
La neuroarchitecture : intégrer les neurosciences pour des lieux plus inclusifs
“Complètement par hasard”. Quand Hajet Atti, architecte et doctorante à l’Institut des sciences cognitives Marc Jeannerod (ISC-MJ) découvre le terme de neuroarchitecture en 2011, c’est de manière fortuite alors qu’elle est en pleine recherche de son sujet de fin d’études pour le diplôme d'architecte. “Je me suis intéressée à l'autisme et les différentes approches architecturales qui s'y appliquent, explique-t-elle. Il y avait beaucoup de contradictions et je ne trouvais pas la bonne approche à adopter, le bon cadre de réflexion pour répondre aux problématiques soulevées par la notion de spectre autistique. En creusant un peu plus, je suis tombée sur un nouveau courant, la neuroarchitecture qui m’a passionnée car il s’agit d’intégrer les connaissances en neurosciences dans la conception de bâtiments pour rendre les espaces plus inclusifs.”
Après quelques années à exercer en tant qu’architecte, Hajer Atti reprend la recherche et se lance dans une thèse. Objectif : comprendre comment la neuroarchitecture peut proposer des solutions adaptées aux personnes atteintes de trouble autistique.“L'architecture impacte le quotidien des personnes autistes à 90% voire 95% en termes de mal-être”, précise l’architecte. Les recherches dans cette discipline adoptent une méthodologie qui prend en référence des personnes dites neurotypiques pour démontrer les impacts du bâti sur les émotions et les comportements. Les résultats de ses recherches viennent confirmer des études sur l’importance de la lumière naturelle et de la nature.“La hauteur sous-plafond, l’acoustique et l’éclairage naturel, direct ou indirect déjà très étudié en neurosciences sont à prendre en compte ou encore la présence de la nature qui a fait ses preuves et dont les études révèlent qu’elle peut réduire le temps de convalescence dans les hôpitaux et les cliniques, et améliorer l'état de santé de personnes bipolaires par exemple.”
“La hauteur sous-plafond, l’acoustique et l’éclairage naturel, direct ou indirect déjà très étudié en neurosciences sont à prendre en compte ou encore la présence de la nature qui a fait ses preuves et dont les études révèlent qu’elle peut réduire le temps de convalescence dans les hôpitaux et les cliniques, et améliorer l'état de santé de personnes bipolaires par exemple.” Hajer Atti
La discipline voit officiellement le jour au début du XXIe siècle. En juin 2003, une conférence inaugurale sur l’architecture et les neurosciences a acté la reconnaissance officielle de l’Académie de Neurosciences pour l’Architecture (ANFA). Créée pour explorer les relations entre la recherche en neuroscience et la pratique architecturale, elle regroupe aujourd'hui près de 400 membres venus de différents pays dans le monde. L’architecte américain John P. Eberhard, président-fondateur de l’ANFA, soulignait dans un article datant de 2009* que “nous passons plus de 90 % de notre temps dans des édifices. Il serait donc judicieux de faire un effort particulier pour inciter doctorants et post-doctorants en neuroscience à entreprendre des recherches en lien avec les hypothèses dégagées par les études que l’ANFA a menées sur les expériences architecturales.” A l’origine de ce mouvement, le médecin Jonas Salk. Dans les années 1950, il travaille à mettre au point un vaccin contre la poliomyélite mais ses recherches n’avancent pas. Il décide alors de partir en voyage en Italie. Selon lui, c’est la visite du monastère d’Assise qui lui aurait permis de trouver la solution. Convaincu dès lors de l’impact de l'architecture sur notre cerveau, le médecin, avec l’architecte Louis Kahn, ambitionne de reproduire à grande échelle l’expérience avec la construction d’un bâtiment à San Diego, en Californie. Il fonde l'Institut Salk pour les études biologiques à l’architecture brutaliste.
Prendre en compte la variabilité du spectre autistique nécessite de privilégier des espaces modulables qui peuvent s'adapter à des émotions très différentes, voire opposées. “La solution architecturale pour les personnes hypersensibles, dérangées par le bruit et la lumière sera de réduire au maximum les nuisances sonores ou lumineuses”, explique Hajer Atti. “Toutefois, si on enlève ces éléments pour les personnes hyposensibles qui ont besoin de stimulations, les études montrent que les conséquences et les réactions sont les mêmes, c'est-à-dire des crises, de l'automutilation, des cris, etc.”
“La solution architecturale pour les personnes hypersensibles, dérangées par le bruit et la lumière sera de réduire au maximum les nuisances sonores ou lumineuses”, explique Hajer Atti. “Toutefois, si on enlève ces éléments pour les personnes hyposensibles qui ont besoin de stimulations, les études montrent que les conséquences et les réactions sont les mêmes, c'est-à-dire des crises, de l'automutilation, des cris, etc.” Hajer Atti
Cette approche entre en résonance avec le projet réalisé au sein de l'hôpital du Vinatier à Lyon. La question d' adaptabilité du bâti y a été intégrée de façon à répondre aux forts contrastes entre les besoins des résidents. Inaugurée en novembre 2024, cette unité dédiée à des patients souffrant de troubles cognitifs se veut expérimentale. Elle a été pensée par l’architecte Lionel Thabaret dont l’agence est spécialisée dans des projets dans le domaine de la santé, le médico-social, la détente et le bien-être, pour éviter de stimuler les sens de patients atteints de troubles autistiques sévères. “ Nous avions carte blanche pour ce projet. Nous sommes partis du postulat que nous n’avons aucune connaissance de la perception de la troisième dimension des personnes ayant des troubles cognitifs, énonce l’architecte à la tête de l’agence Cent 7. On s’est inspiré de nos réalisations dans le domaine du bien-être pour proposer une architecture dont l’ambition est d’apaiser et de s’adapter. Notre réponse a constitué en un bâtiment composé d’espaces de vie avec des alcôves variées, conçues pour proposer des lieux d’isolement tout en permettant de rester connecté aux autres. Certaines alcôves intègrent des jeux de lumière personnalisables, un ciel étoilé, ou des dispositifs inspirés des besoins sensoriels des personnes autistes. Les chambres proposent de grandes fenêtres basses adaptées aux personnes vivant souvent près du sol et ouvertes sur l'extérieur et le jardin privatif pour rester connecté à la nature ”.

