal, Julie Pommier et Iana Vicq ont consacré une étude à leur manière d’occuper l’espace public. Entre travail de terrain, recherche documentaire et analyse cartographique, celle-ci de révèle une « géographie de l’invisible », à la fois algorithmique et sociale, marquée par l’absence d’infrastructures adaptées aux besoins fondamentaux des livreurs Proposant plusieurs solutions pour améliorer leurs conditions de travail dans l’espace public, elle se présente comme un outil de sensibilisation et de réflexion à destination des pouvoirs publics, des acteurs de la ville et des citoyens.

Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à ce sujet ?

Ce projet s’inscrit dans le cadre d’un appel à projets FAIRE, porté par le Pavillon de l’Arsenal en 2023. Depuis la création de l’agence, nous avions envie de développer une pratique réflexive, qui ne soit pas uniquement centrée sur la maîtrise d’œuvre, mais qui ouvre le champ de notre pratique. Cette année-là, il y avait quatre thèmes, dont un sur la question des espaces publics inclusifs. Nous avons répondu avec un sujet portant sur les livreurs des plateformes numériques. Cela venait aussi d’un constat, à la suite du Covid-19, d’une forte augmentation de leur présence dans l’espace public, y compris à proximité de nos propres lieux de vie.

C’était une réflexion que vous aviez déjà engagée avant l’appel à projets ?

Ce n’était pas un engagement formel, mais plutôt une réflexion issue d’un constat de société. Le thème de l’appel à projets a fait croiser cette réflexion, et nous a décidés à nous lancer. Par ailleurs, nous nous déplaçons beaucoup à vélo, donc nous les croisons très souvent.

Des livreurs en attente de commande. Crédit : Augure Studio

Pouvez-vous présenter plus précisément votre étude et la manière dont vous avez travaillé ?

Nous avons répondu à l’appel à projets en collaboration avec Circé Lienart de l’association CoopCycle qui gère la Maison des coursiers, partenaire de l’étude. Il nous semblait essentiel d’avoir un lien direct avec le terrain et avec les livreurs. Nous avons commencé par un état des lieux qui a duré presque un an. Nous avons mis en place un protocole de collecte de données pour appréhender le sujet. Cela a commencé par la création d’un questionnaire en ligne, traduit en six langues : français, anglais, arabe, hindi, pachto et bengali, afin de toucher un maximum de communautés. Les traductions ont été réalisées avec l’aide des coursiers fréquentant la Maison des coursiers. Le questionnaire a été testé sur place, afin d’affiner les questions et de recueillir des retours, notamment sur la question de l’attente, qui nous intéressait particulièrement. À partir des résultats du questionnaire, nous avons identifié des points de concentration. Nous avons ensuite mené un travail d’arpentage avec CoopCycle, consistant à parcourir les quartiers et à aller à la rencontre des livreurs sur leurs lieux d’attente.

En parallèle, nous avons mené une recherche documentaire en nous intéressant aux laboratoires de recherche spécialistes de ces questions, aux ouvrages et articles existants, et nous avons réalisé de nombreux entretiens avec des chercheurs et des acteurs liés à la mobilité et à la logistique urbaine. Ensuite, nous avons souhaité retranscrire ce travail de manière plus sensible. Nous avons fait appel au photographe Arthur Crestani, avec qui nous avons refait cet arpentage. Il est allé à la rencontre des livreurs et leur a demandé leur accord pour être photographiés.

Nous savions que l’objectif était d’améliorer la situation et le confort de ces travailleurs, mais nous ne savions pas quelle forme prendrait la réponse.

De notre côté, nous avons mobilisé nos outils d’architectes, notamment à travers un travail cartographique : repérage des lieux d’attente, incidence des algorithmes sur l’espace, implantation des équipements existants dans l’espace public. Cela a constitué une base pour la suite du travail, même si nous n’avions pas, au départ, de vision précise du résultat final.

Vous aviez donc un objectif, mais pas de réponse prédéfinie ?

Exactement. Nous savions que l’objectif était d’améliorer la situation et le confort de ces travailleurs, mais nous ne savions pas quelle forme prendrait la réponse. Ce n’est pas notre cœur de métier habituel.

Les zones d'attente des livreurs. Crédit : Augure studio

Qu’avez-vous appris sur les formes d’occupation de l’espace public par les livreurs ?

La question centrale était : où attendent-ils et pourquoi ici ? La réponse est clairement liée à l’algorithme des plateformes. Les livreurs attendent au plus près des zones où ils sont susceptibles de recevoir des commandes. Grâce à une capture d’écran de l’application d’un livreur, nous avons compris qu’ils voient en temps réel des zones de forte demande.

Ils choisissent donc leurs lieux d’attente en fonction de ces zones. Concernant les espaces publics, il n’existe pas de typologie unique, mais ils se placent généralement en retrait, à la limite de la visibilité. Il s’agit aussi de ne pas être dérangés et de ne pas déranger. Ils se regroupent par communauté, ce qui crée des formes de solidarité et d’entraide pendant les temps d’attente. Cela se manifeste par des échanges de services : aide pour réparer un vélo, recharger une batterie, ou même des repas apportés par des personnes de la même communauté. Ces regroupements se font souvent dans des espaces périphériques : sous des arbres, sur des contre-allées, près des arceaux de vélos, des places de stationnement, et non dans des espaces publics centraux et très fréquentés.

