Préfigurer l'écoquartier Saint-Vincent-de-Paul ? Yes we camp !

Écrit par
Stéphanie Lemoine
2015-12-04

Comment occuper l’intervalle, nécessairement long, qui sépare la définition d’un projet immobilier de sa livraison ? Pour préfigurer l’écoquartier qui doit s’ériger sur le site l’ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul dans le 14e arrondissement de Paris et ne pas faire de ce vaste chantier urbain un temps mort, la Mairie de Paris a confié la gestion des locaux à trois associations, dont Yes We Camp…

En 2011, l’hôpital Saint-Vincent-de-Paul dans le 14e arrondissement de Paris fermait définitivement ses portes et promettait de se muer à l’horizon 2020 en un vaste écoquartier de 3,4 ha et 600 logements (dont 50% de logements sociaux) avec jardins, équipements publics et espaces partagés.Le balai des ambulances n’y a pas pour autant laissé place au vide : dès la fermeture du site, l’association Aurore s’est vue progressivement confier par l’APHP, propriétaire des lieux, la gestion temporaire de certains locaux, qu’elle destine à l’hébergement d’urgence. 300 personnes – femmes isolées, jeunes, migrants, etc. sont aujourd’hui accueillies dans quelques-uns des 60 000 m2 de bâtiments que compte l’ancien hôpital. Depuis septembre dernier, les occupants de ce « squat légal » y côtoient de nouveaux arrivants au profil socio-économique quelque peu différent. Ils ont d’abord vu s’installer une cinquantaine de structures entrepreneuriales, associatives, artisanales ou artistiques rassemblées à Saint-Vincent-de-Paul par Aurore avec le concours de Plateau-urbain, une structure de 10 personnes dont la mission affichée est de « résorber la vacance » et de « servir la création ». « Le lieu accueille des activités très variées, explique Pascale Dubois, chef de projet à Saint-Vincent-de-Paul pour l’association Aurore. On compte une chocolatière, des entreprises d’insertion (culture du cœur, carton plein...), une ressourcerie, un espace de co-working, des collectifs d’artistes, des thérapeutes, etc. L’idée est de partager les charges du site entre les différents occupants, et que chacun apporte quelque chose au projet d’ensemble. »

« Le lieu accueille des activités très variées. On compte une chocolatière, des entreprises d’insertion (culture du cœur, carton plein...), une ressourcerie, un espace de co-working, des collectifs d’artistes, des thérapeutes, etc. L’idée est de partager les charges du site entre les différents occupants, et que chacun apporte quelque chose au projet d’ensemble. » Pascale Dubois, chef de projet à Saint-Vincent-de-Paul pour l’association Aurore

Grâce à l’association Yes We camp, les occupants de Saint-Vincent-de-Paul peuvent aussi prendre un café ou un repas chaud dans l’ancienne lingerie reconvertie depuis le 23 octobre en bar-restaurant. Au menu, brunch et produits frais, sinon bio, aux tarifs somme toute abordables, le tout servi dans une déco à l’esprit minimaliste et récup, et agrémenté de concerts, DJ sets, conférences et débats en lien avec l’économie sociale et solidaire (pour le mois de l’ESS, en novembre) ou l’écologie (à l’occasion de la COP21).

"Générer des moments partagés"

La mixité qui règne à Saint-Vincent-de-Paul explique sans doute le nom élégamment peint en grand à l’entrée de l’ancien hôpital : les Grands voisins. Un nom aux allures programmatiques, et qui répond à la mission confiée par la mairie de Paris à Yes We camp : ouvrir le site aux riverains au gré d’événements festifs et artistiques, et si possible œuvrer à leur rencontre avec les personnes hébergées sur place. Cet objectif a donné lieu pour l’instant à l’élaboration d’une signalétique et à la réhabilitation dans l’ancienne lingerie. Quant à la programmation, elle est en cours d’élaboration, en lien étroit avec les structures professionnelles présentes sur le site. « L’objectif est de faire en sorte que le temps de latence du projet soit utile au quartier, résume Aurore Rapin, architecte et salariée de Yes we camp. Plutôt que de payer 800 000 euros de charges en gardiennage, autant financer des actions qui profitent à tous et servent de soupape dans Paris. »

