Architecture & Urbanisme
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A BETC, les "crises de la ville" et les "futurs de l'urbain" en débat

A la veille de l’ouverture du Forum urbain mondial à Kuala Lumpur, et dans un contexte marqué par une série d’arbitrages délicats sur le calendrier du Grand Paris express et l’organisation institutionnelle de la métropole francilienne, le Cercle du Grand Paris, Sciences Po, Le Centre culturel International de Cerisy, le Cercle Colbert et Suez organisaient le 31 janvier dernier, dans les locaux de BETC à Pantin (93), une rencontre stimulante autour des grands enjeux urbains du XXIe siècle. Compte-rendu.

« Crises de la ville, futurs de l’urbain ». Objet d’un consensus parmi les participants, le titre de la rencontre organisée le 31 janvier dernier à Pantin par le Cercle du Grand Paris, SciencesPo, le Centre Culturel International de Cerisy, le Cercle Colbert et Suez pose d’emblée l’ambition des dix intervenants présents ce soir-là : celle d’une réflexion interdisciplinaire et prospective sur les défis posés aux territoires par le numérique, le changement climatique, l’accroissement des inégalités ou encore le tarissement des ressources des collectivités. Clin d’œil aux travaux coordonnés par l’historien Jacques le Goff à l’occasion de séminaires interdisciplinaires de recherche et de deux colloques (à l’automne 1984 à l’abbaye de Royaumont puis au printemps 1985 à Cerisy), Crises de la ville, Futurs de l’Urbain reflète les défis pluriels de l’urbanisation d’un monde interconnecté mais fragmenté. Ainsi les réponses à apporter ne peuvent-elles être uniformes ni théoriques, mais impliquent de (re)créer des capacités collectives à agir, à long terme comme à court terme, au croisement d’échelles locales et globales. Un objectif résumé au terme du débat par Nicolas Buchoud, Président du think tank le Cercle du Grand Paris de l’Investissement Durable : « Comment positionner un lieu d’échange et de rencontre qui puisse avoir un impact ? Quels modes de réflexion, quelles formes de production peuvent s’avérer utiles ? »

« Le phénomène urbain est une réalité irréversible. Selon les prévisions, nous serons 8,5 milliards d’être humains en 2030, dont 60% vivront en ville. » Maximilien Pellegrini

A ce titre, le débat du 31 janvier s’offrait en préambule à une réflexion plus large, menée sur le temps long, et qui se traduira notamment, du 3 au 6 mai prochain, par un colloque à Cerisy. « Ce ne sera pas un énième colloque sur la ville, prévient Edith Heurgon, co-directrice du célèbre Centre culturel, mais une expérience collective ». Croisant les réflexions d’élus, de chercheurs, d’acteurs associatifs, de think tanks, d’opérateurs privés ou publics, le débat organisé dans les locaux de BETC et animé par Henri de Grossouvre (Cercle Colbert), a d’abord accrédité ce constat célèbre de Wellington Webb, ancien maire de Denver : si le XIXe siècle fut celui des Empires, et le XXe siècle celui des nations, le XXIe siècle sera celui des villes. « Le phénomène urbain est une réalité irréversible », a ainsi rappelé Maximilien Pellegrini en introduction. « Selon les prévisions, nous serons 8,5 milliards d’être humains en 2030, dont 60% vivront en ville. »

Les villes au défi de l’inclusion

Or, s’il n’y a plus lieu, selon Jean-Bernard Auby, directeur de la chaire « mutation de l’action publique » à Science-Po, d’être inquiet comme il y a cinquante ans sur le devenir des aires urbaines, si nous voyons au contraire « des villes qui paraissent aptes à gérer les fléaux dont elles sont affligées », il n’en reste pas moins que celles-ci s’affrontent aujourd’hui à des défis colossaux. Premier d’entre eux : l’inclusion. Dans son intervention, Jean-Christophe Baudoin, délégué interministériel au développement de l’axe portuaire et logistique Méditerranée-Rhône-Saône CGET, souligne ainsi la situation très contrastée des territoires urbains en France, d’abord entre métropoles « totalement en phase avec la mondialisation » et villes petites et moyennes en plein « décrochage », mais aussi, au sein des métropoles, entre centres largement gentrifiés et périphéries. Si tous les intervenants ne semblent pas partager cette grille de lecture, très empreinte des travaux de Christophe Guilluy, la question de l’égalité entre territoires et entre habitants d’un même territoire n’en a pas moins été largement discutée au fil des interventions. Selon Patrick Braouzec, le « droit à la ville pour tous », pour lequel plaidait CGLU à Quito, dans le cadre de Habitat III, devrait ainsi constituer l’axe central de toute politique. Du reste, l’enjeu déborde largement selon lui le cadre urbain : après avoir distingué « ville attractive » et « ville rayonnante », le Président de Plaine Commune a ainsi appelé de ses vœux l’extension de la couverture numérique à tout le territoire. « Ce qu’on a été capable de faire avec le train et l’électricité, il faut le faire avec le numérique », plaide-t-il.