La question centrale était : où attendent-ils et pourquoi ici ? La réponse est clairement liée à l’algorithme des plateformes. Les livreurs attendent au plus près des zones où ils sont susceptibles de recevoir des commandes. Grâce à une capture d’écran de l’application d’un livreur, nous avons compris qu’ils voient en temps réel des zones de forte demande.

Comment cela se traduit-il à l’échelle du territoire ?

Cela se manifeste par une fragmentation. Il y a d’un côté les lieux physiques d’attente, et de l’autre une segmentation virtuelle dictée par l’algorithme, avec des zones de forte demande et des zones où aucune commande n’est possible. Les livreurs n’investissent pas ces zones dites “blanches”, puisqu’ils ne peuvent pas y travailler. L’algorithme produit donc une géographie spécifique.

Avez-vous aussi travaillé sur leurs besoins concrets ?

Oui. En dehors de la Maison des coursiers, tenue par CoopCycle (initialement boulevard Barbès dans le 18ᵉ arrondissement, puis déménagée dans le 2ᵉ), il n’existe pas d’autre espace dédié à Paris. Cette maison touche surtout certaines communautés, principalement dans le nord de Paris.

Dans le questionnaire, nous avons travaillé sur leurs besoins. Le besoin principal, très largement cité, est la possibilité de recharger les batteries des vélos et des téléphones. Ensuite viennent les besoins élémentaires (boire, accéder à des sanitaires), puis les besoins liés à l’abri et au repos, et enfin l’assistance administrative, juridique et médicale, notamment pour des personnes sans-papiers.

Dans le questionnaire, nous avons travaillé sur leurs besoins. Le besoin principal, très largement cité, est la possibilité de recharger les batteries des vélos et des téléphones. Ensuite viennent les besoins élémentaires (boire, accéder à des sanitaires), puis les besoins liés à l’abri et au repos, et enfin l’assistance administrative, juridique et médicale, notamment pour des personnes sans-papiers.

C’est ce que vous appelez la “géographie de l’invisible” ?

Oui, à la fois du fait du rôle central de l’algorithme et de l’invisibilisation de ces travailleurs, pourtant qualifiés d’essentiels pendant la crise du Covid-19. C’est aussi une géographie de la précarité, liée à des travailleurs présents dans la ville, mais que l’on préfère ne pas voir.

Un projet de kiosque à destination des livreurs. Crédit : Augure studio

Vous proposez également des pistes de solutions. Pouvez-vous les présenter brièvement ?

Nous pensions au départ arriver à un projet architectural classique, comme une Maison des coursiers améliorée. Mais au fur et à mesure de l’étude, nous avons compris que le sujet était davantage politique et global, et qu’un projet unique serait insuffisant. Répondre par un aménagement ponctuel n’est pas à l’échelle de l’enjeu. Nous avons préféré produire un travail proche d’un livre blanc, destiné à éclairer les décideurs, sans prétendre apporter une solution unique. Nous avons donc structuré nos propositions autour de trois axes : l’espace public, les réseaux d’acteurs et la logistique urbaine.

  • Pour l’espace public, nous avons par exemple travaillé sur les effets potentiels des zones à trafic limité, qui vont transformer l’espace urbain et pourraient intégrer davantage les besoins de la livraison à vélo.
  • Sur  les réseaux d’acteurs, une piste accessible est le recours à des plateformes solidaires lors des commandes, ce que CoopCycle expérimente déjà.
  • Enfin, sur la logistique urbaine, nous proposons une réflexion sur l’intégration des livreurs de plateformes aux infrastructures de cyclo-logistique, notamment à travers la mutualisation de hubs existants, offrant des équipements et des espaces de repos.

Votre étude s’intéresse à la situation dans la capitale. Avez-vous observé les mêmes phénomènes dans d’autres villes en France ?

CoopCycle est aussi présent à Bordeaux. Des recherches existent à Lyon, Montréal, Manchester, et d’autres projets de Maisons des coursiers sont en cours à Grenoble, Marseille, entre autres. L’objectif affiché de CooopCycle est par ailleurs de disparaître à terme, si une régulation du travail rendait ces structures inutiles.

A qui s’adresse votre étude et quelle est votre ambition avec ce projet ?

D’abord aux pouvoirs publics, au sens large, mais aussi aux citoyens et à l’ensemble des acteurs de la ville. L’ambition est à la fois de sensibiliser et de reposer la question de l’hospitalité urbaine. Une présentation est prévue à la Mairie de Paris en janvier. Nous espérons ensuite pouvoir diffuser ce travail dans d’autres métropoles concernées par des problématiques similaires.

En savoir plus

Julie Pommier et Iana Vicq, Géographie de l'invisible, livreur.euse.s des plateformes numériques, éditions Pavillon de l'Arsenal, novembre 2025, 17,5 x 25 cm - 68 pages, 13 €

La présentation du projet sur le site de FAIRE :

https://www.faireparis.com/fr/projets/faire-2023/geographie-de-linvisible-2880.html

Commander l'étude :

https://www.pavillon-arsenal.com/fr/edition-e-boutique/13283-geographie-de-linvisible.html

2025/12/09
La ville relationnelle : un livre pour susciter le désir d’autres modes de ville

Sonia Lavadinho, Pascal Lebrun-Cordier et Yves Winkin sont tous trois spécialistes de la ville : la première en tant qu’anthropologue, géographe et fondatrice du cabinet de prospective Bfluid, le 2e en tant que directeur artistique de la ZAT à Montpellier, le 3e en tant que chercheur. Ensemble, ils signent un ouvrage que tout élu ou aménageur devrait lire : La ville relationnelle.