"Plutôt que de payer 800 000 euros de charges en gardiennage, autant financer des actions qui profitent à tous et servent de soupape dans Paris." Aurore Rapin, architecte et salariée de Yes we camp

C’est aussi selon elle une manière de « préfigurer » le futur écoquartier, justement annoncé comme lieu de partage fondé sur la mixité sociale et fonctionnelle, en « travaillant sur des espaces-temps qui génèrent des moments partagés ». Prochain de ces « espaces-temps » : l’auberge de la COP, soit un campement de 150 places destiné à accueillir l’association 350.org du 5 au 13 décembre, avec en prime événements et animations divers.Initiée en 2013 à Marseille – alors capitale européenne de la culture – où l’association installait un camping festif et créatif à destination des touristes, la démarche de Yes We Camp s’inscrit dans un élan plus vaste de refonte de la fabrique urbaine dans un contexte de crise économique et d’injonction à la participation. Mené tambour battant par une poignée d’artistes et de jeunes collectifs (d’architectes, de paysagistes, etc.), ce mouvement européen sinon occidental plaide pour un urbanisme des usages, élaboré à hauteur d’homme, et séduit de plus en plus des municipalités qui y voient un adjuvant flexible et bon marché en matière de concertation, de préfiguration des projets urbains, ou tout simplement de sécurité. En France, il agrège des collectifs et artistes comme Bellastock, Stefan Shankland, ETC, Point de Rassemblement – et Yes we camp, donc. « On se connaît tous, mais nous avons chacun notre spécificité, explique Aurore Rapin. La nôtre, c’est le vivre ensemble. On arrive à toucher des publics très variés. »

Créer du lien avec les moyens du bord

Pour parvenir à ses fins, l’association peut miser sur la polyvalence et la réactivité de ses salariés et bénévoles. « Je peux très bien commencer la journée par du ménage, puis faire de la comptabilité ou du management, rapporte Aurore Rapin. Travailler ici est un apprentissage au quotidien. » Sans une telle souplesse, la lingerie n’aurait du reste sans doute pas pu voir le jour. En effet, les membres de Yes we camp ont appris au dernier moment qu’ils devraient compter sans la subvention de 150 000 euros initialement promise par la Mairie de Paris, et retirée in extremis pour parer au soupçon de détournement de marché public porté par l’opposition (Jean-Michel Guénod, architecte et président de Yes We Camp, est un compagnon de route du PS). « La rénovation de la laverie est finalement financée par la vente de bière, explique Aurore Rapin, et ce sont les bénévoles et salariés de l’association qui gèrent le service. Certains des habitants hébergés par Aurore ont aussi mis la main à la patte. »

"L’idée à terme est de multiplier ces liens et de mêler les habitants aux personnes du quartier et aux professionnels présents sur le site." Pascale Dubois

Malgré ces aléas, le premier bilan de l’occupation du site est plutôt positif : « on a déjà des habitués », s’enthousiasme Aurore Rapin. Même son de cloche au sein de l’association Aurore : « Pour le moment, sur le lieu, tout le monde se dit bonjour, comme dans un village, raconte Pascale Dubois. C’est un premier lien au quotidien. On a aussi fait quelques soirées, barbecues, repas partagés dans la lingerie, notamment après les attentats, où nous avons mangé tous ensemble. L’idée à terme est de multiplier ces liens et de mêler les habitants aux personnes du quartier et aux professionnels présents sur le site. Pour cela, on lance par exemple une conciergerie solidaire, et l’on crée pour les personnes en parcours d'insertion des emplois rémunérés à l’heure pour des extras divers et l’entretien des espaces verts, des bureaux, etc. On compte aussi sur la programmation artistique de Yes we camp pour nous fournir des occasions de rencontre. »Ce début de vie partagée à Saint-Vincent de Paul prouve l’efficacité du mode opératoire de Yes we camp, et des bienfaits de sa réactivité bidouilleuse et de ses capacités d’adaptation. « Nous n’avons pas peur de gérer le réel », confirme Aurore. Cette confrontation sereine avec les contraintes quotidiennes est sans doute l’une des forces de ce genre de collectifs, et l’une des raisons de leur succès…

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La neuroarchitecture : intégrer les neurosciences pour des lieux plus inclusifs

La neuroarchitecture est une discipline encore peu connue en France. A l'interstice entre les neurosciences et l’architecture, elle propose d’intégrer les connaissances du fonctionnement des émotions et des comportements dans la conception des espaces pour accroître le bien-être des occupants. 