Le numérique, entre inquiétudes et espoirs

De fait, celui-ci joue un rôle de premier ordre dans les dynamiques urbaines. Comme le rappelle Isabelle Baraud-Serfaty, il est aujourd’hui, avec l’énergie, « le plus petit dénominateur commun » de toute activité. A ce titre, son omniprésence entraîne des mutations de taille, qui tiennent à la « personnalisation de masse » (big data) ou l’importance du temps réel, et engagent les modes de financement des collectivités, la nature et le périmètre de l’action publique, ou encore le « vivre-ensemble ». « Les collectivités sont de plus en plus concurrencées comme autorités régulatrices par des plateformes comme Airbnb », note-t-elle. Un constat partagé par Patrick Braouzec : « Aujourd’hui, on peut aller dans une métropole sans contribuer aux services produits par la collectivité. Tout l’enjeu est de déterminer comment reconstruire du commun en mettant au centre l’individu. »

« Ce qu’on a été capable de faire avec le train et l’électricité, il faut le faire avec le numérique. » Patrick Braouzec

Mais si la révolution numérique invite à repenser de fond en comble la gouvernance, la gestion des services urbains ou le périmètre de l’action publique, encore faut-il que ce soit avec une conscience claire des objectifs à atteindre : « l’innovation pour l’innovation ne m’intéresse pas », prévient Patrick Braouzec, rejoint en cela par Maximilien Pellegrini. Autrement dit : le modèle de la smart city ne peut servir uniquement des velléités de contrôle et de surveillance, auquel cas il sera contre-productif. In fine, le premier défi posé par le numérique est encore et toujours celui de l’inclusion et de l’égalité : « La cité numérique sera-t-elle égoïste ou collective ? », demande ainsi Patrice Girot, DGS CA Plaine Vallée et Président du syndicat des DGS d’Ile de France.

Vers les « PPPP » ?

Pour les participants, répondre à ces enjeux implique d’abord de réexaminer l’organisation et l’autorité des pouvoirs locaux. Olivier Landel, délégué général de l’association France active invite par exemple à sortir d’une vision nationale, pour aller vers « une alliance des territoires » fondée sur trois piliers : l’autonomie, la responsabilité et le dialogue. D’où la nécessité, souligne-t-il, de créer des instruments financiers susceptibles de doter les collectivités de ressources propres.A travers la présentation de l'UrbanLab de Paris&Co, agence parisienne dédiée à l’accompagnement de start-up, Albane Godard plaide quant à elle pour l’accompagnement public d’acteurs privés en émergence, et dont les activités pourraient constituer autant de solutions aux défis contemporains. A l’appui du propos, elle présente une série d’expérimentations menées dans les domaines de la logistique et des îlots de chaleur urbains, et pour lesquelles la mairie de Paris entend bien jouer le rôle d’un accompagnateur capable de favoriser l’innovation en limitant le risque qu’elle comporte nécessairement pour les structures les plus fragiles.En somme, pour les participants du débat, il ne s’agit pas de contrer les nouveaux acteurs privés qui remodèlent l’urbain, mais plutôt de repenser le rôle des collectivités et leurs attributions, sans oublier non plus le rôle de l’Etat. « Ce dont on a besoin, c’est de PPPP, de partenariats public-privé-population », s’accordent à dire les intervenants. Dans les mois qui viennent, définir le cadre et les modalités de telles alliances pourrait bien constituer le cœur des réflexions du groupe réuni à Pantin…Ce dernier devra aussi synthétiser les approches françaises du phénomène urbain dans une perspective européenne et globale. Le tout sur fond de changement climatique et de raréfaction des ressources.Crédit photo : Michel Tubiana

2018-02-02
Écrit par
midi:onze
De quelle agriculture urbaine "Parisculteurs" est-il le nom ?

Le 3 novembre dernier, la Mairie de Paris annonçait les résultats du premier volet de l’appel à projet Parisculteurs, dont l’objectif est de transformer 5,5 hectares de parcelles en espaces verts cultivés d’ici fin 2017. Parmi les 33 lauréats, domine une large proportion de projets « hors sol ». De quoi questionner les formes et les finalités de l’agriculture urbaine dans la capitale.

L’objectif est connu depuis le lancement du projet, au printemps dernier : 100 Ha d’ici 2020. Avec l’opération « Parisculteurs », la mairie de Paris entend développer la végétalisation des toits, des murs et des façades de la capitale, dont une partie devra produire fruits et légumes. Une manière de prendre le tournant de l’agriculture urbaine, cette « petite révolution culturelle et culturale » selon les termes de Pénélope Komitès, l’adjointe en charge du projet à la Ville de Paris.

Avec plus de 140 candidatures déposées par 69 structures différentes, l’intérêt suscité par ce premier appel à projet, dont les résultats ont été dévoilés début novembre, se veut à la hauteur des ambitions de l’élue : « les ‘‘Parisculteurs’’ vont représenter ce que toutes les autres métropoles feront en matière d’agriculture urbaine dans les 20 prochaines années ». Un coup d’avance pour mieux rattraper le retard en la matière, relativise Laurence Baudelet, coordinatrice de Graine de jardins, association qui accompagne les projets de jardins partagés en Ile-de-France : « Paris s’affiche dans une compétition internationale avec Montréal et New-York qui sont bien plus avancées sur le sujet. C’est du marketing territorial ».