Parce qu’elle concentre commerces, bureaux, administrations, espaces publics et habitat, la ville est par excellence le lieu de la rencontre, de la « force des liens faibles ». Pourtant, cette « ville relationnelle » est très largement sous-estimée par les décideurs politiques. C’est en tout cas ce que notent Sonia Lavadinho, Pascal Lebrun-Cordier et Yves Winkin dans un ouvrage du même nom aux éditions Apogée (2024). « Aujourd’hui encore, les villes consacrent l’essentiel de leurs ressources financières et humaines à se maintenir en fonctionnement aussi régulier que possible », posent dès l’introduction ces trois spécialistes de l’urbain. Quant à cette ville des liens, elle « reste encore trop souvent dans l’angle mort des politiques publiques. » 

Cette négligence se marque spatialement : « la ville relationnelle représente à peine 10 à 20% des mètres carrés qui composent les villes européennes, tandis que la ville fonctionnelle en accapare encore les 80 à 90% restants. » Il faut dire que la ville des liens semble fonctionner d’elle-même, contrairement à la gestion des flux ou l’entretien des réseaux, bref à tout ce métabolisme urbain complexe qu’il faut administrer. Son "aménagement" requiert aussi des approches différentes, qui empruntent à l’urbanisme tactique, au design thinking ou à l’art dans l’espace public. Enfin, elle suppose une bonne dose d’expérimentation - une approche peu compatible avec la planification urbaine.

« La ville relationnelle représente à peine 10 à 20% des mètres carrés qui composent les villes européennes, tandis que la ville fonctionnelle en accapare encore les 80 à 90% restants. »

La ville relationnelle a été écrit tout exprès pour inciter le monde de la fabrique urbaine à mieux saisir l’enjeu et le décliner dans les politiques publiques. Même si l’ouvrage est riche en chiffres et en exemples, il se veut moins un état des lieux qu’un programme à mettre en œuvre. Il s’adresse d’ailleurs explicitement à un public opérationnel - élus surtout, mais aussi aménageurs ou promoteurs. Pour mieux les convaincre, Sonia Lavadinho, Pascal Lebrun-Cordier et Yves Winkin ont opté pour l’écart avec les attendus de tout manuel d’urbanisme. Leur texte est ponctué de récits d’expériences concrètes et quotidiennes de relations, où la part du vrai et de la fiction est bien difficile à démêler. Il est également rythmé par les illustrations de Lisa Subileau, qui offrent autant d’instantanés de la ville relationnelle. 

7 figures inspirantes    

Cette approche originale permet de « donner corps » au programme décliné dans l’ouvrage en 7 figures. Les voici présentées succinctement : 

  1. La ville de la rencontre : c’est la ville des places et des parcs, de tous les lieux publics où l’on peut se poser le temps d’une halte ou d’un rendez-vous, où l’on peut alterner “aloning” et “togethering”. Elle réclame beaucoup de “mètres carrés relationnels”, mais surtout, elle invite à ralentir : la vitesse et le bruit des véhicules à moteur ne font pas bon ménage avec elle.
  2. La ville du dehors : c’est la ville des trames vertes et bleues, où l’on se connecte au vivant par tous les sens, où l’on engage son corps en se déplaçant à pied où à vélo, au contact direct de l’air et de l’environnement.
      
  3. La ville amie de toutes les générations : elle place les enfants, les familles ou les personnes âgées au coeur de la conception urbaine et rompt avec une approche zonée qui leur ménage des espaces dédiés, sortes de « réserves d’Indiens ».
  4. La ville du faire et du tiers solidaire : c’est la ville de la jachère, qui ménage des espaces d’expérimentation collective dans les friches et accepte une certaine part d’informel, de spontanéité et de « laisser-faire » dans l’espace public.
  5. La ville de la surprise : elle accueille un foisonnement d’interventions artistiques pour susciter l’étonnement et enrichir les imaginaires urbains.
  6. La ville comestible : elle assume son rôle productif et invite les citadins à mettre les mains dans la terre, seuls ou ensemble, pour explorer de nouvelles formes de relations avec le monde végétal et/ou partager un repas.
  7. La ville du temps libre : elle est celle « qui envisage toutes les relations entre les espaces publics et les temporalités de la vie ordinaire. » Elle prend en compte la diversité des rythmes urbains et des usages de la ville. Attentive à ce qui se fait en dehors du temps de travail, elle s’intéresse tout particulièrement à la nuit - espace-temps de la fête, mais aussi du repos et de la contemplation des étoiles. 

L’urgence d’une « transition relationnelle »

Bien sûr, ces diverses modalités de la ville relationnelle sont non-exclusives et poreuses. « Il ne s’agit pas de dire que les 7 figures doivent être mises en oeuvre simultanément au cours d’une seule et même mandature, peut-on lire dans l’ouvrage. Les collectivités peuvent plus raisonnablement se donner pour objectif de réussir à matérialiser de façon incrémentale deux à trois de ces figures de ville par mandature. »

D’après Sonia Lavadinho, Pascal Lebrun-Cordier et Yves Winkin, il est en tous cas urgent d’accélérer la « transition comportementale. » Selon eux, celle-ci se conjugue en effet à d’autres transitions et peut en déterminer le succès. « La décarbonation ne pourra se faire que dans une ville devenue relationnelle, expliquent-ils, une ville où primeront les dynamiques de proximité, les sociabilités - fortes ou faibles - et une relation au vivant qui sera tout autre que celle que nous connaissons aujourd’hui. » 

D’ailleurs, l’enjeu est tel pour les auteurs du livre qu’ils ont conçu La ville relationnelle comme une entrée en matière, un genre de préambule. L’ouvrage est le premier opus d’une collection de quatre livres qui exploreront divers versants des interactions urbaines et décriront les leviers et dispositifs susceptibles de les favoriser. À suivre, donc. 