“Complètement par hasard”. Quand Hajet Atti, architecte et doctorante à l’Institut des sciences cognitives Marc Jeannerod (ISC-MJ) découvre le terme de neuroarchitecture en 2011, c’est de manière fortuite alors qu’elle est en pleine recherche de son sujet de fin d’études pour le diplôme d'architecte. “Je me suis intéressée à l'autisme et les différentes approches architecturales qui s'y appliquent, explique-t-elle. Il y avait beaucoup de contradictions et je ne trouvais pas la bonne approche à adopter, le bon cadre de réflexion pour répondre aux problématiques soulevées par la notion de spectre autistique. En creusant un peu plus, je suis tombée sur un nouveau courant, la neuroarchitecture qui m’a passionnée car il s’agit d’intégrer les connaissances en neurosciences dans la conception de bâtiments pour rendre les espaces plus inclusifs.” 

Après quelques années à exercer en tant qu’architecte, Hajer Atti reprend la recherche et se lance dans une thèse. Objectif : comprendre comment la neuroarchitecture peut proposer des solutions adaptées aux personnes atteintes de trouble autistique.“L'architecture impacte le quotidien des personnes autistes à 90% voire 95% en termes de mal-être”, précise l’architecte. Les recherches dans cette discipline adoptent une méthodologie qui prend en référence des personnes dites neurotypiques pour démontrer les impacts du bâti sur les émotions et les comportements. Les résultats de ses recherches viennent confirmer des études sur l’importance de la lumière naturelle et de la nature.“La hauteur sous-plafond, l’acoustique et l’éclairage naturel, direct ou indirect déjà très étudié en neurosciences sont à prendre en compte ou encore la présence de la nature qui a fait ses preuves et dont les études révèlent qu’elle peut réduire le temps de convalescence dans les hôpitaux et les cliniques, et améliorer l'état de santé de personnes bipolaires par exemple.” 

“La hauteur sous-plafond, l’acoustique et l’éclairage naturel, direct ou indirect déjà très étudié en neurosciences sont à prendre en compte ou encore la présence de la nature qui a fait ses preuves et dont les études révèlent qu’elle peut réduire le temps de convalescence dans les hôpitaux et les cliniques, et améliorer l'état de santé de personnes bipolaires par exemple.” Hajer Atti

Un courant architectural récent pour démontrer l’impact de l'architecture sur notre cerveau

La discipline voit officiellement le jour au début du XXIe siècle. En juin 2003, une conférence inaugurale sur l’architecture et les neurosciences a acté la reconnaissance officielle de l’Académie de Neurosciences pour l’Architecture (ANFA). Créée pour explorer les relations entre la recherche en neuroscience et la pratique architecturale, elle regroupe aujourd'hui près de 400 membres venus de différents pays dans le monde. L’architecte américain John P. Eberhard, président-fondateur de l’ANFA, soulignait dans un article datant de 2009* que “nous passons plus de 90 % de notre temps dans des édifices. Il serait donc judicieux de faire un effort particulier pour inciter doctorants et post-doctorants en neuroscience à entreprendre des recherches en lien avec les hypothèses dégagées par les études que l’ANFA a menées sur les expériences architecturales.” A l’origine de ce mouvement, le médecin Jonas Salk. Dans les années 1950, il travaille à mettre au point un vaccin contre la poliomyélite mais ses recherches n’avancent pas. Il décide alors de partir en voyage en Italie. Selon lui, c’est la visite du monastère d’Assise qui lui aurait permis de trouver la solution. Convaincu dès lors de l’impact de l'architecture sur notre cerveau, le médecin, avec l’architecte Louis Kahn, ambitionne de reproduire à grande échelle l’expérience avec la construction d’un bâtiment à San Diego, en Californie. Il fonde l'Institut Salk pour les études biologiques à l’architecture brutaliste. 