Le site étant très végétalisé, l’équipe a choisi de préserver les arbres existants pour maintenir la continuité paysagère et renforcer le lien entre les résidents et le parc public. “Pour fluidifier le lien avec l’extérieur et éviter les ruptures visuelles, nous avons opté pour une façade d’entrée vitrée et une clôture transparente, indique Lionel Thabaret. Pour accueillir les familles des résidents dans les meilleures conditions, un auvent monumental à l’entrée fait figure de refuge convivial. Sans se revendiquer de la neuroarchitecture, Lionel Thabaret parle davantage “d'une architecture sensorielle”. Pour réaliser ce projet, il a travaillé conjointement avec les équipes soignantes qui ont pu apporter leurs connaissances. Il a aussi recueilli l’avis de personnes autistes.
Mouvement architectural peu connu, la neuroarchitecture pourrait apporter des solutions pertinentes pour offrir des espaces de vie plus inclusifs pour d’autres typologies de publics. Pour la chercheuse Hajer Atti, les perspectives de cette discipline sont très prometteuses : “ De nombreuses études en neurosciences ont montré les effets du bâti sur différentes populations comme les personnes âgées ou ayant des problèmes de santé ; toutefois c’est une discipline qui n’est pas apprise en écoles d’architecture, dotée d’un langage peu accessible, mais dont les impacts me paraissent considérables”. Quant à l’agence Cent 7, à laquelle le projet du Vinatier a apporté une forte visibilité et attiré des visiteurs du monde entier, elle se penche actuellement sur une unité fermée dans un Ehpad pour des personnes atteintes de troubles cognitifs. Son ambition : proposer un habitat où l’on se sent chez soi, sans soin médicalisé mais qui répond aux besoins de personnes désorientées. Et Lionel Thabaret de confirmer : “Les défis sont énormes ! La prochaine étape serait de créer des espaces pour permettre à des personnes ayant des troubles cognitifs d’assister à un match sportif ou à un concert”.

« Applying Neuroscience to Architecture » (Juin 2009), un article (en anglais) de John P. Eberhard, président-fondateur.
"Comment soulager les personnes touchées par l'autisme grâce à la neuro-architecture" (mai 2025), un article d’Hajer Atti.
« Ce n'est point dans l'objet que réside le sens des choses, mais dans la démarche ».
Cette phrase de Saint-Exupéry pourrait en substance préfigurer la vision du métier de designer abordée par les 5.5. Entre sens des responsabilités et approche décalée, entre travail de recherche et collaboration avec les grands industriels, ce collectif de jeunes créateurs créé il y a sept ans joue désormais dans la cour des grands.
5+5=4. En effet, les 5.5, ce sont quatre designers. C'est aussi un collectif qui à l'origine n'avait pas envisagé de se constituer en agence. Pour Vincent Baranger, Jean-Sébastien Blanc, Anthony Lebossé et Claire Renard, tout est parti d'un projet réalisé à la fin de leurs études à l’école Nationale supérieure d’Arts Appliquée et de Métier d’Art (ENSAAMA) à Paris. « Reanim » se proposait de se mettre au chevet des meubles et de faire de la médecine d'objets grâce à des sortes de prothèses en plexiglas. Un projet « manifeste » avec pour ambition de sortir du cycle de la consommation où le gaspillage règne en maître. Leur discours : réparer plutôt que jeter. Ce premier travail a particulièrement marqué leur ADN : par delà une création mécanique d'objets, les designers souhaitent questionner sur la fonction même de ces objets, et activer un déclencheur sur notre façon de les « consommer ». On y est. Le cœur des 5.5, c'est bien de créer des objets « durables », «optimistes et engagés » en réaction à l’obsolescence programmée des marchandises. « On souhaite concevoir des objets « vivants » qui grandissent, se bonifient avec le temps et qu'on a envie de garder le plus longtemps possible. On espère qu'en proposant des objets qui ont du « charme », on va déclencher des coups de cœur car il y a une vrai responsabilité à mettre de nouveaux produits sur le marché », dévoilent Anthony et Jean Sébastien.