À lire : 

La Ville relationnelle, les sept figures, de Sonia Lavadinho, Pascal Lebrun-Cordier et Yves Winkin, Paris, éditions Apogée, 2024. 200 pages, 15 euros. 

2025-04-30
En Suisse, la Lex Weber lutte avec succès contre le phénomène des lits froids

Comment limiter la part des résidences secondaires dans les zones touristiques où leur nombre complique singulièrement l'accès au logement des locaux ? Vidal Benchimol, maître d'ouvrage, plaide pour que la France s'inspire en la matière de l'exemple suisse, qui a su contrer ce fléau grâce à la Lex Weber, adoptée en 2012.

Cabourg, c’est 80% de résidences secondaires. L’été, les touristes affluent par l’A14, saturent les parkings, puis se pressent vers les dunes de Cap Cabourg, l’un des endroits les plus instagramables de France. Quand la saison est finie, lui succède le silence des volets clos. La ville s’éteint et souffre d’un déficit d’animation, de commerces ouverts et de services.

La spéculation immobilière a réduit le nombre de locations disponibles à l’année pour les résidents, relégués loin du littoral, contraints de prendre leur voiture pour leurs trajets domicile-travail, le long de résidences fantômes au taux d’occupation d’environ 42 nuits par an.

Est-ce que que nous voulons des sites touristiques animés six semaines par an ou bien agir pour une conception plus durable, à rebours du « business as usual » ?

Pour un habitat durable, autonome et collaboratif

Du point de vue de l’autonomie, les résidences secondaires présentent un piètre bilan carbone si l’on tient compte des usages de l’utilisateur.

Pour le chauffage, le maintien hors gel du logement pendant l’hiver alourdit le bilan. Et l’impact est pire pour les maisons individuelles, en raison du rapport entre surfaces habitables et parois extérieures. Beaucoup d’entre elles peuvent être classées comme passoires thermiques.

Les transports pèsent lourd dans ce bilan en raison des allers-retours réguliers des utilisateurs de résidences secondaires mais aussi des déplacements des locaux repoussés en périphérie des lieux touristiques. On connaît les conséquences de l’utilisation de la voiture sur la hausse des émissions de GES.

Sur le plan collaboratif, peu de commerces, d’associations et de services dès que la saison est terminée. Le nombre d’écoles est faible. Globalement, ces villes vivent de l’économie résidentielle et dépendent des aléas du tourisme.

L’accès au logement est une course à l’échalote : c’est le premier qui se présente devant l’un des rares logements disponibles qui l’emporte.

Les maires sont désarmés face à ce problème de droit au logement : comment répondre à la demande alors que la location saisonnière de meublés touristiques croît, notamment par l’intermédiaire des platesformes comme AirBnb ?

Comme l’implantation des résidences secondaires est protégée par le droit à la propriété, les compétences des collectivités locales sont limitées face à la pression foncière. Celles-ci n’ont pas d’autres choix que d’artificialiser toujours plus de sols pour construire de nouveaux logements, avec évidemment des conséquences néfastes sur la biodiversité.

Ce gaspillage des ressources est amplifié par notre culture individualiste du tourisme. Or, nous n’avons plus le temps d’en imposer les effets aux futures générations. Nous sommes déjà comptables devant elles des décisions que nous prenons aujourd’hui face au désastre écologique en cours.

La Lex Weber, une loi contre les « lits froids »

L’aberration que constituent ces résidences secondaires inhabitées a conduit la Suisse à mettre en place des quotas qui limitent la progression du phénomène. C’est la Lex Weber, une mesure dont nous pouvons nous inspirer.

Avec son slogan « halte au bétonnage des Alpes », cette loi a été adoptée par le peuple suisse en 2012 « pour en finir avec les constructions envahissantes de résidences secondaires ». Un quota de 20% a été imposé dans 370 cantons. Son objectif : enrayer le phénomène de « lits froids » dans toutes les stations de ski. A l’époque, les contestataires hurlaient au désastre économique. Mais l’effondrement n’a pas eu lieu.

D’abord, la construction a su tirer son épingle du jeu : les artisans locaux se sont tournés vers la rénovation des bâtiments ou se sont déplacés en plaine.

Ensuite, en terme d’aménagement du territoire, les perspectives sont réjouissantes : la loi autorise la transformation d’anciens bâtis à vocation agricole (granges, raccards et mayens) pour les réaffecter en résidences secondaires. Les investisseurs rénovent ainsi des milliers d’objets du patrimoine et cette restauration améliore finalement la situation touristique des cantons.

Enfin, la lex Weber bénéficie au développement de l’hôtellerie et des gîtes. Ceux-ci constituent l’un des moyens pour limiter le gaspillage produit par les « lits froids » car ils présentent un taux d’occupation satisfaisant.

Face à la pénurie de logements principaux générée par les résidences secondaires, des mesures de régulation comme la Lex Weber et des changements en matière fiscale sont efficaces et nécessaires. Mais, notre objectif réel est de modifier à terme la vision même de l’habitat secondaire. L’hôtellerie, la cohabitation, les gîtes, l’échange d’appartements, toutes les structures d’habitat collaboratif de loisir doivent désormais apparaître comme des horizons désirables. Ils portent un espoir et une alternative contre l’idéal d’accession à la propriété de tourisme qui a produit in fine des logements vides.