La modularité dans les espaces 

Prendre en compte la variabilité du spectre autistique nécessite de privilégier des espaces modulables qui peuvent s'adapter à des émotions très différentes, voire opposées. “La solution architecturale pour les personnes hypersensibles, dérangées par le bruit et la lumière sera de réduire au maximum les nuisances sonores ou lumineuses”, explique Hajer Atti. “Toutefois, si on enlève ces éléments pour les personnes hyposensibles qui ont besoin de stimulations, les études montrent que les conséquences et les réactions sont les mêmes, c'est-à-dire des crises, de l'automutilation, des cris, etc.”

“La solution architecturale pour les personnes hypersensibles, dérangées par le bruit et la lumière sera de réduire au maximum les nuisances sonores ou lumineuses”, explique Hajer Atti. “Toutefois, si on enlève ces éléments pour les personnes hyposensibles qui ont besoin de stimulations, les études montrent que les conséquences et les réactions sont les mêmes, c'est-à-dire des crises, de l'automutilation, des cris, etc.” Hajer Atti

Cette approche entre en résonance avec le projet réalisé au sein de l'hôpital du Vinatier à Lyon. La question d' adaptabilité du bâti y a été intégrée de façon à répondre aux forts contrastes entre les besoins des résidents. Inaugurée en novembre 2024, cette unité dédiée à des patients souffrant de troubles cognitifs se veut expérimentale. Elle a été pensée par l’architecte Lionel Thabaret dont l’agence est spécialisée dans des projets dans le domaine de la santé, le médico-social, la détente et le bien-être, pour éviter de stimuler les sens de patients atteints de troubles autistiques sévères. “ Nous avions carte blanche pour ce projet. Nous sommes partis du postulat que nous n’avons aucune connaissance de la perception de la troisième dimension des personnes ayant des troubles cognitifs, énonce l’architecte à la tête de l’agence Cent 7.  On s’est inspiré de nos réalisations dans le domaine du bien-être pour proposer une architecture dont l’ambition est d’apaiser et de s’adapter. Notre réponse a constitué en un bâtiment composé d’espaces de vie avec des alcôves variées, conçues pour proposer des lieux d’isolement tout en permettant de rester connecté aux autres. Certaines alcôves intègrent des jeux de lumière personnalisables, un ciel étoilé, ou des dispositifs inspirés des besoins sensoriels des personnes autistes. Les chambres proposent de grandes fenêtres basses adaptées aux personnes vivant souvent près du sol et ouvertes sur l'extérieur et le jardin privatif pour rester connecté à la nature ”. 

L'hôpital du Vinatier à Lyon, une architecture "sensorielle" conçue par Lionel Thabaret (Agence Cent 7). Crédit photo : Agence Cent 7

Une solution pertinente pour des espaces plus inclusifs

Le site étant très végétalisé, l’équipe a choisi de préserver les arbres existants pour maintenir la continuité paysagère et renforcer le lien entre les résidents et le parc public. “Pour fluidifier le lien avec l’extérieur et éviter les ruptures visuelles, nous avons opté pour une façade d’entrée vitrée et une clôture transparente, indique Lionel Thabaret. Pour accueillir les familles des résidents dans les meilleures conditions, un auvent monumental à l’entrée fait figure de refuge convivial. Sans se revendiquer de la neuroarchitecture, Lionel Thabaret parle davantage “d'une architecture sensorielle”. Pour réaliser ce projet, il a travaillé conjointement avec les équipes soignantes qui ont pu apporter leurs connaissances. Il a aussi recueilli l’avis de personnes autistes. 

Mouvement architectural peu connu, la neuroarchitecture pourrait apporter des solutions pertinentes pour offrir des espaces de vie plus inclusifs pour d’autres typologies de publics. Pour la chercheuse Hajer Atti, les perspectives de cette discipline sont très prometteuses : “ De nombreuses études en neurosciences ont montré les effets du bâti sur différentes populations comme les personnes âgées ou ayant des problèmes de santé ; toutefois c’est une discipline qui n’est pas apprise en écoles d’architecture, dotée d’un langage peu accessible, mais dont les impacts me paraissent considérables”. Quant à l’agence Cent 7, à laquelle le projet du Vinatier a apporté une forte visibilité et attiré des visiteurs du monde entier, elle se penche actuellement sur une unité fermée dans un Ehpad pour des personnes atteintes de troubles cognitifs. Son ambition : proposer un habitat où l’on se sent chez soi, sans soin médicalisé mais qui répond aux besoins de personnes désorientées. Et Lionel Thabaret de confirmer : “Les défis sont énormes ! La prochaine étape serait de créer des espaces pour permettre à des personnes ayant des troubles cognitifs d’assister à un match sportif ou à un concert”. 