Difficile de ne pas accorder une importance particulière à un objet que l'on a fait soi-même et les 5.5 le pensent plus que les autres, se rapprochant ainsi d'une approche DIY. Une démarche que l'on discerne dans de nombreux projets comme la Cuisine d'objets (2009) qui propose d'impliquer le consommateur dans le processus créatif. Cuisine d'objets est une série de recettes pour fabriquer des objets à la maison à la manière dont on préparerait un bon petit plat. Et l'intitulé des objets est raccord avec le thème : velouté de lumière, patères en croûte, tabouret façon tatin, guéridon aller/retour. «Dans le monde des objets, c'est comme si on allait au restaurant tous les jours, on ne fait plus rien soi-même. On veut impliquer le consommateur et encourager la différenciation ». Cette esthétique s'acoquine officiellement avec le bricollage-bidouillage. « On nous qualifie souvent de bricoleurs-politiques », soulignent les 5.5.
Dans le même sens, « Les vices de la déco » font appel à la conscience du consommateur. « Cette collection se résume à l’essentiel et fait disparaître toute trace de style pour ne conserver que la partie fonctionnelle de l’objet. Le reste, tout ce qui est lié à l’esthétique du produit, nous vous en confions la responsabilité. Ces fourchettes, couteaux, cuillères et verres suggèrent l’indispensable, l’utilitaire réduit à son minimum», expliquent sur leur site les 5.5. Pour aller encore plus loin, le concept de « cloning » réalisé en 2008 utilise les mesures physiques du consommateur pour interférer sur le rendu final de l'objet. Exemple : un vase dont les mesures sont réalisées en fonction des mensurations d'une personne... Jusqu'au-boutistes les 5.5.
Dépeints par de nombreux médias comme des défenseurs de l'environnement, ils ne se revendiquent pas pour autant comme des chantres de l'éco-conception. « Nous intégrons des logiques de développement durable en réfléchissant au choix des matériaux, en favorisant l'artisanat local, en anticipant les processus mais il nous semble que le développement durable dépasse aujourd'hui les compétences du designer», estiment les 5.5. Un de leurs derniers projets, Guide to free farming, se proposait d'offrir des outils pour chasser les animaux des villes, au rang desquels rats, pigeons et autres cafards. L'idée: faire réagir les gens sur la notion de locavore (ndlr : personne qui consomme une nourriture produite localement) avec un discours volontairement provocateur sur l'agriculture urbaine. Fonctionnant comme une sorte de cabinet de recherche en design, le collectif a su montrer sa capacité à innover et à poser des questions en phase avec l'air du temps. Cette démarche n’a pas manqué attirer de nombreux industriels : Baccarat, Moulinex, LaCie et tout récemment Nespresso. Les 5.5 designers s'éloignent donc aujourd'hui du design « prospectif » de la recherche, du laboratoire pour se rediriger vers la production en grandes séries. « On pense que le meilleur moyen de faire bouger les choses, c'est de le faire de l'intérieur. Notre aspiration : imaginer un « design de transition » qui réconcilie Mr et Mme Tout le Monde et les leaders de pensée ». Souhaitons leur qu'ils conservent cette ingénuité qui fait actuellement leur succès.
L'habitat groupé se scinde en deux principaux modes de gestion, en auto-promotion ou coopératif, dont le socle commun est la volonté de vivre ensemble. Bien développé en Suisse, au Danemark et au Canada, ce type d'habitat refait surface depuis le milieu des années 2000 en France.
« Avec l'habitat groupé, on est entre le logement individuel et la salle communale de quartier », indique Cecile Viallon, secrétaire général de Ecohabitat groupé, une association fondée en 1977 par les 6 premiers groupes d’habitat autogérés. Habitante de « La Viorgne » depuis 1985 dans un ensemble de 13 logements dans la région lyonnaise, cette militante de la première heure pour l'habitat groupé ne lésine pas sur le plaisir de parler « des valeurs de partage et de la convivialité entre voisins ». Un habitat groupé (ou éco-géré) peut regrouper cinq, dix, quinze foyers qui se rassemblent pour concevoir ensemble l’organisation de leurs logements ainsi que les espaces, les équipements, les activités qu’ils souhaitent partager, dans l’optique de constituer un voisinage convivial, ouvert sur la vie du quartier.
Après 10 ans de réflexion puis de construction, La Fonderie à Vanves voit ainsi le jour début 1988. « Au départ, on était une bande de copains qui voulait partager ensemble le même mode de vie, ce n'était pas un acte militant. De plus, les affinités culturelles étaient très importantes pour la réussite de ce projet », raconte Daniel Jaunas, habitant de la Fonderie depuis plus de 20 ans. Cave à vins, labo photo, atelier de poterie, les habitants de cet immeuble ont créé des espaces de vie communs. Un mode de vie qui entraine aussi parfois des points de discorde. « Il faut bien avoir conscience que ce type d'habitat exige des compromis et des consensus », précise Daniel Jaunas. Parfois, les membres rédigent une charte qui n’a pas de valeur juridique mais qui permet de fixer des bases de bonne entente entre les habitants. Les lieux communs ont aussi vocation à s'ouvrir vers l'extérieur et peuvent devenir des lieux de réunions pour les associations de quartier. « Notre immeuble a servi de point d'ancrage pour favoriser la vie locale », ajoute l'habitant de La Fonderie.