« Les ‘‘Parisculteurs’’ vont représenter ce que toutes les autres métropoles feront en matière d’agriculture urbaine dans les 20 prochaines années. » Pénélope Komitès

De fait, certains des projets retenus ne manquent pas de clinquant. En tête d’affiche, le projet de ferme maraîchère, doublée d’une houblonnière, sur le toit de l’Opéra Bastille : sur près de 5 000 m2 de surface en terrasse, le lauréat Topager s’est ainsi engagé à produire plus de 5 500 kg/an de plantes aromatiques, jeunes pousses et légumes ainsi que 500 kg de houblon. Histoire de pouvoir bientôt apprécier Verdi en sirotant une bière « locale » - à moins que cela ne devienne l’inverse.

Intitulé « la Brize de la Bastille », ce projet est représentatif de la tendance qui a fortement prédominé pour cette première édition des Parisculteurs. Sur les 33 sites retenus représentant une surface de 5,5 Ha, 29 le sont en toiture-terrasse. Auxquels s’ajoutent 2 900 m2 de sous-sol d’un parking dans le 18ème arrondissement destinés à de l’hydroponie, avec un système de maraîchage sur compost et sous LED ainsi que de la culture verticale. Soit une proportion écrasante de projets dits « hors-sol », pour seulement deux projets en pleine terre.

L'agriculture urbaine : levier d'une meilleure qualité de vie ou simple marché ?

« C’est un drôle de message, souligne Antoine Lagneau, spécialiste de l’agriculture urbaine. Concentrer l’agriculture urbaine sur les toits ne peut pas être une solution à long terme ». En l’occurrence, elle servirait presque alors de prétexte au schéma d’urbanisation actuel. Une crainte que partage Laurence Baudelet : « Comme si on pouvait continuer à bâtir au sol puisqu’on restitue ensuite en toiture ! Hidalgo a raison de s’attaquer à l’agriculture urbaine, mais elle ne le fait pas par le bon bout. L’enjeu essentiel, c’est de redonner à cette ville hyper-dense les espaces verts dont elle manque cruellement ».

Les commanditaires politiques revendiquent, eux, un autre enjeu : « L’objet du projet, ce n’est pas les jardins partagés, c’est de montrer qu’on peut faire de l’économie avec l’agriculture urbaine et que c’est viable » rapporte un responsable de l’assistance à maîtrise d’ouvrage, persuadé que cela permettra d’« ouvrir une nouvelle ère de la perception du végétal chez les citoyens ». Une orientation qui a ouvert la voie à de multiples start-up et leur cortège de nouvelles technologies, pour le plus grand bonheur de Pénélope Komitès : « Je suis très contente qu’il y ait des projets d’aquaponie, il fallait montrer qu’on peut développer toutes les technologies existantes, les traditionnelles comme les nouvelles ».

"Hidalgo a raison de s’attaquer à l’agriculture urbaine, mais elle ne le fait pas par le bon bout. L’enjeu essentiel, c’est de redonner à cette ville hyper-dense les espaces verts dont elle manque cruellement." Laurence Baudelet

Conséquence : la plupart des associations connues pour faire de l’agriculture urbaine un outil du vivre-ensemble n’y participent pas. « Notre modèle économique ne correspondait pas vraiment », dit Sébastien Goelzer, responsable de Vergers urbains qui avait candidaté sur trois sites différents. « De toute façon, l’argument écolo n’a jamais été mis en avant, corrobore sa collègue. Pour autant, le modèle économique du toit-terrasse est loin d’être assuré, il fonctionne pour l’heure essentiellement sur des cibles de luxe… ».

Une deuxième édition des Parisculteurs devrait voir le jour en 2017, au moment où les fruits des premiers sites commenceront à mûrir. Elle sera scrutée attentivement, selon Antoine Lagneau : « On verra alors si la Mairie de Paris confirme ce choix d’inscrire l’agriculture urbaine dans une approche marchande et ‘‘new-tech’’ plutôt que dans les valeurs de lien social que porte le mouvement associatif depuis plusieurs années déjà ».

2016-11-25
Écrit par
Pierre Monsegur
Olivier Razemon : "Il y a une fracture territoriale entre les métropoles et les villes moyennes"

On appelle ça le syndrome des vitrines vides : à Lunéville, Calais, le Havre, Agen et dans l’essentiel des préfectures et sous-préfectures de province, les commerces ferment les uns après les autres, symptôme le plus visible d’un déclin des centres-villes également marqué par la stagnation de la population et la baisse du niveau de vie. Dans Comment la France a tué ses villes (éditions Rue de l’échiquier), le journaliste Olivier Razemon analyse les causes du phénomène. Entretien.  

Partant du syndrome des vitrines vides, votre enquête vise à démontrer que les villes françaises traversent une crise urbaine plus profonde : quels en sont les symptômes ?