2023-05-26
Écrit par
Vidal Benchimol
Exode urbain : une étude fait la part du mythe et de la réalité

L’étude “Exode urbain, un mythe, des réalités” nuance l’idée d’un exode urbain massif depuis la pandémie de COVID-19. Elle pointe qu'en lieu et place d’un bouleversement résidentiel, celle-ci a plutôt conforté et amplifié les tendances à l'œuvre avant la crise sanitaire.

Alors la pandémie de Covid-19 égrenait en France une succession de confinements et de couvre-feu, les médias ont largement relayé et amplifié les témoignages de ménages quittant les grandes villes pour aller nourrir à la campagne un besoin d’espace, de calme et de nature. L’essor du télétravail, affirmaient-ils, devrait rendre possible ces flux migratoires des métropoles vers l’espace rural. Mais en matière de choix résidentiels, le “monde d’après” ressemble furieusement à celui d’avant. Telle est la conclusion de l’étude “Exode urbain, un mythe, des réalités” commandée par le Réseau rural français, et dont les résultats ont été rendus publics au mois de février 2023.

Un renforcement des tendances préexistant à la crise sanitaire

Le rapport établi par le GIP L'Europe des Projets Architecturaux et Urbains nuance considérablement ce qu’il pointe comme un mythe médiatique. Fondé sur une méthodologie qui croise interdisciplinarité et “nowcasting”, soit l’analyse quasi en temps réel des requêtes menées sur les plateformes d’annonces immobilière en ligne et leur concrétisation via les contrats de réexpédition de courrier, il ne nie pas pour autant la renaissance de certains territoires ruraux, mais en conteste l’ampleur. “Sur  l’ensemble  des  flux  observés,  ceux  qui  concernent  les mouvements de l’urbain vers une maille rurale représentent une minorité (14 % seulement, sur l’ensemble des projections des Français), affirme-t-il. (...) Les projections des urbains vers le rural n’ont ainsi rien d’un phénomène massif, et, de surcroît, elles n’augmentent pas avec la pandémie.” L’étude souligne au contraire la continuité des choix résidentiels des Français, que la crise sanitaire a seulement amplifiés : “Loin d’un bouleversement territorial, la  pandémie de Covid-19 a principalement accéléré et renforcé des tendances préexistantes à la crise, peut-on lire dans son introduction. De même, l’idée d’un désamour global des villes, sous-entendu par l’adjectif « urbain » accolé à « exode », est tout à fait exagérée : si départs il y a, ils concernent principalement les coeurs des villes les plus grandes – les métropoles – et de nombreux déménagements se relocalisent dans des villes. Enfin, le terme d’exode est associé à un mouvement massif de population, ce qui ne caractérise pas les mobilités observées depuis mars 2020.”

“Loin d’un bouleversement territorial, la  pandémie de Covid-19 a principalement accéléré et renforcé des tendances préexistantes à la crise." Extrait de Exode urbain, un mythe, des réalités

Métropolisation, littoralisation, desserrement urbain, renaissance rurale : les tendances de fond

Le rapport repère ainsi quatre grandes tendances :

  • La métropolisation et l’attractivité des grands pôles urbains (+ 200 000 habitants), où se concentrent emplois et services : “36,5 % des déménagements continuent de se faire de grande ville à grande ville après le début de la crise sanitaire (avec toutefois une légère baisse par rapport à la dernière année pré-covid)”, note ainsi l’étude. La crise a cependant renforcé l’attractivité des villes moyennes et des petites villes, augurant un rééquilibrage de l’armature urbaine.
  • La littoralisation : que ce soit avant ou après la crise sanitaire, les Français marquent un réel attrait pour les côtes françaises, et particulièrement pour la Bretagne et l’arc atlantique.
  • Le desserrement urbain : après l’épidémie, les couronnes périurbaines conservent leur attractivité. Le phénomène, repéré dès les années 1980, suggère que les choix résidentiels des Français se portent sur des espaces de moindre densité que les centres urbains.
  • La renaissance rurale : pointée dès les années 1970, celle-ci ne concerne pas l’ensemble des territoires ruraux, mais ceux qui sont situés à proximité des grands centres urbains et/ou bénéficient d’aménités particulières (climat, accessibilité, dynamique locale favorable, etc.). La revitalisation des campagnes n’est donc pas un fait homogène : quand certaines zones rurales voient leur attractivité renforcée, d’autres (notamment dans le quart nord-est du pays) continuent de perdre des habitants.

Exode urbain : des profils divers…

Dans sa dernière partie, “Exode urbain, un mythe, des réalités” s’intéresse au profil de ceux qui partent vers les campagnes. Or, les enquêtes de terrain menées auprès de ménages ayant franchi le pas nuancent là encore l’image médiatique d’un “néo-rural” forcément télétravailleur CSP+ ou cadre en pleine reconversion. L’étude identifie ainsi 5 profils types, qui soulignent à la fois le poids des facteurs classiques de la mobilité résidentielle (cycle de vie, contraintes professionnelles, socialisation résidentielle enfantine…) et l’émergence de facteurs nouveaux (explosion des coûts du logement et précarité, préoccupations écologiques, modes d’habitat alternatifs) :