D'autres motivations viennent nourrir la réalisation de ce type de projet, comme la question économique. Pour La Fonderie, l'économie permise a été de 20%, ce qui revient au coût d'un maitre d'ouvrage, dont le rôle est alors pris en charge par les habitants eux-mêmes d'où le nom donné à ce mode de construction : auto-promotion. « Depuis 2005, de nombreux jeunes reviennent vers nous afin de nous demander des conseils pour construire un habitat groupé. La crise et le prix du foncier motivent une nouvelle génération à vouloir se loger moins cher tout en partageant des valeurs de partage », estime Cecile Viallon de Écohabitat. Face aux modèles « traditionnels » de logements, que ce soit en vente ou en location, l'habitat groupé apparaît comme une alternative. Une autre forme, l'habitat coopératif tente également d'apporter une solution à la spéculation foncière. Ici, les coopérateurs sont propriétaires collectivement et locataires individuellement. Un statut juridiquement interdit aujourd'hui en France (Loi de Chalandon de 1971). Malgré cela, un projet de 14 logements à Villeurbanne a reçu un permis de construire. Le « village vertical » est une réalisation qui se veut exemplaire en matière de construction écologique, propose des espaces utilisés et gérés collectivement (buanderie, laverie...), un local professionnel ou associatif et des logements pouvant être confiés à des associations d’insertion par le logement. Dans ce projet, le promoteur est le bailleur social, Rhône Saône Habitat. « Cet projet a été rendu possible grâce à un montage juridique », explique Emmanuel Vivien de Habicoop, l’association de promotion des coopératives d'habitants.
« Tout le monde veut faire de la mixité intergénérationnelle mais en pratique, on se rend compte que c'est assez compliqué », estime Cecile Viallon, ajoutant que « certains groupent se structurent entre retraités comme la communauté des « Babayagas » (ndlr : La Maison des Babayagas est une maison de femmes âgées autogérée à Montreuil.) Des projets de ce type sortent d'un peu partout ». D'autres tiennent leur pari sur ce point. C'est le cas du projet Eco Logis, sorti de terre à Strasbourg en septembre 2010. Avec un bâtiment très ambitieux du point de vue environnemental (isolation, thermique, utilisation d'écomatériaux), la présence de jardins partagés, un processus de démocratie participative très avancé, le projet de Strasbourg a des parfums d'écoquartier et s'affirme comme un « projet pilote » en la matière. Des dispositions que les premières générations d'habitat groupé n'avaient pas abordées dans cette ampleur. « Sur les 11 logements, il y a des personnes très différentes que ce soit dans les âges ou les catégories sociales », souligne Bruno Parasote, porte parole et habitant du collectif Eco Logis Strasbourg Neudorf, Président d’Eco Quartier Strasbourg et ingénieur urbaniste de profession.* Et Bruno Parasote de conclure : « La question de la mixité générationnelle tout comme la volonté de vivre dans un cadre sain et respectueux de l'environnement sont des problématiques nouvelles qui s'imposent aujourd'hui. L'auto-promotion et l'habitat groupé apportent des solutions à l'urgence du problème du mal logement et de la cherté et peuvent incarner une opportunité voire une nécessité que les collectivités et les citoyens ont la possibilité de saisir.»
Bruno Parasote publie ce mois-ci (sortie nationale prévue le 14 février) un ouvrage sur ce thème : Autopromotion, habitat groupé, écologie et liens sociaux. Comment construire collectivement un immeuble en ville ? Coll. Société Civile – 978 2 913492 92 9 - 14x22 – 240 p. –24 €. Edition Yves Michel
Hier, lundi 24 janvier, dans le cadre du salon maison&objet, se tenait une conférence sur la réutilisation et le détournement dans la construction. Parmi les invités, Eric Tabary, architecte de la « Villa Déchets », construite et exposée à Nantes durant tout l’automne, et Pierrick Jourdain, venu promouvoir « Métisse », un isolant fait à partir de jeans usés. Les projets présentés à l’occasion soulignaient assez les enjeux du recyclage dans le bâtiment, qui produit 50 millions de tonnes de déchets BTP par an.
De fait, le réemploi de matériaux divers (palettes, bouteilles plastiques, papier, etc.) répond dans ce secteur à une double nécessité : limiter l’extraction et le transport de matières premières et revaloriser des déchets dont l’accumulation a un coût écologique et économique…
C’est d’ailleurs pour réduire la part des déchets ultimes dans le secteur vestimentaire que le Relais d’Emmaüs a créé « Métisse ». D’abord dédié à la collecte, au tri et au recyclage des vêtements, le réseau d’entreprises à but socio-économique a en effet dû faire face il y a quelques années à une évolution préoccupante : l’augmentation significative, dans les bacs de collectes, de la part des vêtements en fibres de mauvaise qualité (ils forment jusqu’à 15% des textiles recueillis). Plutôt que de les envoyer à l’incinérateur, le Relais s’est alors mis en quête de solutions innovantes. Le résultat ? Un isolant mêlant fibres de coton et acrylique, qui a reçu l’agrément du CSTB. Métisse offre les mêmes performances qu’un isolant minéral type laine de roche, mais son impact environnemental est beaucoup plus faible. Quant à son prix (autour de 12 €/m²), il le situe parmi les isolants écologiques les moins chers du marché…
La valorisation des déchets dans le bâtiment est aussi un formidable moyen d’alerter l’opinion sur le cycle de vie des produits et les investissements nécessaires à leur traitement. Pour Eric Tabary, maître d’œuvre de la « Villa Déchets », les projets comme le sien jouent un rôle préventif : « je voulais créer un événement qui intéresse les gens, explique-t-il. Or, évoquer les déchets n’est pas facile, parce que personne ne veut en entendre parler. »