Les vitrines vides sont un phénomène désormais bien observé, qui cache une dévitalisation plus globale de nos villes. Beaucoup d’indicateurs montrent qu’au-delà des commerces, il y a un problème plus grave : les logements sont vacants et la population baisse, en même temps que le niveau de vie. Il y a une paupérisation des villes, avec le départ des riches en proche périphérie et leur remplacement par des populations plus pauvres. On le voit sur les statistiques de l’INSEE : le cœur des villes est de moins en moins riche, à l’inverse de leur périphérie. De manière générale, on assiste à une séparation des territoires, avec des lieux où on est censé acheter, ceux où on dort, ceux où on travaille, et ceux où on se distrait. La dissolution de la ville dans un ensemble beaucoup plus vaste n’est pas nouvelle, mais elle s’opère désormais massivement.

Si la désertification urbaine n’est pas un phénomène nouveau, il aurait donc tendance à s’accélérer selon vous ?

Les commerces vides sont à la fois le symptôme et une unité de mesure très simple, grâce au taux de vacance commerciale. Or celui-ci progresse chaque année, et cette progression s’accélère : on en arrive aujourd’hui à près de 10%. Si la montée en puissance de la grande distribution date en effet de plusieurs décennies, cela ne concerne plus seulement les commerces : ce sont désormais les hôtels, les cinémas, les restaurants ou les gares TGV que l’on met en dehors de la ville. Toutes nos villes moyennes et petites connaissent cela, le phénomène est loin d’être fini.

Et au premier rang des coupables, la voiture ?

Cette organisation de l’espace est uniquement basée sur l’engin motorisé, dans les villes petites et moyennes. Il y a une contrainte urbaine, et le fait d’avoir un moyen de transport qui permet d’aller plus loin amène une autre conception du territoire. C’est parce qu’on a instauré cette culture des déplacements motorisés pour tous les trajets que tout est aujourd’hui disséminé dans un espace très vaste. Regrouper les commerces dans un endroit, cela s’est toujours fait. Mais les mettre à l’extérieur de la ville, c’est ce qu’a parachevé la voiture individuelle. On a construit les villes nouvelles pour la voiture.

"Toutes nos villes moyennes et petites connaissent une déprise commerciale, et le phénomène est loin d’être fini." Olivier Razemon

Et dans ces villes nouvelles, les centres-commerciaux tiennent un rôle particulier : en quoi contribuent-ils au phénomène que vous dénoncez ?

Dès lors que les supermarchés sont arrivés, on a organisé la ville en fonction d’eux, à la fois pour les livraisons mais aussi pour les clients – c’est ce qu’on a appelé l’urbanisme commercial. Ce n’est rien d’autre que le processus classique de l’étalement urbain, sur lequel j’avais précédemment travaillé : s’il y a des champs à proximité, on les met en zone constructible et puis on étale la ville sans se poser de questions. C’est une bombe à retardement qui est en train d’exploser.

Vous parlez même d’une « opération de remplacement des villes existantes par ses nouveaux pôles commerciaux ».

Les centres commerciaux recréent des morceaux de ville, explicitement intitulés comme tels, avec des espaces piétons, voire des pistes cyclables, etc. A Bayonne, une toute nouvelle galerie marchande, qui vient d’ouvrir, se présente comme un « lieu d’évasion et de tranquillité ». La ville reste la référence car c’est à cela que les gens identifient le plaisir de baguenauder, et donc d’acheter. L’objectif des promoteurs est clair et absolument terrifiant : maîtriser toute la consommation.

"Les centres commerciaux recréent des morceaux de ville, explicitement intitulés comme tels, avec des espaces piétons, voire des pistes cyclables, etc. Mais l’objectif des promoteurs est clair et absolument terrifiant : maîtriser toute la consommation." Olivier Razemon

Le résultat pratique, c’est que les villes disparaissent et on ne se rencontre plus que dans des espaces fermés, des centres commerciaux, où il n’y a rien d’autre à faire que consommer. Alors que dans une ville, on est un individu ou une famille, on est ce que l’on veut sans être forcément identifié d’ailleurs, et on flâne, on se déplace, sans forcément d’objectif non plus. Tout ceci aboutit à ce que j’appelle le « grand remplacement » : une privatisation de ce sentiment urbain, qui est très inquiétante.

En parlant de privatisation, quel est l’impact sur les services publics ?

Le constat est le même : de plus en plus, les services publics s’installent en dehors de la ville, eux aussi. Parce que l’on pense que c’est plus simple. Pôle Emploi, maternités, hôpitaux, jusqu’aux mairies annexes, parfois : cela devient systématique. A Privas par exemple, préfecture de l’Ardèche, 8 000 habitants, Pôle Emploi a été déplacé à 3 km du centre, dans une zone commerciale. La ville disparaît littéralement.

Quels niveaux de responsabilité politique identifiez-vous ?

Il y a une responsabilité indéniable des élus locaux, qui sont obnubilés par les promesses de création d’emploi. C’est le même raisonnement que l’usine au début du XXème siècle : ça fait de l’emploi donc c’est bon pour la ville. Il n’y a aucune réflexion sur où et quels types d’emploi on crée. Ni sur le nombre d’emplois que cela va détruire, en particulier dans leur propre ville. Mais on les laisse faire ; je suis choqué de voir que pas un prétendant à l’élection présidentielle n’évoque ce sujet. Pas un seul. Dans les programmes, la dévitalisation urbaine est vaguement classée dans la catégorie « espace rural, aménagement du territoire » ou « croissance et emploi », mais cela principalement reste un sujet local. Les élus nationaux ne s’en préoccupent pas.