Crédit photo : Agence Cent 7

En savoir plus 

« Applying Neuroscience to Architecture » (Juin 2009), un article (en anglais) de John P. Eberhard, président-fondateur.

"Comment soulager les personnes touchées par l'autisme grâce à la neuro-architecture" (mai 2025), un article d’Hajer Atti.

Avec "Parties communes" le Pavillon de l'Arsenal scrute la part collective de l'habitat

À l’hôpital La Rochefoucauld dans le 14e arrondissement de Paris, le Pavillon de l’Arsenal consacre une exposition hors les murs à un sujet chargé d’affects mais peu étudié ni documenté jusqu’alors : les parties communes dans l’habitat collectif. 

Qui dit habitat collectif dit nécessairement parties communes : sans halls d’entrée, escaliers, paliers, coursives ou ascenseurs, il serait impossible d’accéder à son logement. Comme le rappelle Patrick Bloche, premier adjoint à la maire de Paris, dans l’avant-propos du catalogue de “Parties communes”, c’est au départ “un objet produit uniquement par des contraintes, et non le fruit d’un idéal”. Dès le cartel d’introduction de l’exposition, la formule d’un promoteur anonyme résume en d’autres termes ce qui en fait la particularité : “C’est tout ce que l’on ne vend pas”. À ce titre, les parties communes ne sont pas nécessairement des espaces où se fabrique du commun : elles sont avant tout dévolues à la circulation, à la desserte ou au stockage dans le cas des locaux poubelles et autres garages à vélos. De là à vouloir les réduire à la portion congrue, il n’y a qu’un pas…

Une promesse de “vivre-ensemble”

Comme le souligne le sous-titre de l’exposition, elles sont pourtant une “aventure collective” et recèlent bien des promesses de sociabilité et de partage. “Les parties communes des immeubles d’habitation constituent l’un des réseaux sociaux les plus incontournables de nos vies, notent dans l’introduction du catalogue les commissaires de l’exposition, l’architecte Aldric Beckmann et le journaliste et critique d’architecture Jean-Philippe Hugron. Elles incarnent même ce que d’aucuns désignent comme le “vivre-ensemble”.    

Englobées dans une sociologie de l’habitat qui ne les repère pas en tant que telles, elles ont rarement fait l’objet de recherches en soi. D’où l’intérêt du travail mené par Aldric Beckmann et Jean-Philippe Hugron. Dans Parties communes, ils  approchent leur sujet en trois volets diffractés dans l’espace d’exposition grâce à une scénographie ouverte, qui déborde jusque dans les jardins de l’ancien hôpital. 

Le catalogue de l'exposition Parties communes. Crédit : Midionze.com

De l’inventaire aux usages

Les deux commissaires font d’abord l’inventaire d’une typologie spatiale qui va du hall au toit terrasse. Ils procèdent aussi l’étude de cas de vingt immeubles à Paris et sa proche banlieue, du XIXe siècle à nos jours. Axonométries et diagrammes viennent alors souligner la part plus ou moins généreuse qu’occupent les parties communes dans l’espace bâti. 

Enfin, un travail d’enquête auprès des usagers, mais aussi des acteurs de l’immobilier et de l’architecture leur permet d’approcher les usages de ces espaces, et d’en cerner les enjeux réglementaires et économiques. Une documentation, sous forme de photographies, de films, de livres, mais aussi d’une collecte de petits mots laissés à l’attention dans les halls d’immeubles pour annoncer une fête ou un anniversaire, suggèrent que les parties communes sont aussi un fait social : lieu d’apparat où s’exprime le statut social des habitants, mais aussi espace de rencontre, dialogue et de négociation. 