À la manière de César, qui exposait en 1996 « un mois de lecture des Bâlois » sous forme d’énormes ballots de papier compressé, l’architecte s’est donc attaché à rendre nos rebuts visibles. Le bâtiment, né de la collecte de déchets urbains (en tout, 25 tonnes de bois et papier) et de leur assemblage en 20 jours par une association de bénévoles, a d’abord été exposé dans l’une des zones les plus touristiques de Nantes : l’île où se trouve le hagard à bananes et son célèbre éléphant. Au printemps prochain, il sera remonté dans l’écoquartier de la Bottière (toujours à Nantes), avant d’être exposé à Paris en octobre 2011. Pourtant, la « Villa Déchets » n’est pas un éloge du recyclage. Au contraire : « contre toute attente, explique Eric Tabary, le bilan carbone de l’opération est négatif, et le bilan financier n’est pas très bon : l’édifice a coûté autour de 1 800 €/m², ce qui est plus cher qu’un projet lambda. » Et l’architecte d'en conclure : « moins il y a de déchets à recycler, mieux ce sera. »
Ils se promènent avec nonchalance dans la banlieue du Cap, trainant derrière eux des cadis chargés de détritus. En pleine période de vacances d’été, sous un soleil de plomb qui fait régulièrement passer le thermomètre au dessus des 40 degrés, les collecteurs des déchets métalliques du Cap continuent leurs inlassables rondes dans les townships et quartiers pauvres de la ville. Alors que toute la cité-mère d'Afrique du Sud est dans l’effervescence du Minstrel Carnival également appelé "Coon Carnival" en africans ("carnaval noir" qui a lieu chaque année du 28 décembre au 2 janvier), ces derniers n’ont pas vraiment le même enthousiasme. En passant de maison en maison, ils espèrent simplement récupérer quelques déchets métalliques. Des débris oubliés derrières les conteneurs maritimes dans lesquels habitent de nombreuses familles. Ils iront également frapper à la porte des petites maisons en briques rouge, là ou vivent les familles plus aisées des townships.
Après avoir repéré la marchandise, il leur faut négocier avec les propriétaires. Si certains n’hésitent pas à offrir gracieusement ces encombrants déchets, il faudra la plupart du temps engager une âpre discussion sur le prix. Mais le tarif est dérisoire et le kilo de fer s’emporte souvent sous les 5 rands (cinquante centimes d’euros). Ces collecteurs de métaux lourds choisissent chaque jour un nouveau quartier. Ils connaissent parfaitement la banlieue du Cap et tissent au fils des années un réseau de points de collecte chez les habitants des immenses townships du sud de la ville. Mais si l’activité est rentable et permet à un collecteur de manger à sa fin chaque jour, elle est usante physiquement et reste très souvent réservée aux hommes de moins de 30 ans. La journée terminée, ils doivent se rendre dans un des centres de collecte de la ville. Les métaux sont alors convoyés au Waterfront, près du port du Cap pour être ensuite recyclés dans d’autres villes d’Afrique du Sud. Le pays possède en effet les infrastructures suffisantes et assez de centres de recyclage pour traiter lui-même ses déchets métalliques et favoriser ainsi une réexploitation locale. L’Afrique du Sud est d’ailleurs un maillon essentiel dans la chaîne de recyclage de ces déchets sur le continent africain. Des milliers de tonnes de déchets métalliques et informatiques y sont ainsi acheminés chaque année.
Reste que ces collecteurs informels de déchets métalliques symbolisent également l’absence de politique de recyclage des déchets (autres que métallique et informatique) en Afrique du Sud. Car si les métaux sont la plupart du temps laissés à l’abandon dans la périphérie de la ville, le traitement des déchets plastiques, du verre, du papier et du carton pose également problème à plus ou moins grande échelle.
Le verre est recyclable à l’infini après broyage et refonte du calcin (verre brisé). Mais il a fallu pourtant attendre juillet 2006 pour voir enfin la création d’un organisme public de gestion du verre en Afrique du Sud. The Glass Recycling compagny a été crée après un Memoranding of Understanding (MOU). Selon son Directeur Brian Rodger, « 204 000 tonnes de déchets ont été collecté par The Glass Recycling compagny en 2008, soit une augmentation de 38 % en deux ans. Et nous avons engagés plus de 202 partenariats avec des entreprises ». Reste que l’Afrique du Sud ne recycle aujourd’hui que 24 % de son verre quand la plupart des pays européens en recyclent entre 75 % et 80 %. En cause, le faible nombre de conteneurs à verre. Ainsi, il n’existe que 1 800 glass drop-off points in South Africa. L’objectif est d’attendre en 2012 un taux de 50 % de verre recyclé en Afrique du Sud.
Si l’Afrique du Sud doit rattraper son retard en matière de recyclage du verre, elle a en revanche mis en place depuis 1993 un organisme de collecte des boites de conserves et canettes. Ces dernières sont ainsi composées principalement d’aluminium et d’acier. Deux matériaux 100 % recyclables. Collect-a-can a ainsi pour objectif de «promouvoir le recyclage des canettes usages et d’organiser leur collecte ». Grâce à de nombreux partenariats avec des industriels et un système de collecte efficace (en particulier dans les écoles), Collect-a-can a permis à l’Afrique du Sud de faire passer son taux de recyclages des boites de conserves et des cannettes de 25 % en 1993 à 69 % en 2009. Un chiffre qui n’a rien à envier à ceux obtenus par les pays occidentaux.