Pourquoi cette indifférence ?

Il y a deux raisons : d’une part, ce sujet des villes moyennes, on ne le voit pas à Paris, ni dans les grandes villes. C’est très frappant. D’autre part, quand on en prend conscience, on estime que c’est un problème local, et on le réduit à un enjeu rural. Mais Saint-Etienne, Dunkerque ou Mulhouse ne sont pas pour autant devenus des espaces ruraux… Ce sont des villes, de belles villes, qui ont une histoire et une vocation urbaine.

Votre propos fait écho, d’une certaine manière, à celui de Christophe Guilluy sur la « France périphérique » : partagez-vous sa thèse ?

Je suis d’accord sur le constat : il y a une distinction nette entre les métropoles, qui s’en sortent, et les villes moyennes, pour qui c’est beaucoup plus difficile. Il y a de facto une fracture territoriale, avec les métropoles qui ont réussi à attirer les capitaux, les investisseurs, les aménageurs, les urbanistes, etc. On peut aujourd’hui vivre à Bordeaux comme on vit à Paris. C’est la causalité que je remets en cause. Car si ces deux niveaux de développement sont certes concomitants, je ne suis pas sûr qu’ils soient corrélés, là où lui en fait un lien immédiat. Je ne pense pas que si la boulangerie d’Agen ferme, ce soit la faute de Bordeaux. Je préfère largement la manière dont Laurent Davezies regarde les choses. Cet économiste dit que si les métropoles sont riches parce qu’elles produisent du PIB, la richesse ne profite pas uniquement au territoire où elle est produite. Autrement dit, les élus des villes moyennes devraient arrêter de croire qu’il suffit de faire venir un centre commercial pour augmenter la taxe professionnelle et enrichir le territoire. Car ça va détruire de l’emploi en ville ainsi que le tourisme, qui est une manne importante de revenu pour la ville et qui ne peut fonctionner que si le centre-ville est vivant, agréable. Et puis chez Guilluy, je conteste fermement cette vision qui sépare, d’un côté, les habitants des métropoles mondialisés avec les « immigrés » – outre que le terme me paraît problématique – et de l’autre, les « petits blancs » qui la subiraient. Ce n’est évidemment pas aussi simple que ça.

Guilluy présente aussi sa thèse comme un moyen de comprendre la montée du FN : quel rapport faites-vous, de votre côté, entre l’effondrement des villes moyennes et le vote FN ?

Une étude de l’IFOP a révélé une corrélation entre le score du FN et l’absence de services et de commerces : quand il y a beaucoup de commerces, le FN est moins fort qu’ailleurs. Ils ont même calculé quels types de commerce avaient le plus d’influence sur le comportement des électeurs : le bureau de poste fait tomber le vote du FN de 3,4 points, l’épicerie de 2 alors que la boulangerie, seulement de 1 point. Au-delà de ça, le fait que vivre dans la périphérie de Charleville-Mézières revienne au même aujourd’hui que si vous étiez dans celle de Carcassonne, avec les mêmes enseignes, les mêmes lotissements, les mêmes lampadaires, je crois que cela exacerbe forcément les questionnements autour de l’identité.

A lire :

Olivier Razemon, Comment la France a tué ses villes, Paris, éditions Rue de l'échiquier, 208 pages, 18 euros

2016-11-14
Écrit par
Pierre Monsegur
Le bricolage urbain, créateur de convivialité dans l'espace public

Porté par l'engouement pour le DIY et le mouvement des "makers", le bricolage urbain propose d'expérimenter des usages alternatifs et conviviaux de l'espace public. Mode d'emploi avec Etienne Delprat et le collectif YA+K, qui viennent de publier un manuel illustré aux éditions Alternatives.

Des bombes à graines pour végétaliser la ville. Un sound system juché sur une trottinette. Une terrasse mobile en palettes. Un vélo projecteur mobile. Une bibliothèque où déposer et prendre librement des livres. Une balançoire en kit…

Ces objets, dont le point commun est d’être entièrement faits de matériaux trouvés dans la rue, Ya+ K (prononcez “Y’a plus qu’à”) les construit et expérimente depuis 2011 au cours de résidences, de festivals et d’interventions diverses dans l’espace public. Sous la houlette de son co-fondateur Etienne Delprat (déjà auteur de Maisons en kit et Système DIY aux éditions Alternatives), le collectif d’architectes, d’urbanistes et de designers en livre aujourd’hui le mode d’emploi dans Le Manuel illustré de bricolage urbain, publié le 20 octobre aux éditions Alternatives. Au programme, un catalogue de projets expliquant comment construire une petite trentaine de pièces de mobilier urbain à usage récréatif et/ou professionnel, tout en spécifiant aussi bien le niveau de difficulté que le budget nécessaire à leur assemblage.