  • les retraités et pré-retraités : peu médiatisés, ils sont pourtant présents dans les campagnes, soit celles où ils ont grandi et où ils reviennent après une vie professionnelle en ville, soit celles où ils ont passé leurs vacances. Parfois bi-résidentiels (avec la tension induite sur le marché immobilier local), ils sont sensibles à l’offre médicale et paramédicale des territoires où ils s’installent.
  • les professions intermédiaires et classes populaires : leur attrait pour les communes rurales est d’abord financier, et témoigne d’un phénomène de “méga-urbanisation”. Pour ces catégories de population, l’accession à la propriété se fait au prix d’un éloignement géographique, et donc d’un allongement des trajets quotidiens domicile-travail.
  • les cadres supérieurs et professionnels qualifiés avec enfants : ce profil, de loin le plus médiatisé sans être majoritaire, correspond à des ménages relativement aisés et de plus de 40 ans. Ils conservent souvent un emploi métropolitain, voire un pied-à-terre en ville, et se concentrent essentiellement sur les littoraux et les territoires ruraux desservis par le train (TGV surtout) mais aussi dans les espaces à haute qualité paysagère.
  • Les diplômés en reconversion professionnelle (dans le développement personnel, le maraîchage, etc.) : contrairement au précédent, ces profils également médiatisés ont pour particularité de passer l’essentiel de leur temps personnel et professionnel dans leur territoire d’installation. Selon l’étude, “ils ont souvent des origines rurales et montrent de fortes préoccupations écologiques, qui peuvent les conduire à un fonctionnement en réseau (lieux d’approvisionnement, canaux institutionnels de soutien aux travaux ou aux activités professionnelles, réseaux sociaux plus ou moins militants...).”
  • Les marginaux et population à la précarité plus ou moins choisie en quête d’un mode de vie alternatif : rencontrés dans les territoires situés à l’écart des grands axes de communication, et où il est possible de vivre de la solidarité locale (régions méridionales non littorales notamment), ces profils combinent difficultés d’accès à l’emploi et aux logements dans les grandes villes et imaginaire de l’effondrement. Difficiles à quantifier, ils privilégient l’habitat léger et/ou mobile (tiny houses, caravanes, yourtes, camions…).  

… et des motivations plurielles !

On le voit : la diversité des profils de “néo-ruraux” montre que l’exode urbain ne se résume pas à un simple désir de campagne. Pour certains ménages interrogés dans le cadre de l’étude, l’éco-anxiété et le rejet des modes de vie urbains ont joué un rôle moteur. Surtout, plus qu’un désir de campagne, il faudrait parler d’un besoin d’espace (pièce en plus, balcon, terrasse…) que la pandémie a rendu criant. Compte tenu de la tension régnant sur le marché immobilier dans les grandes villes, et d’une offre souvent inaccessible financièrement aux primo-accédants, ce besoin a pu stimuler la mobilité résidentielle de certains ménages. “Une grande partie des déménagements depuis les zones tendues se fait vers des zones moins tendues, qu’elles soient urbaines (villes plus petites), périurbaines (couronnes) ou rurales”, résume l’étude. Attention toutefois : l’acquisition d’un bien à la campagne, phénomène très médiatisé et souvent stimulé par les campagnes de marketing territorial des collectivités, ne signe pas forcément une installation définitive. Elle pourrait tout aussi bien se résumer à un simple investissement dans la pierre venant grossir la part des résidences secondaires, au risque de tensions accrues sur le marché immobilier des zones les moins denses…  

Pour en savoir plus :

L'intrégralité du rapport est en ligne ICI.

2023-02-27
Yves Raibaud : « La ville durable est faite pour les hommes blancs, hétérosexuels, en bonne santé et sans obligations familiales »

La ville - et la ville durable en particulier - serait-elle avant tout une affaire d’hommes ? C’est ce qui ressort de la lecture d’Yves Raibaud, géographe spécialisé depuis une dizaine d’années dans les études de genre appliquées à l’espace urbain. Suite à un article paru en septembre 2015 dans la revue du CNRS, et où il désignait la ville durable comme inégalitaire, nous avons tenu à l'interroger…

Vos recherches sont dédiées aux inégalités de genre dans l’espace urbain. Qu’est-ce qui vous amène à dresser pareil constat ?

Mes dix années de recherche m’ont amené à constater que la ville était faite par et pour les hommes. Dans les villes françaises, 75% des budgets publics en moyenne sont consacrés aux garçons. A bordeaux par exemple, 90% des fonds sont dévolus aux sports masculins – stades de football, terrains de boules, skateparks, etc. Ces inégalités se traduisent spatialement : les hommes se voient affecter plus d’espaces et plus d’équipements. A contrario, lorsqu’on cherche quels sont les équipements équivalents pour les femmes, on ne trouve pas.

"Dans les villes françaises, 75% des budgets publics en moyenne sont consacrés aux garçons." Yves Raibaud, géographe

Il s’agit alors de déterminer si cette répartition est naturelle et ce qu’elle cache… Pour mieux comprendre le phénomène, j’ai beaucoup étudié ce que j’appelle « la fabrique des garçons », notamment au cours d’observations de micro-géographie. Par exemple, en regardant la manière dont les enfants jouent dans une cour de récréation, on constate que les garçons, par le football notamment, s’approprient rapidement le centre de la cour…

Comment pense-t-on les inégalités quand on est géographe ?

La géographie est un merveilleux moyen pour voir les inégalités, car elle permet de les illustrer spatialement. Or, comme le rappelle Michel Lussault, l’homme contemporain est un homme spatial. En mobilisant des notions symboliques comme la scène (le terrain de sport, le concert de rock, etc. ), la géographie apporte non seulement une vision renouvelée des discriminations, mais aussi des solutions concrètes.