L’Afrique du Sud a également fait des efforts ces dernières années pour promouvoir l’utilisation du papier recyclé par les industriels via son organisme PRASA (Paper Recycling Association of South Africa). PRASA regroupe une dizaine d’industriels de la filière papier. Ces derniers ont doublé l’utilisation du papier recyclé dans leur production entre 1990 et 2003 passant ainsi de 80 millions de tonnes à 187 millions. Selon les derniers chiffres fourni par PRASA, « 43 % du papier produit en Afrique du Sud était issu du papier recyclé en 2009, soit un million de tonne de papier recyclé sur l’année ». Des chiffres assez proches des standards européens (par exemple, 58% des fibres de la pâte à papier sont issues du recyclage en France).
Enfin, le recyclage du plastique n’en est encore qu’à ses prémices. L’Afrique du Sud possède une seule usine de recyclage des plastiques alimentaires à Johannesburg. Si celle-ci s’est vue attribuer un financement de plusieurs millions de rands pour développer le recyclage des plastiques PET (PolyEthylène Téréphtalate), le pays est encore loin de produire uniquement des plastiques recyclés. Le ratio n’est aujourd’hui que de 50 % quand le Royaume-Uni n’utilise actuellement que des plastiques PET recyclés.
Reste que si les politiques publiques et certains industriels visent à encourager et à promouvoir la filière recyclage via la création de ces organismes, le peuple sud-africain peine encore à adopter des habitudes responsables vis-à-vis de l’environnement. Ainsi, dans la plupart des foyers du pays, une seule et même poubelle sert pour tous les types de déchets. Le tri n’est pas une priorité et le constat est identique dans les lieux publics. Les centres-villes sont propres, mais il n’en va pas de même dans les banlieues et en particulier dans les townships ou les déchets sont omniprésents. Ils jonchent les rues et les caniveaux mais il est évident que la problématique environnementale n’est pas ici une priorité.
Si le tri des déchets n’est pas encore rentré dans les mœurs des sud-africains, la problématique des déchets se situe également à une autre échelle plus large. Ainsi, au niveau international, l’Afrique du Sud, comme de nombreux pays du continent africain a du faire face dans les années 80 à l’arrivée massive de déchets. C’est en effet à partir de cette période que les normes environnementales se sont considérablement renforcées dans les pays occidentaux, entrainant un développement du trafic de déchets vers l’Afrique. Mais plusieurs scandales (dont celui du Zanoobia, un bateau chargé de déchets toxiques italiens qui se verra fermer les portes d’entrée de tous les ports d’Afrique et qui sera finalement contraint de retourner à son point de départ en 1988) entraineront la signature d’accords internationaux réglementant voir interdisant les transits vers les pays du sud à l’image de la Convention de Bâle - adoptée le 22 Mars 1989 – qui encadre et limite les mouvements transfrontaliers de déchets toxiques, afin de protéger les pays émergents. Le trafic s’est alors redirigé vers les pays d’Europe de l’est. Mais les industriels des principaux pays pollueurs ont également rapidement compris que le marché du traitement des déchets était prometteur et qu’il nécessitait de toute façon des infrastructures et des technologies difficiles à financer dans les pays pauvres.
Pourtant, certains déchets sont aujourd’hui encore considérés comme trop peu rentables à recycler et à traiter par les pays occidentaux. D’autres sont également jugés très dangereux. Les déchets électroniques (ordinateurs portables, téléphones…) sont représentatifs de cette problématique. Leur volume augmente de façon exponentielle, leur durée d’utilisation diminue constamment et plusieurs composants utilisés dans leur fabrication sont toxiques (cadmium, plomb, mercure). Résultat : la Chine, l’Inde et l’Afrique du Sud se sont spécialisés dans le démantèlement et le recyclage de ces déchets. Mais les normes environnementales dans ces pays sont bien souvent très éloignées des standards européens. Difficilement mesurables, les conséquences sont pourtant bien réelles sur l’air, les sols et les nappes phréatiques proches de ces centres de démantèlement et de recyclage. Des répercussions environnementales qui passent bien souvent au second plan au regard du business généré par le traitement des déchets.
Parmi les engagements forts du Grenelle de l’environnement, figurait en bonne place la construction d’écoquartiers sur le territoire national : « sous l’impulsion des collectivités locales, peut-on lire dans le compte-rendu de la table ronde finale d’octobre 2007, au moins un EcoQuartier avant 2012 (en continuité avec l’existant et intégré dans l’aménagement d’ensemble) dans toutes les communes qui ont des programmes de développement de l’habitat significatif. » Pour soutenir cette démarche, Jean-Louis Borloo avait annoncé en 2008 la mise en œuvre du plan Ville durable et le lancement d’un appel un projets EcoQuartiers. Un an plus tard, le ministère de l’écologie et du développement durable annonçait le palmarès du concours. Parmi les 28 lauréats, la zac de Bonne à Grenoble (Grand prix national), Lyon Confluence ou le quartier « Danube » à Strasbourg, qui voyaient couronner leurs efforts en matière d’énergie, de mobilité, de biodiversité et de gestion des ressources.
"L'écoquartier ne fait pas la ville durable"
Le deuxième appel à projets EcoQuartiers s’inscrit dans la continuité du premier. Ouvert à toutes les collectivités porteuses de projets d’aménagement durable, il cherche à promouvoir et diffuser les « bonnes pratiques » en la matière : gestion durable de l’eau, traitement optimum des déchets, biodiversité urbaine, utilisation de transports « doux », production locale d’énergies renouvelables, densité, mixité sociale et fonctionnelle, utilisation d’éco-matériaux et concertation. Pour soutenir la démarche, le ministère de l’écologie envisage par ailleurs la création d’un label dès 2012.