L’ouvrage se veut résolument pratique : “ce livre n’est pas un ouvrage théorique autour de ces nouvelles formes d’urbanisme et de design, y lit-on. Il se veut une invitation à les expérimenter.” A l’instar de nombreux collectifs comme ETC, Bellastock ou eXYZt, YA+K revendique en effet un pas de côté hors des routines professionnelles des “faiseurs de villes”, dont l’activité planificatrice et rationnelle est à mille lieues du bricolage. Loin de l’ingénierie complexe à laquelle ils ont été formés, loin des normes et des processus classiques auxquels est soumise la fabrique de l’urbain, les auteurs de l’ouvrage proposent de se retrousser les manches, de mettre la main à la pâte, bref de “faire”, de tester. Doubles héritiers du mouvement DIY et des “makers”, ils superposent à l’urbanisme institué un “urbanisme du quotidien” fondé sur les usages, la sérendipité et l’emploi judicieux des ressources locales.

Mobiles, légers, peu chers, faciles à fabriquer, les objets dont ils offrent le mode d’emploi répondent à un désir croissant des citadins contemporains comme des professionnels de la ville de se retrouver, d’activer, d’animer, de s’approprier l’espace public. Enfants de la révolution numérique et de son élan vers le partage et la collaboration, les membres de YA+K insistent sur la convivialité de leur démarche : ils plaident moins en faveur du DIY que du DIT (“do it with others”). D’ailleurs, de Serie+ (sérigraphie mobile) à Agora (public chair) en passant par palette+1 (terrasse mobile) et Balco (balançoire pour deux personnes), nombre des objets dont ils livrent le mode d’emploi sont dévolus à un usage festif...

A moins qu’ils n’aient une fonction économique, comme le Surface to sell à l’usage des vendeurs ambulants ou le Food bike dédié à la cuisine de rue. Le pas de côté revendiqué par YA+K en conduit les membres à explorer le potentiel de l’économie informelle. Il faut dire que l’émergence du bricolage urbain et du mouvement “faire” se situent au point de convergence de trois crises : économique, écologique et politique. Face à la raréfaction des ressources publiques, ce mode d’intervention collectif dans l’espace public affirme à la fois son caractère expérimental et sa capacité à s’adapter au contexte, à faire feu de tout bois. “Penser la rencontre entre la ville et le mouvement DIY, c’est appréhender la ville comme un support et une ressource”, peut-on lire dans le Manuel illustré du bricolage urbain. Les matériaux de prédilection des bricoleurs sont donc les rebuts de la société de consommation et de la logistique : palettes et cagettes, mais aussi encombrants qui jonchent les trottoirs et autres objets manufacturés, tels que vélos, caddies, etc.  Ces ressources, YA+K propose de les utiliser selon diverses modalités : le détournement (du hacking visant à critiquer la fonction première d’un objet au plug-in, qui en augmente la fonctionnalité) et la production (par assemblage ou par façonnage). En cela, le collectif invite à une approche résolument critique des modes de production et de consommation contemporains, dans le droit fil du mouvement faire et de l'urbanisme tactique…

Des lectures pour aller plus loin :

Les pionniers :

Le Whole earth catalog de Stewart Brand : Publié entre 1968 et 1972, cet ouvrage propose un “accès aux outils” permettant d’atteindre l’autosuffisance. En France, sa parution est suivie de près par celle, en 1975, du Catalogue des ressources aux éditions Alternatives, déjà.

Penser le "faire" :

Matthew B. Crawford, Eloge du carburateur : Essai sur le sens et la valeur du travail, éditions La Découverte, 2010.

Brillant universitaire, Matthew Crawford décide un jour de claquer la porte du think tank pour lequel il travaille et de se reconvertir dans… la réparation de motos. Dans Eloge du carburateur, il souligne combien le travail manuel peut s'avérer plus satisfaisant (mais aussi plus exigeant) intellectuellement que les emplois, de plus en plus taylorisés et précaires, pourvus par "l'économie du savoir".

Michel Lallement, L’âge du faire : hacking, travail, anarchie, éditions du Seuil, collection "la couleur des idées", 2015.

L'ouvrage est le fruit d'une enquête sociologique menée au sein de divers hackerspaces californiens, et décrit la façon dont le mouvement des "makers" reconfigure nos pratiques et nos imaginaires du travail.

2016-11-03
Écrit par
midi:onze
Mutations urbaines à la Cité des sciences : de la ville réelle à la ville rêvée

Jusqu'au 5 mars 2017, l'exposition Mutations urbaines, qui s'est ouverte le 14 juin dernier à la Cité des sciences et de l'industrie à Paris, explore de manière documentée et interactive les transformations en cours et à venir dans les villes contemporaines. Petite visite guidée.