En septembre 2015, vous avez publié un article dans la revue du CNRS dont le titre était : « la ville durable creuse les inégalités ». Sur quoi se fonde une telle affirmation ?

Le rôle de l’approche scientifique est de se demander comment l’idéal consensuel de la ville durable est mis en œuvre dans les faits. Or, si on regarde celle-ci à travers les études de genre, on constate qu’elle est très inégalitaire et favorise dans les faits les hommes blancs, hétérosexuels, en bonne santé et sans obligations familiales. Dès qu’on sort de ce modèle, auquel quelques femmes parviennent à se conformer, on constate que la ville durable pourrait très bien renforcer les inégalités.

"Si on regarde la ville durable à travers les études de genre, on constate qu’elle est très inégalitaire et favorise dans les faits les hommes blancs, hétérosexuels, en bonne santé et sans obligations familiales." Yves Raibaud

Un exemple : la mobilité. Les hommes et les femmes n’ont pas les mêmes usages de la voiture, les secondes l’utilisant principalement pour l’accompagnement (des enfants, des personnes âgées…), mais aussi pour des raisons de sécurité – surtout une fois la nuit tombée, pour éviter le harcèlement de rue. Or, lors du Grenelle des mobilités à Bordeaux, la mesure phare qui a été votée était que les enfants aillent à l’école à pied. De toute évidence, les femmes ayant trois enfants dans trois écoles différentes ont été exclues d’une telle décision, et pour cause : ce sont principalement des hommes qui ont voté…

La participation, que l’on présente d’ordinaire comme une façon d’ « horizontaliser » les processus de décision, concourt-elle à ces inégalités ?

Lors du Grenelle des mobilités, nous avons été particulièrement attentifs à cette question. Nous avons compté les prises de paroles, analysé les thématiques saillantes, etc. L’observation quantitative montre que les hommes participent trois fois plus que les femmes, que ces dernières ne figurent pas parmi les experts, et que les sujets « féminins » évoqués lors des discussions sont généralement dévalués (par du brouhaha, de la contradiction, etc.). La pensée sur la ville élimine le monde des femmes et notamment celui du « care », du soin porté des autres. Les discours sur la ville durable préfèrent se concentrer sur des questions liées aux technologies – les smart cities notamment.

Outre la mobilité, quelles préoccupations typiquement féminines vous semblent négligées ou minimisées dans ces discussions publiques ?

Les questions de sécurité. Des entretiens et des discussions de groupes avec les femmes, il ressort une commune mesure de l’insécurité dans la ville. Les déplacements y sont énoncés comme fonctionnels (il s’agit d’aller chercher les enfants, de faire les courses…), bien loin de toute idée de flânerie. On note aussi une série d’empêchements dans ces trajets spécifiques à la condition féminine. Ce sont tout particulièrement la difficulté de circuler dans des espaces peu adaptés aux poussettes et aux fauteuils roulants (la majorité des seniors sont des femmes, et ce sont aussi elles qui s’occupent des personnes âgées), mais aussi la peur de l’agression sexuelle. Le fait d’être systématiquement interpellées et accostées dans la rue (100% des femmes interrogées en ont fait l’expérience !) conduit les femmes à adopter des stratégies pour aborder la ville, surtout la nuit. Certaines de ces stratégies sont liées aux choix mobilitaires (prendre un taxi ou sa voiture plutôt que les transports en commun), d’autres à des choix vestimentaires, qui visent notamment à se rendre invisible.

Comment combattre ce sentiment d’insécurité ?

Dans les débats publics sur le sujet, l’idée circule souvent que la lutte contre l’insécurité est liberticide. La question est de savoir qui l’on veut protéger, mais aussi d’envisager les choses sous un autre angle. Tout d’abord, la sécurisation des espaces publics peut passer par des dispositifs simples : un meilleur éclairage, des arrêts de bus transparents, etc. Ensuite, il faudrait peut-être traiter les marqueurs d’hégémonie masculine dont la ville est envahie : publicités sexistes, graffitis, etc. Si le symbole et la fierté d’une ville, c’est le club de foot ou la scène de musiques actuelles où il n’y a que des hommes, les choses ne risquent pas d’évoluer. Or, on ne réforme pas le majoritaire discriminant…

Dans une récente tribune dans Libération consacrée aux événements de Cologne, vous expliquez que le harcèlement sexuel et le racisme procèdent d’une même matrice, à savoir l’hégémonie de l’homme blanc hétérosexuel des classes dominantes. Or, n’est-ce pas précisément parce que les supposés harceleurs n’avaient justement pas ce profil que l’événement a suscité d’un côté l’embarras et le silence, de l’autre les récupérations racistes ?

Dans cette tribune, cosignée avec Sylvie Ayral, nous condamnons à la fois le harcèlement sexuel et sa récupération raciste. Pour nous en effet, il n’y a pas de contradiction possible entre antisexisme et antiracisme, car les deux procèdent de la même matrice. L’événement s’est accompagné d’une récupération du féminisme par le pouvoir, et d’une ethnicisation de la question sexuelle. Or, on constate que la domination masculine sur la ville dont le harcèlement témoigne n’est pas l’apanage d’une minorité ethnique : il s’agit d’un phénomène mondial, connu depuis longtemps. Dans certaines villes d’Amérique latine, il a même conduit à réserver certaines rames de métro aux femmes seules…

Comment faire de la ville durable soit réellement « inclusive » ou « incluante » ?