Une telle proposition n’est pas sans soulever quelques inquiétudes. Parmi ces dernières, la crainte de voir se normaliser une démarche dont la force est justement de s’ancrer dans un contexte local toujours différent. Sur ce point, Benoît Apparu s’est montré rassurant : le label ne sera pas une norme, encore moins une obligation réglementaire, mais un « cadre philosophique » à destination des collectivités. Autre écueil : celui de mettre le label au service d’opérations de « marketing territorial ». Or, comme le souligne André Rossinot, maire de Nancy, «l’écoquartier ne fait pas la ville durable.» Faute d’un engagement fort à l’échelle du territoire, ces poches de durabilité pourraient même avoir des effets très négatifs en terme d’image, et nuire à l’ensemble de la démarche. D'autant plus que la construction d’écoquartiers, avec ce qu’elle implique de concertation et de participation des habitants, se heurte souvent à la culture politique des élus...
Le 8 janvier 2011, l’ANPCEN (Association nationale pour la protection du ciel et de l’environnement nocturnes) publiait les résultats du concours « villes et villages étoilés », créé afin d’encourager les élus locaux à réduire sur leur territoire la pollution lumineuse. A cette occasion, 64 communes françaises étaient labellisées, et quinze d’entre elles obtenaient 5 étoiles. Si de tels chiffres sont à première vue dérisoires (il existe en France plus de 36 000 communes), ils témoignent d’une meilleure prise en compte par les pouvoirs publics des impacts négatifs de l’éclairage public.
Ce dernier n’est pas seulement gourmand en énergie (selon une enquête SOFRES, il représentait en 2005 18% des dépenses énergétiques des communes, soit 5 à 5,5 Twh/an), mais constitue une menace pour la faune : en stimulant la production de mélatonine, il perturbe le cycle reproducteur de certaines espèces (d’oiseaux, notamment), à quoi il faut ajouter que la lumière attire insectes et amphibiens vers des zones urbanisées, donc dangereuses. De même, la pollution lumineuse a considérablement modifié le « paysage nocturne » des pays développés. Ainsi, quand un habitant de la campagne en 1950 pouvait voir à l’œil nu les 400 étoiles que compte la Grande Ourse, seules 100 et 200 sont visibles aujourd’hui dans certains parcs naturels régionaux, quinze en périphérie des agglomérations, et 5 en ville. Impossible désormais d’observer des phénomènes tels que les aurores boréales, à telle enseigne que l’astronomie professionnelle ne se pratique plus sur le territoire français.
La multiplication des points lumineux au cours des dernières décennies (leur nombre aurait augmenté de 30% depuis 10 ans) se justifie ordinairement de deux manières. Les municipalités arguent d’abord que l’éclairage ferait baisser la criminalité et le nombre d’accidents, même si l’impact de la lumière sur la sécurité des riverains et automobilistes est très difficile à évaluer (les pays d’Europe où l’on éclaire le plus les routes ne sont pas forcément ceux où il y a le moins d’accidents, et l’éclairage expose les promeneurs nocturnes au moins autant qu’il les protège). Surtout, la lumière est l’une des clés du marketing territorial : illuminer un bâtiment est encore le meilleur moyen de le mettre en valeur et d’attirer sur lui les regards des touristes.
Pourtant, les bénéfices de l’éclairage public ont peine à en contrebalancer l’impact économique et environnemental. Du coup, la lutte contre la pollution lumineuse se structure en Europe. La loi Grenelle II du 12 juillet 2010 comporte un volet consacré à la « prévention des nuisances lumineuses » (l'article 173) et l’Union européenne a créé le programme ESOLI (Energy saving in outdoor lightning) pour promouvoir l’usage de technologies lumineuses « intelligentes ».
Parmi ces dernières, l’utilisation de dispositifs auto-réfléchissants sur les routes et, en ville, le remplacement des globes et autres lampadaires par des abat-jour équipés de LED et conçus pour orienter la lumière vers le bas.
La réduction des nuisances lumineuses passe aussi par la mise en œuvre de systèmes d’éclairage modulables. En 2009, la ville de Toulouse a ainsi testé des lampadaires pourvus de LED et équipés de détecteurs de mouvements infrarouges. Conçus pour ne fonctionner à pleine puissance que si quelqu’un passe à proximité, ils auraient permis une économie de 60% à 70%.
Enfin, des chercheurs taïwanais viennent de découvrir que l’injection de nanoparticules d’or dans les feuilles d’une plante et son exposition à des ultra-violets provoquait l’émission d’une faible lueur rouge. Si une telle source d’éclairage permettrait de réduire la facture énergétique de l’éclairage public, on imagine mal son impact sur la faune…
Devenu maire de Curitiba, ville moyenne du Brésil, en 1971 (il fera trois mandats), cet architecte de formation y a mené une révolution urbaine fondée sur la solidarité et la préservation de l’environnement. Dès les années 1970, alors que la planification urbaine favorise partout dans le monde l’essor de la bagnole, son équipe municipale mise sur les transports publics en créant un système de bus en site propre calqué sur le fonctionnement du métro. Parallèlement, elle multiplie les voies piétonnes et met en œuvre une ambitieuse politique d’éducation à l’environnement et au recyclage. Résultat : Curitiba est aujourd’hui un modèle de développement urbain, et la qualité de vie y est parmi les meilleures au monde. Venu à Saint Etienne à l’occasion de la Biennale du design, Jaime Lerner a bien voulu expliquer à midi :onze les raisons d’un tel succès.