Le fait est bien connu : depuis 2008, la population mondiale est devenue majoritairement urbaine. Sur 1 000 m2, "Mutations urbaines" à la Cité des sciences (La Villette, Paris) explore non seulement les effets de cette irrésistible urbanisation, mais les alternatives possibles à un modèle de développement métropolitain préjudiciable à l'environnement et la qualité de vie. Pour ce faire, l'exposition se déploie en trois temps. Intitulé "Villes sous tensions", le premier d'entre eux évoque la complexité des systèmes urbains contemporains à travers une série de panneaux et de dispositifs interactifs, souvent ludiques. Il aborde tour à tour la consommation énergétique des mégapoles contemporaines, les modes de déplacements des citadins (des enfants, notamment), la densité et sa relation avec le type d'habitat, le développement de l'habitat informel, la question migratoire ou encore la multiplication des dispositifs de surveillance.Au sein d'un deuxième espace, "Terre urbaine" complète cet état des lieux et immerge le visiteur dans un vaste dispositif de data-visualisation et de data-sonorisation projeté sur un écran hémisphérique de 8 mètres de long et 3,5 m de haut.Enfin, l'espace "Devenirs urbains" présente quelques-unes des initiatives menées aujourd'hui pour favoriser l'avènement d'une ville plus "durable" et plus résiliante. Des "incroyables comestibles" à la culture hors-sol de fruits et légumes (fermes verticales, serres sur toits d'immeubles, etc.), en passant par le développement du vélo à Copenhague, l'exposition invite le visiteur à un questionnement sur ce que serait, en dernière analyse, une ville souhaitable, où il ferait bon vivre…Si "Mutations urbaines" expose des données et des initiatives bien connues de tous ceux qui réfléchissent à la ville, elle offre un aperçu des questions urbaines d'autant plus profitable au néophyte qu'elle mobilise des dispositifs ingénieux et ludiques. A voir en famille, donc.

Infos pratiques :

Mutations urbaines, jusqu'au 17 mars 2017 à la Cité des sciences et de l'industrie, Paris

A partir de 11 ans

Ouvert du mardi au samedi de 10h à 18h, le dimanche de 10h à 19h.

Plein tarif : 12 euros

2016-07-15
Écrit par
midi:onze
Thierry Paquot : "L’urbanisation est un processus de changements culturels"

Philosophe et "rhapsode de la revue L'Esprit des villes » comme il aime à se présenter, Thierry Paquot vient de publier Terre urbaine, Cinq défis pour le devenir urbain de la planète aux éditions La Découverte. Son ouvrage dresse l'état des lieux des multiples formes territoriales actuelles et analyse les défis urbains à relever pour le XXIe siècle. Interview d'un libre penseur de l'espace urbain.

Votre ouvrage Terre urbaine vient d'être réédité après une première publication en 2006. Quel constat, quelles réflexions ont motivé cette réédition ?

L’ouvrage n’était plus disponible, il annonce et complète, Désastres urbains. Les villes meurent aussi, publié en 2015 et tombe à pic avec Habitat III en octobre à Quito et avec « Mutations urbaines » à la Cité des Sciences, dont je suis le conseiller. Cette urbanisation liée au productivisme débute avec la « révolution industrielle » et se déploie entièrement avec la globalisation. Deux phénomènes s’imposent à la fin du XXe siècle, la préoccupation environnementale et le numérique.

"Le pire peut arriver", écrivez-vous à la fin de l'intro de Terre urbaine. De la 1ere à la 2e édition, quelle évolution du pire et du meilleur ? quel est votre pronostic ?

Le pire que je redoutais, malheureusement advient. Il s’agit de la transformation volontaire des individus en dividus, pour reprendre la formulation de Günther Anders dans L’Obsolescence de l’homme (1956, traduction française en 2002).

Urbanité, diversité, altérité sont les ingrédients indispensables pour assurer le devenir urbain du monde ? Les clés pour une ville idéale ?

Il n’existe pas d’idéal de ville, il y a diverses modalités d’urbanisation, dont ce que j’appelle « ville », caractérisée par l’entremêlement de ces trois qualités. L’urbanisation à l’œuvre s’effectue sans ville et contre les villes, comme les gated communities.

Vous faites état d'une urbanisation planétaire qualifiée de véritable révolution. Quels sont les principaux dangers qui menacent la ville aujourd’hui ? Et demain ?

Avec les mégalopoles, l’esprit de la ville ne peut se maintenir, se renouveler et s’enrichir, il est chahuté par une concentration trop importante d’habitants (des millions !) qui entrave tout processus participatif et délibératif propre à une certaine démocratie. Des enclaves résidentielles privées sont gérées par un staff et non pas administrées par un conseil élu pour un mandat.

A l'heure de la métropolisation, de la ville globale, les modèles démocratiques en place ne seraient plus adaptés. Vous dites « À chaque territoire sa forme démocratique » qu'entendez-vous par là ? Cela signifie que l'on devait pourvoir voter là où l'on vit et là où l'on travaille par exemple… ? Quelles seraient les limites de cette nouvelle citoyenneté ?

La métropolisation est bien ancienne, on ressort le mot pour la communication, il ne s’agit pas de cela, mais du contrôle des territoires par l’économie. C’est cette dépossession du politique que je dénonce et c’est pour le conforter que je suggère de nouvelles territorialités mieux adaptées aux modes de vie, comme la possibilité d’élire le maire de sa commune de résidence, celui de là où vous travaillez, celui du village où vous passez vos vacances… Il convient de favoriser le débat partout et d’associer en permanence les habitants à toutes les décisions qui les concernent.