Infos pratiques

L’expo

Parties communes, une aventure collective

Hôpital La Rochefoucauld

15 avenue du général Leclerc

75014 Paris 14, France

Mercredi-Vendredi: 12h-17h

Samedi-Dimanche: 12h-19h

Le catalogue 

Parties communes, une aventure collective, éditions Pavillon de l’Arsenal, 2025, 296 pages, 35 €

Quartiers de demain : 10 propositions pour des quartiers prioritaires dans lesquels il fait bon vivre

La Cité de l’architecture et du patrimoine de Paris expose les résultats de la consultation Quartiers de demain jusqu’au 30 mars 2025. A travers des maquettes, dessins, films et reportages photographiques, l’exposition donne à voir 10 projets lauréats qui sont autant de propositions urbaines de demain pour transformer ces quartiers prioritaires en lieux de vie désirables et préfigurer une nouvelle approche de la politique de la ville en imaginant des aménagements exemplaires.  

Grands ensembles construits après-guerre en périphérie, anciennes cités minières ou centres urbains dégradés, en France, près de 1600 quartiers prioritaires rencontrent des problématiques bien spécifiques, entre stigmatisation systémique et fragilités socio-économiques. Comptant environ 6 millions d'habitants, ces territoires classés quartiers prioritaires de la ville (QPV), ont la particularité de regrouper un grand nombre d’habitants confrontés à la précarité et l’exclusion sociale (chômage plus élevé, difficultés scolaires, inégalités de santé) et à des difficultés touchant au cadre de vie et au logement (habitat parfois dégradé, manque d’espaces verts et d’infrastructures adaptées). C’est à cet enjeu urbanistique que répond la grande consultation internationale d'architecture, d'urbanisme et de paysage lancée par le président de la République Emmanuel Macron depuis Marseille en 2023. En tout, près de 492 candidatures ont été reçues, 30 équipes pluridisciplinaires françaises et internationales pré-sélectionnées pour retenir 10 équipes finalistes, choisies selon leur sensibilité et compréhension aux enjeux des sites.

Du côté de la méthode, la participation citoyenne a été intégrée dès le départ. “Les 216 membres des jurys citoyens ont été associés tout au long du dialogue compétitif, ce qui est assez rare dans les phases de conception des projets, souligne Romane Molle, chargée de mission auprès de la direction générale, GIP Europe des projets architecturaux et urbains . Le dialogue compétitif a été rythmé par des commissions de dialogue marquant ces trois phases (diagnostiques, scenarii, projets). Les jurys citoyens se réunissaient constamment en amont des commissions afin de rencontrer les équipes, d'échanger avec elles de leurs propositions, de formuler un avis sur les projets qui étaient portés par deux représentants du collectif en commission de dialogue. Ces représentants avaient chacun une voix délibérante au même titre que les représentants de l’État, de la maîtrise d'ouvrage ou que des personnalités qualifiées.”

Coulées vertes, écoquartiers, espaces publics repensés, rénovations patrimoniales et équipements réinventés : ces leviers de transformation sociale et urbaine se caractérisent par leur réplicabilité et leur exemplarité, tout en intégrant les enjeux de transition écologique. Dans chaque projet, la préservation de l’identité du territoire, ainsi que l’économie circulaire et la valorisation des ressources, ont été privilégiées. Ces interventions visent une requalification qualitative, bien au-delà de la simple fonction, et sont pensées comme des déclencheurs à l’échelle du quartier ou du centre-ville, recréant les liens pour “recoudre” les rapports entre quartiers et centre-ville, habitants et équipements, nature et ville. Les montants des projets agrégés atteignent environ 125 millions d'euros de travaux hors taxe. Le début des chantiers est prévu, pour certains, dès 2027.

Focus sur 4 projets lauréats.