Je suis devenu maire en 1971, à 33 ans. Comme j’étais très jeune, j’ai essayé de réunir une équipe jeune elle aussi. Tout laissait penser que Curitiba était en passe de devenir un petit Sau Paulo, et nous voulions par-dessus tout éviter ça. Au contraire, nous voulions privilégier la qualité de vie et faire de Curitiba un avant-poste de la mobilité et de la sociodiversité.
Toute ville de plus d’un million d’habitants se doit d’avoir un métro, mais nous n’avions pas de ressources. Nous nous sommes alors demandé ce qu’est un transport de masse et avons dégagé les caractéristiques suivantes : vitesse (grâce à déplacement en site propre), conditions d’embarquement, fréquence… Nous avons alors compris qu’on pouvait créer un système de transport aussi efficace en surface. En 1974, nos bus en site propre transportaient 25 000 passagers par jour. Aujourd’hui, nous sommes à plus de 2 millions. C’est plus que le métro de Rio, à cette différence près que notre système de transport a coûté cent fois moins cher. Le tout grâce à une équation de co-responsabilité : la villes a fait les investissements, et la flotte a été constituée grâce à des fonds privés.
Nous en avions une vision intégrée. Pour moi, c’est la tortue qui offre le meilleur exemple de ce que doit être une ville. L’animal réunit sous une unique carapace les fonctions d’habitat, de travail et de mouvement. Si on découpe cette carapace pour séparer les espaces d’habitation, de travail ou de loisirs, on tue la tortue. C’est ce que beaucoup de villes dans le monde sont en train de faire. Mais chaque fois qu’on essaie de séparer l’économie des gens, on court à la catastrophe. Il faut avoir des villes une vision plus généreuse. Quand on envisage une ville, ou un pays, il faut toujours se demander quel scénario on veut : comment jouir au mieux des ressources naturelles ? Quelles technologies mettre en œuvre au service de ces ressources ?
Aujourd’hui, il y a un manque de communication flagrant entre les décideurs politiques et les gens, entre les planificateurs et les gens, entre les acteurs du monde économique et les gens. Les promesses que font les politiques ne sont pas une bonne manière de procéder. Pour engager le dialogue avec les habitants, il faut commencer par poser cette question : quel est le meilleur scénario pour votre ville ? Une ville doit toujours avoir un projet, un rêve collectif, une idée que tout le monde, ou du moins la majorité trouve désirable. Si c’est le cas, la population vous aidera. C’est ce que nous avons essayé de faire : mettre les gens en contact avec nos idées.
Ça m’a beaucoup aidé. Les architectes sont des professionnels de la proposition, et non du diagnostic. C’est très précieux car pour changer une ville, il faut aller vite. Les processus de planification nécessitent du temps. Mais on peut mener des actions ponctuelles pour accompagner et aider ces processus, pour leur donner une nouvelle énergie. C’est ce que j’appelle l’acupuncture urbaine. Pour moi, l’important, c’est d’agir vite.
On peut en tout cas initier un processus. La plupart des villes du monde ont des problèmes similaires. Trois d’entre eux sont particulièrement importants : la mobilité, la durabilité et la mixité sociale. Toutes les villes peuvent faire de grandes conquêtes dans ce sens.
C’est un bon début. Aujourd’hui, tout le monde se préoccupe de durabilité, mais on ne sait pas comment commencer. Certains pensent qu’être durable consiste à utiliser de nouveaux matériaux, d’autres à construire des immeubles verts, d’autres encres à développer des sources d’énergie renouvelables… Chacune de ces initiatives est importante, mais prise isolément, aucune n’est suffisante. 75% des émissions de gaz à effet de serre proviennent des villes. C’est donc dans la conception des villes qu’on peut être plus efficace. D’où l’idée d’éduquer les enfants à ce qu’est une ville soutenable.
Une ville durable suppose quelques engagements très simples. Le premier consiste à moins utiliser sa voiture. J’ai dit « moins », et non « plus du tout ». Mais pour les itinéraires de routine, chaque ville devrait avoir un bon système de transports en commun. La deuxième chose à faire, c’est de trier ses ordures. A Curitiba, un vaste programme d’éducation des enfants a été mené en ce sens, et les enfants ont à leur tour éduqué leurs parents. Résultat : 70% des habitants de la ville pratiquent le recyclage. Troisième engagement : vivre plus près de son travail. Enfin, il est nécessaire de comprendre que la durabilité est une équation entre ce qu’on épargne et ce qu’on gaspille.
Si l’on veut résoudre le problème de la voiture en ville, il ne suffit pas de substituer aux moteurs à essence des moteurs électriques, puisqu’alors on ne règle pas le problème de la congestion. Ce qui doit changer, c’est la façon d’utiliser la voiture. Je crois que le secret de la mobilité, c’est de dépasser la compétition dans le même espace des différents modes de déplacement. Chaque moyen de transport a son intérêt et doit être complémentaire des autres. Par exemple, la voiture est un complément indispensable des transports en commun sur le premier ou le dernier kilomètre. D’où la dock dock : une voiture qui a 50 kms d’autonomie, et qui se déplace à 25 kms/h.