Dans la ville durable, les « bonnes pratiques » sont représentées par des modèles très précis. Par exemple, on est sensé y abandonner sa voiture pour circuler à vélo. Or, la pratique du vélo divise les femmes : il y a d’un côté celles qui peuvent se conformer à ce modèle de mobilité masculin, de l’autre celles qui ne le peuvent pas – les mères de famille par exemple. Ces constats invitent à questionner les nouvelles normes produites par la ville durable et à voir comment certaines d’entre elles masquent les contraintes des femmes dans la ville et minorisent les tâches essentielles qui leur incombent, comme s’occuper des enfants.

"Faute d’une participation démocratique permettant à tous d’accéder à la ville durable, ce nouveau paradigme risque de conduire à culpabiliser les mauvais citoyens. Sans égalité, il n’y pas de ville durable…" Yves Raibaud

Faute d’une participation démocratique permettant à tous d’accéder à la ville durable, ce nouveau paradigme risque de conduire à culpabiliser les mauvais citoyens. Sans égalité, il n’y pas de ville durable…

C’est la raison pour laquelle vous invitez à penser la ville durable selon les termes de l’écoféminisme ?

En effet, la variable de genre est centrale pour penser la ville durable, car la ville masculine n’est pas inclusive. A contrario, lors des réunions de concertation ou les marches avec les femmes, on constate que leurs réflexions excèdent leur cas, et qu’elles pensent aussi aux enfants, aux personnes âgées, à leur compagnon, etc. Quand les hommes, qui font la ville en grande majorité, vont proposer l’aménagement d’un skatepark ou d’un terrain de foot, les femmes vont davantage pencher vers un espace libre, neutre, non spécialisé. Dans ces conditions, mettre le care au cœur des réflexions permet d’élargir la réflexion à tous, bien au-delà des femmes elles-mêmes.

Les élus vous paraissent-ils sensibles aux inégalités de genre ?

Contre toute attente, oui ! Le harcèlement de rue est dans les agendas. La mairie de Bordeaux, avec laquelle je travaille, a signé la charte égalité femmes-hommes en 2013 et a commandé une étude sur les femmes et le sport pour promouvoir le sport féminin. La thématique rencontre aussi un écho à Paris, où Helène Bidard réfléchit sur ces questions. En France, l’intérêt récent pour les inégalités de genre dans la ville est très lié à l’avènement d’un féminisme institutionnel, qui s’est marqué notamment par la loi de 2014 pour l’égalité réelle entre les hommes et les femmes. Cela dit, la guerre et l’état d’urgence ont eu tendance à mettre ces questions au second plan. Dans le contexte actuel, l’espace public est surtout pensé en fonctions d’impératifs sécuritaires : la police veut avant tout pouvoir intervenir en cas d’attaque terroriste…

2016-02-04
L'étalement urbain : cause ou conséquence de l'explosion automobile ?

La voiture a modifié en profondeur l'espace urbain. En allongeant les distances, elle a donné naissance à cette zone intermédiaire entre ville et campagne que les Anglo-saxons ont nommé Suburbia, traduisez par « banlieue pavillonnaire ».

En France, l'avènement de Suburbia est contemporain de l'explosion automobile. Participant d'une même aspiration au bien-être et au confort, les deux phénomènes se télescopent quelque part entre les années 60 et 80. La hausse des prix du foncier en ville et les nuisances générées par la voiture poussent les Français (comme d'ailleurs tous les Occidentaux) à rechercher le calme pavillonnaire. Commence alors la ruée vers Suburbia l'autre nom de l'étalement urbain.

Territoire hybride, caractérisé par une plus faible densité du bâti, marqué par l'alternance de propriétés avec jardin privatif et de centres commerciaux ceinturés de parkings, celle-ci a été conçue pour se parcourir en voiture. Comment se rendre au travail ? Voiture ! Remplir le frigo ? Voiture ! Se divertir ? Voiture ! Le zonage ayant strictement séparé espaces d'habitation et de travail, l'habitat pavillonnaire consacre la dépendance automobile. Avec les conséquences que l'on sait : pollution atmosphérique, insécurité, bruit et surtout, congestion des villes. On assiste en effet à un cercle vicieux : principale cause des embouteillages en ville, le rêve pavillonnaire a rendu la ville invivable, et pousse les citadins à chercher le calme en banlieue. Dans ces conditions, il n'est guère étonnant que l'étalement urbain progresse. Sauf que. La hausse du prix des carburants et la nécessité d'inventer d'autres mobilités pour « sauver la planète » menacent aujourd'hui Suburbia dont certains prédisent déjà l'effondrement. Fi des zones « rurbaines » : le modèle que prônent désormais architectes et urbanistes est celui d'une ville dense, où se mêlent habitat, commerces, équipements de loisirs, bureaux.

De fait, comme l'affirmait déjà André Gorz en 1973 dans « L'idéologie sociale de la bagnole »,  "l'alternative à la bagnole ne peut être que globale. Car pour que les gens puissent renoncer à leur bagnole, il ne suffit point de leur offrir des moyens de transports collectifs plus commodes : il faut qu'ils puissent ne pas se faire transporter du tout parce qu'ils se sentiront chez eux dans leur quartier, leur commune, leur ville à l'échelle humaine, et qu'ils prendront plaisir à aller à pied de leur travail à leur domicile - à pied ou, à la rigueur, à bicyclette. Aucun moyen de transport rapide et d'évasion ne compensera jamais le malheur d'habiter une ville inhabitable, de n'y être chez soi nulle part, d'y passer seulement pour travailler ou, au contraire, pour s'isoler et dormir."

2009-03-15
Écrit par
Pierre Monsegur