Corbeil-Essonnes – quartier des Tarterêts : réhabilitation d’une chaufferie classée monument historique pour réaliser un équipement culturel pluridisciplinaire

Ancienne chaufferie désaffectée inscrite en 2016 au titre des Monuments historiques, le site des Tarterêts se transforme en un équipement culturel public ouvert au quartier. Le projet, mené par l’agence h2o architectes, souhaite valoriser le patrimoine architectural en conservant l’existant tout en améliorant ses performances thermiques et acoustiques. Le changement d’usage du site s’accompagne de la requalification des abords et l’animation de la façade pour renforcer son lien avec la ville. Les espaces intérieurs, modulables et adaptés aux usages culturels et conviviaux, intègrent discrètement les dispositifs techniques. Un mobilier évolutif (les SuperMeubles), conçu avec les habitants, accompagne cette flexibilité et incarne la dimension collaborative du projet. 

Crédit photo : Projet de réhabilitation d’une chaufferie, Consultation Quartiers de demain, agence h2o architectes

Pessac – quartier de Saige : transformation d’une tour et création d’une coulée verte

Pour Dominique Perrault Architecture, architecte mandataire aux côtés de MBL architectes, le projet envisage la rénovation de ce grand ensemble des années 1970 comme un processus progressif, sans démolition massive, qui s’appuie sur le bâti existant. Le choix a été ici la transformation plutôt que la reconstruction dans ce quartier de 8 tours promis à un important programme de renouvellement urbain et qui prévoit notamment la démolition de 3 autres tours. La tour 8 est réorganisée de l’intérieur par la création d’une rue verticale, qui améliore la ventilation, les circulations et la mixité des usages (logements, services, activités), tout en conservant son image extérieure. En pied de tour, les espaces sont aussi repensés pour accueillir de nouveaux usages et renforcer le lien avec le quartier. L’aménagement paysager accompagne cette transformation en structurant l’espace public et en améliorant le confort climatique tout en offrant une continuité écologique.

Crédit photo : Projet de transformation d’une tour et création d’une coulée verte, Consultation Quartiers de demain, agence DPA et MBL architectes 

Colmar – quartier Europe-Schweitzer : aménagement d’un espace public de 5,5 hectares sur une friche

L’agence d’architecture mandataire Baseland, a ici souhaité dépasser les seuls enjeux techniques pour proposer une vision forte : redonner à la plaine son rôle d’espace collectif, dans l’esprit des grands ensembles d’origine. Le « parc refuge » est pensé comme un lieu pouvant accueillir des initiatives citoyennes variées, et combinant le développement d’une nature diversifiée (prairies, bosquets, zones humides, vergers) avec des espaces favorisant les pratiques collectives, le jeu, le sport et la convivialité. Une composition paysagère inspirée des parcs à l’anglaise, vient structurer la plaine autour d’une grande prairie centrale et de parcours ombragés. Pour faciliter les liens avec la ville, les entrées du parc sont aménagées comme des lieux animés et accessibles. L’ensemble vise à transformer la plaine en un écosystème vivant, approprié et façonné par les habitants visant à répondre aux enjeux de transition écologique locale et de cohésion sociale.

Crédit photo : Projet d’aménagement d’un espace public sur une friche, Consultation Quartiers de demain, agence Baseland

Lodève, centre-ville : aménagement des berges de la Lergue et de la Soulondre, et création d’une salle de spectacle dans un ensemble patrimonial

Porté par l’Atelier du Rouget Simon Teyssou & associés, le projet s’inscrit dans le centre ancien de Lodève, une petite ville historique du sud de la France au confluent de deux rivières, marquée par la désindustrialisation, des fragilités sociales et des risques d’inondation. Pour répondre au manque d’espaces extérieurs et aux mobilités contraintes , le projet a été pensé comme un refuge climatique et un espace de vie (lieu de promenade et activités de loisirs) en s’appuyant sur le parc fluvial de la Confluence. Le projet de parc a intégré les aléas environnementaux dans la conception en assumant les crues et en favorisant la biodiversité. Un réseau de mobilités douces reliant les quartiers ainsi qu’une salle de spectacle viennent compléter l’aménagement du centre-ville.

Crédit photo : Projet d’aménagement des berges, Consultation Quartiers de demain, l’Atelier du Rouget Simon Teyssou & associés

Infos pratiques

"Quartiers de demain"

🗓️ Jusqu’au 30 mars 2026

📍 Cité de l’architecture et du patrimoine

En savoir plus : https://www.citedelarchitecture.fr/fr/agenda/exposition/quartiers-de-demain