Selon vous, cinq formes urbaines sont à l’œuvre (bidonville, mégalopole, enclave résidentielle sécurisée, la ville moyenne, la ville globale), qu'ont en commun ces multiples formes territoriales ? Pensez-vous qu'un modèle va t-il s'imposer dans les années à venir ?

Ces agencements son variés, aussi n’y a-t-il en commun que le regroupement des populations pour des motifs souvent différents. Le tourisme massifié exige des équipements qui sont semblables ici ou là. De même les campus, les centres commerciaux, les lotissements pavillonnaires, etc. se ressemblent de plus en plus, ils sont dessinés et construits par une poignée de groupes transnationaux et on y vit de la même manière. En ce sens, il y a un « modèle »… que je trouve effrayant et qu’il faut combattre !

Dans votre livre vous parlez « d'urbanisation des mœurs » ? De quoi s'agit-il ?

J’étudie « l’urbanisation des mœurs » dans Homo urbanus (1990) et veux montrer par cette formulation que l’urbanisation ne se résume pas à un pourcentage de répartition de la population selon qu’elle réside en ville ou à la campagne. Pour moi, l’urbanisation est un processus de changements culturels qui vise à homogénéiser les pratiques alimentaires, vestimentaires, sexuelles, affectives, éducationnelles, etc., selon les standards urbains. Elle participe grandement aussi à un imaginaire commun, comme en témoignent les séries télévisées.

Vous notez que le monde est en train d'achever sa transition démographique urbaine, mais pointez en même temps qu'en Europe, on assiste à ce qui pourrait être les prémices d'un exode urbain. Cet exode, qui pourrait n'être pas seulement géographique, mais aussi culturel (on parle même de "néo-paysans"), pourrait-il signer la fin de l'urbain généralisé qui est notre condition présente, ou marque-t-il au contraire sa pleine réalisation ? Avec la progression de l'écologie, des décroissants, des chantres de la simplicité volontaire, peut-on imaginer que l'urbanisation des moeurs se retourne en "ruralisation des moeurs" ?

L’exode urbain appartient à la phase actuelle de l’urbanisation et ne produit pas une « ruralisation des mœurs ». Nous sommes tous des urbains, sans pour autant être obligatoirement des citadins, c’est-à-dire des individus agissant politiquement sur leur cadre de vie. Ce qui peut advenir serait plutôt une écologisation de nos modes de vie, mais je crois au Père Noël…

Les NTIC bouleversent les mobilités. Selon vous, l'enjeu n’est plus de bouger mais de communiquer ?

Les TIC, plus si nouvelles que cela, changent principalement notre compréhension de l’espace et du temps, notre façon de les vivre et de les représenter. C’est une modification anthropologique dont on mesure mal la portée : nouvelle hiérarchisation des sens, seconde oralité, approches inédites de la distance et de la proximité, valorisation de no man’s time (l’attente, l’ennui, la sieste…), etc. C’est tout une autre univers mental qui s’ouvre à nous.

Vous préférez le terme d’« écologie existentielle » qui semble plus pertinente que le terme de développement durable ou politique environnementale pour penser, « ménager » les territoires. Que recouvre cette notion ? En quoi vous semble t-elle plus adaptée ?

La question environnementale est fondamentale, elle nous oblige à envisager autrement nos relations avec le monde vivant et entre humains, aussi faut-il développer une écologie temporelle (qui prenne en compte la chronobiologie de chacun et les harmonisations des temps sociaux et personnels), une écologie des langues (nous habitons avant tout notre langue), une écologie des territoires (l’être humain se révèle topophile), etc. Cet ensemble, je le désigne par « écologie existentielle », afin de souligner son importance philosophique et pas seulement sa dimension « défense et protection de la nature »…

Quelles différences avec l' urbanisme décent dont vous faîtes également mention ? A quelles conditions l'évitement de la catastrophe écologique en cours est-il compatible avec l'urbain généralisé ?

L’urbanisme est le moment occident de l’urbanisation productiviste, il se révèle agressif, imposé, dominateur et parfois anxiogène. Il ne peut aucunement devenir « décent » comme je l’espérais, il repose sur la spéculation foncière et la rationalisation territoriales des fonctions, il faut rompre avec lui et expérimenter de nouvelles manières de fabriquer la demeure des humains plus soucieuses de ménager (c’est-à-dire « prendre soin ») des gens, des lieux et des choses.

L'intervalle qui sépare la parution de Terre urbaine de sa réédition a vu s'imposer le paradigme, assez flou, de « ville durable ». Quel regard portez vous sur ses différentes déclinaisons, de la ville nature à la smart city ? Que peut-on en attendre ?

Il y a des « villes » qui ont trop duré, comme Dubai ! Je plaisante, mais cette notion de « ville durable » n’a aucun sens, du moins, je ne la comprends pas. La smart city appartient à la mode, d’ici peu on aura oublié cette formule remplacée par une autre comme data city ou écopolis, qui disparaitront également…

Pour en savoir plus :

Thierry Paquot, Terre urbaine, cinq défis pour le devenir urbain de la planète, éditions La découverte, 228 pages, 21 €

2016-06-27
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